Courir après le temps libre

Jean-Christophe Giuliani

Le temps est au cœur de nos préoccupations quotidiennes. Nous passons notre temps à dire que nous manquons de temps, qu’il nous faut plus de temps, etc. L’individu et le temps étant étroitement liés dans l’action qui se vit au présent, dans l’optique d’une réflexion sur les conditions d’un changement de mode de vie individuel, il apparaît nécessaire de le prendre en considération. Pour cela, je commencerai par quantifier le temps libre dont dispose un individu sur sa durée de vie active, une semaine et une journée. Ensuite, je tenterai de trouver les moyens qu’il a sa disposition pour retrouver du temps libre. Pour finir, en m’appuyant sur des exemples d’emplois du temps professionnel, je tâcherai de démontrer que l’aménagement du temps a un impact direct sur le mode de vie et la qualité de vie d’un individu.

  • Comment quantifier le temps libre dont dispose un individu ?

Le temps de vie d’un individu est une ressource immatérielle limitée qui peut être quantifiée par l’horloge, sous la forme d’heures, de minutes et de secondes. Comme une année comprend 8 760 heures et que l’espérance de vie moyenne d’un français est de 78 ans, un individu dispose de 683 280 heures, de 409 968 000 minutes ou de 2 459 808 000 secondes de vie. S’écoulant seconde après seconde au rythme de la trotteuse, le temps de vie d’un individu ne peut pas être stocké. En effet, à l’inverse de l’argent, du pétrole et des matières premières, il est impossible de stocker une heure, une journée, un mois ou une année pour l’utiliser ultérieurement, la donner ou la vendre. Le seul moyen d’augmenter son stock de temps est donc d’augmenter sa durée de vie.

Le temps peut être considéré comme libre, si le choix de son usage n’est pas soumis à des nécessités qui peuvent être intérieures (faim, fatigue, froid, hygiène, entretien, etc.) ou extérieures (sécurité, ordre, emploi, famille, lois, rituels, etc.). Chaque jour, un individu doit effectuer un certain nombre de tâches quotidiennes qui lui prennent plus ou moins de temps : dormir, faire sa toilette, déjeuner, préparer le repas du soir, faire la vaisselle, etc. Cinq jours par semaine, il se rend sur son lieu de travail pour gagner un salaire. À midi, il prend un temps de pause pour se détendre et déjeuner. La journée de travail terminée, une nouvelle commence. En effet, chaque jour, il est plus ou moins contraint d’effectuer un certain nombre de tâches domestiques : faire les courses et le ménage, laver et repasser le linge, remplir des documents administratifs, etc. S’il est marié et qu’il a des enfants, il doit leur consacrer du temps pour les nourrir, les couchers, les aider à faire leurs devoirs, les accompagner à l’école, etc. Étant soumis à des nécessités, le temps consacré au sommeil, à l’activité professionnelle, ainsi qu’aux tâches quotidiennes et domestiques n’est pas libre. Le temps réellement libre apparaît lorsque l’activité professionnelle et ces tâches sont accomplies. Ce temps libre, l’individu peut le consacrer à se détendre, à se divertir, à pratiquer des activités personnelles ou le partager avec son conjoint, ses enfants ou ses amis. Encore faut-il qu’il dispose de temps libre.

Pour quantifier le temps libre dont dispose un individu, je calculerai la part des grands blocs de temps sociaux qui structurent le rythme de sa vie sur la journée, la semaine et 40 années de vie active. Afin de faire apparaître la réalité vécue par ces différents blocs de temps, je les calculerai sur la durée de vie éveillée. En effet, même si le sommeil est un besoin vital, les heures consacrées à dormir ne permettent pas de pratiquer d’autres activités. Ces heures ne sont donc pas actives. Pour effectuer ces calculs, j’utiliserai le tableau de regroupement des activités journalières de l’Insee publié dans les enquêtes sur l’emploi du temps.

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– Source : Insee, Temps sociaux et temps professionnels au travers des enquêtes Emploi du temps, Économie et Statistiques, n° 352-353 de 2002.
-1. Sommeil : En moyenne, les hommes y consacrent 8 h 23 et les femmes 8 h 37.

La durée de travail d’un cadre et d’un employé n’étant pas la même, il m’est apparu pertinent de les distinguer. Pierre est gestionnaire-conseil allocataires à la caisse d’allocations familiales et Paul est chef de secteur dans la grande distribution. Ils sont tous les deux mariés et ont deux enfants. La durée de vie active de Pierre et de Paul est de 40 années, soit 350 mille heures. Tandis que Pierre travaille 7 h par jour, soit 35 heures par semaine, Paul travaille 10 h, soit 50 heures. Ayant droit à 5 semaines de congés payés, 11 jours fériés et 2 jours de repos hebdomadaire, Pierre travaille en moyenne 224 jours par an. Étant au forfait jour depuis la loi du 20 août 2008, Paul travaille 235 jours par an. Étant donné que la pause de midi et le temps de trajet sont inhérents à l’activité professionnelle, je considère qu’ils font partie du temps de travail. Les graphiques ci-dessous présentent la répartition des grands blocs de temps sociaux dont disposent un employé et un cadre durant leurs 40 années de vie active éveillée.

Répartition des ressources temporelles sur 40 années de vie active éveillée

      Employé qui travaille 35 heures                     Cadre qui travaille 50 heures

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Considérant ces chiffres dans l’absolu, Pierre et Paul consacrent 124 mille heures de leurs 40 années de vie active à dormir. Étant plus ou moins contraints d’effectuer 73 mille heures de tâches quotidiennes et domestiques, ils consacrent 32,6 % de leurs 226 mille heures de vie active éveillée à des tâches qui ne sont pas du temps libre. Travaillant 89 mille heures (travail + pause + trajet), Pierre consacre 39,6 % de sa durée de vie active éveillée à travailler. Pierre dispose donc de 62 mille heures de temps libre, soit 27,8 % de sa vie active éveillée. Travaillant 122 mille heures, Paul consacre 54 % de sa durée de vie active éveillée à travailler. Paul dispose donc de 30 mille heures de temps libre, soit 13,4 % de sa vie active éveillée.

Un emploi du temps étant souvent planifié sur la semaine, il apparaît pertinent de calculer le temps libre hebdomadaire dont disposent Pierre et Paul. Qu’il soit un employé ou un cadre, la durée d’une semaine est toujours de 168 heures.

Répartition des ressources temporelles hebdomadaires éveillées

      Employé qui travaille 35 heures                    Cadre qui travaille 50 heures

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Considérant ces chiffres dans l’absolu, Pierre et Paul dorment 60 heures par semaine. Étant plus ou moins contraints d’effectuer 36 heures de tâches quotidiennes et domestiques, ils consacrent 32,7 % de leur semaine de vie éveillée à effectuer des tâches qui ne sont pas du temps libre. Travaillant 50 heures, Pierre consacre 46,3 % de sa semaine éveillée à travailler. Pierre dispose donc de 23 heures de temps libre, soit 21,4 % de ses 108 heures de vie éveillée. Travaillant 65 heures, Paul consacre 60,2 % de sa semaine éveillée à travailler. Paul dispose donc de seulement 8 heures de temps libre, soit 7,5 % de sa semaine éveillée.

Après avoir calculé le temps libre sur 40 années de vie active et une semaine, il apparaît pertinent de calculer le temps libre dont disposent Pierre et Paul à la fin d’une journée de travail. Qu’il soit un employé ou un cadre, la durée d’une journée est toujours de 24 heures.

Répartition des ressources temporelles quotidiennes éveillées

         Employé qui travaille 7 heures                     Cadre qui travaille 10 heures

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Considérant toujours ces chiffres dans l’absolu, Pierre et Paul dorment 8 h 30 par jour. Étant plus ou moins contraints d’effectuer 5 h 03 de tâches quotidiennes et domestiques, ils consacrent 32,6 % de leur journée éveillée à effectuer des tâches qui ne sont pas du temps libre. Travaillant 7 h, prenant 2 h de pause à midi et perdant 1 h dans les trajets, Pierre consacre 10 heures, soit 64,5 % de sa journée éveillée à travailler. À la fin de sa journée, Pierre dispose de seulement 27 minutes de temps libre, soit 2,9 % de ses 15 h 30 de vie éveillée. Travaillant 10 h, prenant 2 h de pause à midi et perdant 1 h dans les trajets, Paul consacre 13 heures, soit 82,8 % de sa journée éveillée à travailler. À la fin de sa journée, Paul ne dispose pas d’un excédent, mais d’un déficit de 2 h 33, soit -16,5 % de sa vie éveillée. Avant de se détendre, de penser un peu à lui, de pratiquer des activités personnelles ou de consacrer du temps à ses enfants, à sa femme ou à ses amis, il doit donc commencer par combler ce déficit de temps.

Que ce soit pour Paul ou pour Pierre, le temps de travail est le bloc de temps social dominant sur la journée, la semaine et les 40 années de vie active éveillée. Tandis que pour Pierre, le temps libre apparaît comme le second bloc de temps social, pour Paul, il disparaît derrière les tâches quotidiennes et domestiques. Afin d’en retrouver, Paul est donc obligé de trouver des solutions pour réduire le temps qu’il leur consacre.

  • Comment retrouver du temps libre ?

La quantification du temps sur 40 années de vie active, la semaine et la journée met en évidence que la ressource la plus précieuse et la plus rare est le temps libre. Le temps libre apparaît donc comme une ressource immatérielle, dont la valeur ne cesse d’augmenter en fonction de sa rareté. La préoccupation que partagent les entreprises avec les ménages et les individus est donc la course contre le temps. Disposant de très peu de temps libre, si l’employé ou le cadre souhaite se reposer, se divertir, pratiquer de nouvelles activités librement choisies ou consacrer du temps à ses enfants, à sa famille ou à ses amis, il est obligé de réduire le temps qu’il consacre à l’activité professionnelle, ainsi qu’aux tâches quotidiennes et domestiques.

Le tableau ci-dessous présente les moyens à la disposition de Pierre et de Paul pour retrouver du temps libre.

Retrouver du temps libre

Si Pierre a besoin de dormir 6 h par nuit, il gagnera 2 h 30 de temps libre par jour. En négociant sa pause de midi, il gagnera 1 h. Même s’il est marié et qu’il a deux enfants, il dispose de nombreux moyens de retrouver du temps libre. Au lieu de perdre 1 h 30 à la préparation, au repas et à la vaisselle quotidienne du soir, il peut lui consacrer 30 min. En ce qui concerne les 2 h 48 destinées aux tâches domestiques, Pierre peut les déléguer à sa femme ou à ses enfants. Afin d’éviter de perdre du temps avec ses enfants, il peut en déléguer la charge à sa femme ou les laisser regarder la télévision, jouer aux jeux vidéos ou traîner dans la rue. En réduisant son temps de sommeil, en déléguant et en limitant le temps qu’il consacre à sa vie de famille, Pierre pourrait disposer de 7 h 45 de temps libre par jours et de plus de 72 heures par semaine. Encore faut-il que sa femme accepte de se charger des tâches domestiques et de l’éducation des enfants. Étant donné que les femmes travaillent également, elles n’acceptent plus de se sacrifier pour le bien-être de la famille. Le partage équitable des tâches quotidiennes et domestiques apparaît donc comme une cause de tensions et de conflits au sein du couple. Au même titre que dans les entreprises, la cellule familiale est devenue un espace de lutte pour la conquête du temps.

La différence entre le revenu d’un couple d’employés et de cadres apparaît lorsqu’il est question des tâches domestiques. Comme Paul est marié à une cadre, son couple dispose d’un revenu suffisant pour externaliser les tâches domestiques à des entreprises de services aux particuliers.

Cadre temps libre externaliser

Si Paul a besoin de dormir 6 h par nuit, il gagnera 2 h 30 de temps libre par jour. En réduisant sa pause de midi, il gagnera 1 h. Même s’il est marié et qu’il a deux enfants, il dispose également de nombreux moyens de retrouver du temps libre. Au lieu de perdre 1 h 30 au repas du soir, il peut lui consacrer 30 min. La différence entre Pierre et Paul apparaît avec les 2 h 48 destinées aux tâches domestiques et l’heure consacrée à la préparation et à la vaisselle du repas quotidien. Étant donné que le couple de Paul dispose d’un revenu plus élevé, il a les moyens d’externaliser les tâches domestiques et quotidiennes et la charge des enfants à des entreprises de services aux particuliers, à des domestiques ou à des nourrices. Par exemple, ils ont les moyens d’externaliser le soutien scolaire à une entreprise d’aide au devoir. S’ils souhaitent aller au théâtre ou passer une soirée avec des amis, ils peuvent payer une baby-sitter pour s’occuper de leurs enfants. Malgré un déficit de temps de 2 h 33, en cumulant les gains de temps gagné sur le sommeil, la pause de midi, le repas du soir et l’externalisation des tâches, Paul et sa femme pourraient disposer de 4 h 45 de temps libre par jour et de plus de 57 heures par semaine.

L’externalisation des tâches domestiques est à l’origine du développement du secteur des services aux particuliers. À la fin des années 80, en étudiant la trajectoire des États-Unis, André Gorz en a prédit les conséquences sociales. « La société […] continuera inévitablement à se scinder. Cette scission aura (et a déjà) pour raison la répartition très inégale des économies de temps de travail : les uns, de plus en plus nombreux continueront d’être expulsés du champ des activités économiques ou seront maintenus à sa périphérie. D’autres, en revanche, travailleront autant ou même plus que présentement et, en raison de leurs performances ou de leurs aptitudes, disposeront de revenus et de pouvoirs économiques croissants. Répugnant à se dessaisir d’une partie de leur travail et des prérogatives et pouvoir liés à leur emploi, cette élite professionnelle ne peut accroître ses loisirs qu’en chargeant des tiers à lui procurer du temps disponible. Elle va donc demander à des tiers de faire à sa place tout ce que n’importe qui peut faire, en particulier tout le travail dit de “reproduction”. Et elle va acheter des services et des équipements permettant de gagner du temps même lorsque ces services et équipements demandent plus de temps pour être produits qu’ils n’en économiseraient à un usager moyen. Elle va donc développer des activités qui, sans rationalité économique à l’échelle de la société, puisqu’elles demandent plus de temps de travail à ceux qui les assurent qu’elles n’en font gagner à ceux qui en bénéficient, correspondent seulement à l’intérêt particulier de cette élite professionnelle capable d’acheter du temps à un prix très inférieur au prix auquel elle-même peut le vendre. Ces activités sont des activités de serviteur, quels que soient d’ailleurs le statut et le mode de rémunération de ceux et de celles qui les accomplissent. »[1]

La principale activité des entreprises de services aux particuliers n’est pas de vendre un service, mais du temps libre. En vendant du temps libre, elles transforment le temps en argent. En effet, elle achète une heure de travail au SMIC, qu’elle revend entre 20 et 30 € à un particulier pour qu’il puisse disposer d’une heure de temps libre. Pour que cette activité soit rentable, elle doit être exonérée de cotisations sociales patronales. Le marché du temps libre étant en pleine expansion, l’augmentation du nombre de ces entreprises a provoqué la hausse des effectifs de ce secteur d’activité de 89,3 %[2] de 1990 à 2010. Employant des salariés peu qualifiés, au SMIC et à temps partiel subi, ce secteur d’activité est en partie responsable de l’augmentation des travailleurs pauvres. Ce secteur fait apparaître une fracture sociale entre ceux qui travaillent beaucoup pour un revenu élevé et ceux qui travaillent à temps partiel subi pour un revenu qui leur permet à peine d’assurer leur subsistance. Étant donné que l’accès à ces services nécessite de disposer d’un revenu minimum de 5 500 € par mois, ils sont uniquement accessibles aux cadres et aux classes moyennes supérieures. Pour que les classes moyennes aient les moyens d’y accéder, l’État doit donc intervenir pour les aider à les financer. En accordant un abattement fiscal de 15 000 € par an, l’État subventionne à auteur de 10 milliards € ce secteur d’activité. Pour que ce secteur se développe, les cadres et les classes moyennes ne doivent plus avoir le temps d’effectuer leurs tâches domestiques. En augmentant le temps de travail et le forfait jour des cadres : la loi du 20 août 2008 a fait passer le forfait jour des cadres de 218 à 235 jours par an, le gouvernement les contraint plus ou moins à externaliser leurs tâches domestiques pour retrouver du temps libre.

Après avoir quantifié le temps libre dont disposent un employé ou un cadre, il apparaît pertinent de s’intéresser à l’impact de l’emploi du temps sur sa qualité de vie et son mode de vie.

  • L’emploi du temps aurait-il un impact sur la qualité du temps libre ?

La montre, le calendrier et l’agenda donnent des repères temporels communs qui permettent de planifier l’emploi du temps sur la journée, la semaine, le mois et l’année. Comme le fait remarquer Christophe Dejours, « Le travail n’organise pas que cette partie de votre vie qui est le temps de travail. Il a un rôle majeur dans l’organisation de toutes vos activités hors travail. »[3] Le travail étant central, l’accès au temps libre sous une forme qualitative dépend de la stabilité de l’emploi du temps professionnel. Le temps libre peut contribuer à améliorer la qualité de vie et à changer de mode de vie, s’il peut permettre de planifier des projets, ainsi que des activités familiales, sociales, citoyennes et personnelles sur la semaine, le mois et l’année. Plus l’emploi du temps professionnel est stable, plus l’individu peut planifier d’activité sur le long terme, plus il peut se projeter dans le futur pour orienter et donner un sens à sa vie. Par conséquent, « Maîtriser son emploi du temps, c’est maîtriser sa vie. » À l’inverse, l’absence de stabilité et de maîtrise de l’emploi du temps peut provoquer des pathologies temporelles[4].

La stabilité et la maîtrise de l’emploi du temps ne suffisent pas, à elles seules, à améliorer la qualité de vie d’un individu et à influencer son existence. Pour que son temps libre soit de qualité, il doit disposer de journées et de plages horaires (matinées, après midi, quelques heures en fin d’après-midi) qui soient stables sur la semaine. L’accès à ces blocs de temps libre aura un impact très concret sur les activités qu’il aura la possibilité de pratiquer et donc, sur sa qualité de vie et son mode de vie. Tandis que les plages horaires du matin (8 h à 12 h) ou du début d’après-midi (14 h à 17 h) sont propices aux activités individuelles, aux tâches domestiques et aux démarches administratives, celles de la fin de l’après-midi et du début de soirée (17 h 30 à 22 h) sont davantage favorables à la pratique d’activités familiales, sociales et associatives. L’activité professionnelle étant planifiée entre 8 h et 18 h, les associations organisent et planifient leurs activités après la journée de travail. En effet, en règle générale, les conférences, les activités associatives et amateurs (artistiques, sportives, militantes, ateliers philosophiques, etc.) sont plus souvent organisées après 18 h et le week-end, qu’en matinée et en milieu d’après-midi durant la semaine. Au matin et en début d’après-midi, l’individu peut accéder à des loisirs marchands (cinéma, musée, club de fitness, etc.) ou pratiquer des activités individuelles qui ne nécessitent pas de planification collective (faire du vélo ou du shoping, lire, écrire, regarder la télé, surfer sur Internet, jouer à des jeux vidéos, etc.).

Afin d’appréhender les enjeux du temps libre et de son aménagement sur la journée et la semaine, je vais présenter les emplois du temps de Pierre, Vincent, Julie, Marthe et Marie. Ces exemples illustrent que la qualité de vie et le mode de vie d’un individu ne sont pas forcément déterminés par sa quantité d’heures de travail et de temps libre, mais par son aménagement et l’usage qu’il peut en faire.

Julie est conseillère commerciale dans une boutique de téléphonie mobile SFR et Pierre est gestionnaire-conseil allocataires à la caisse d’allocations familiales. Ils sont tous les deux mariés et ont deux enfants de 5 et 7 ans. Ils travaillent 35 heures, ont des horaires stables et disposent de la même durée de temps libre.

emploi-du-temps-35-et-35-heures-2016

Pierre commence sa journée de travail à 8 h et la finit à 16 h. Sa pause de midi n’étant que de 1 h, il ne perd pas de temps pour le déjeuner. La durée du trajet pour se rendre au travail étant de 30 min, son temps libre commence après 16 h 30. La femme de Pierre conduit les enfants à l’école au matin. Pierre les récupère et s’en occupe après 16 h 30. Disposant de nombreuses plages de temps libres stables après 16 h 30, Pierre peut planifier dans son emploi du temps des activités domestiques, personnelles, familiales et citoyennes sur le long terme. Le lundi, lorsque sa femme rentre du travail à 18 h, Pierre va faire les courses pour la semaine au supermarché. Le mardi, après 16 h 30, il planifie des démarches administratives et, en début de soirée, participe à un atelier théâtre qui débute à 19 h 30. Le mercredi, après s’être occupé de ses enfants, il contribue à la vie démocratique en participant à un conseil de quartier qui débute à 18 h 30. Le jeudi, il assiste à des conférences qui commencent à 18 h 30 ou participe à des activités militantes. Le vendredi, Pierre passe la soirée avec sa femme ou avec des couples d’amis. Le samedi matin, seul ou avec des amis, Pierre fait une sortie en vélo. Son après-midi et sa soirée, il peut les consacrer à sa femme, à sa famille ou à ses amis. Le dimanche, après avoir effectué quelques tâches domestiques ou son jogging matinal, Pierre peut consacrer sa journée à des activités familiales. Les activités familiales, personnelles et citoyennes que pratique Pierre durant son temps libre lui permettent de se socialiser et de nourrir l’estime qu’il a de lui.

En ce qui concerne Julie, elle commence sa journée de travail à 10 h pour la terminer à 19 h. Sa pause de midi étant de 2 h, elle perd 1 h pour déjeuner. La durée du trajet pour se rendre sur son lieu de travail étant de 30 min, son temps libre commence après 19 h 30. Comme sa journée commence à 10 h, Julie peut s’occuper de ses enfants et les conduire à l’école au matin. Son mari les récupérera en fin d’après-midi. Comme la plupart des activités collectives débutent entre 18 h et 19 h 30, Julie aura beaucoup de difficultés à en planifier dans son emploi du temps après sa journée de travail. Étant donné qu’elle rentre fatiguée du travail, elle n’a qu’une envie : se détendre en se vidant la tête devant la télévision ou en s’attaquant aux tâches domestiques. Comme elle travaille le samedi, Julie ne dispose pas d’un week-end de 2 jours consécutifs pour consacrer plus de temps à sa famille et à ses amis. Elle peut uniquement leur consacrer du temps après 19 h 30, en allant au cinéma ou au restaurant. Le dimanche, après avoir fait son jogging matinal, elle peut consacrer toute sa journée à sa famille. Son second jour de repos étant le lundi, elle planifie des tâches domestiques : s’occuper des enfants, faire les courses pour la semaine, laver le linge et le repasser, effectuer les démarches administratives, etc. À cause de ses horaires de travail, Julie aura tendance à favoriser ses collègues de travail, sa vie de famille et ses amis pour se socialiser et à pratiquer des activités individuelles (regarder la télévision, faire du jogging, etc.) pour nourrir l’estime qu’elle a d’elle-même. Même si Julie a un tempérament plus extraverti que Pierre, son emploi du temps professionnel l’incite davantage à se replier sur sa cellule familiale et professionnelle. Ces deux exemples illustrent de manière concrète comment l’aménagement de l’emploi du temps professionnel peut déterminer la qualité de vie et le mode de vie d’un individu.

Même si elles sont prépondérantes, la qualité de vie et le mode de vie d’un individu ne dépendent pas forcément de la durée de son temps de travail et de la quantité de temps libre dont il dispose. Elles sont également déterminées par la stabilité de son emploi du temps professionnel et par les blocs de temps libre dont il dispose. Marie est vendeuse au rayon littérature à la FNAC et Marthe est caissière dans un hypermarché. Elles sont séparées, sans enfants.

emploi-du-temps-38-et-24-heures-2016

Même si Marie travaille 38 heures, son emploi alimentaire lui permet de disposer de quatre plages horaires de temps libre d’une demi-journée chaque semaine : le lundi et le mercredi, elle commence à 13 h pour finir à 20 h et le mardi et le jeudi, elle commence à 9 h pour finir à 13 h. Ses pauses de midi, qui ne concernent que le vendredi et le samedi, sont de 2 h. Les autres jours, Marie déjeune avant ou après le travail. La durée du trajet pour se rendre sur son lieu de travail étant de 30 min, son temps libre du vendredi commence après 20 h 30 et du samedi après 19 h 30. Même si Marie travaille 3 heures de plus que Pierre, elle dispose de plus de temps libre de qualité. Son emploi du temps étant stable, elle peut planifier des activités sociales et personnelles sur l’année. Le lundi, en début d’après-midi, Marie planifie des démarches administratives, ses courses pour la semaine et d’autres tâches domestiques. De 16 h 30 à 18 h, Marie est bénévole dans une association qui fait de l’aide au devoir et à 19 h, elle participe à un atelier d’écriture. Le mercredi après-midi, elle fait du fitness dans une salle de sport et en fin d’après-midi participe à un atelier théâtre qui commence à 19 h. Le mardi et le jeudi, Marie consacre ses matinées à l’activité qui répond à sa vocation : écrire un roman. Ces deux soirées, elle les passe à regarder un DVD, à lire des romans ou à écrire lorsque l’inspiration lui vient. Comme elle travaille le samedi, Marie ne dispose pas de deux jours de repos consécutifs. Elle consacre ses soirées du samedi à aller au cinéma, au théâtre, au café ou au restaurant avec ses amis. Le dimanche, après avoir fait son jogging matinal, Marie peut consacrer toute sa journée à écrire son roman ou à rendre visite à sa famille. Les activités personnelles, familiales et sociales qu’elle pratique lui permettent de se socialiser, de nourrir l’estime qu’elle a d’elle-même et de s’accomplir.

Étant à temps partiel subi, les horaires de travail de Marthe sont éclatés sur la journée de manière aléatoire. Ses horaires de travail étant flexibles, son emploi du temps professionnel change chaque semaine au rythme des saisons et de l’activité du magasin. Tandis que sa journée de repos du dimanche est stable, sa seconde est flexible. Malgré le fait qu’elle travaille seulement 24 heures par semaine, Marthe dispose de moins de temps libre de qualité que Marie, Julie et Pierre. Ne maîtrisant pas son emploi du temps, Marthe a beaucoup de difficulté à structurer son existence et à planifier des activités individuelles et collectives sur son temps libre. En effet, la flexibilité de son emploi du temps professionnel ne lui permet pas de planifier sur l’année un atelier théâtre qui a lieu tous les mardis à 19 h.

Ayant perdu le contrôle de son emploi du temps et donc, de son existence, Marthe risque d’être victime de la « pathologie du temps présent ». Au lieu d’être un temps d’émancipation, son temps libre peut devenir un temps vide nuisible à son bien-être et à son équilibre psychique. Ne pouvant se référer au passé et se projeter dans l’avenir pour lui donner un sens, la vie quotidienne de Marthe est réduite à l’immédiateté de l’instant présent qui englobe toute son existence. N’ayant pas la maîtrise de son temps, et donc de son avenir, Marthe ne peut pas différer la satisfaction de ses désirs qu’elle doit satisfaire « tout de suite ». Pour fuir son angoisse existentielle, Marthe peut se réfugier dans la pratique d’activités addictes et compulsives qui ne nécessitent pas de planification (sexe, shopping, jeux vidéo, télévision, Internet, etc.). Si cette situation se prolonge, Marthe risque de sombrer dans une dépression qui pourrait être liée au refoulement du passé, au désespoir face à l’avenir qu’elle ne maîtrise pas ou au rejet du présent qu’elle ne contrôle plus.

Comme les 17,9 %[5] de salariés qui travaillent à temps partiel subi dans la restauration, l’hôtellerie, les services à la personne, etc., Marthe est victime de la flexibilité du temps de travail. Étant peu qualifiés, ces emplois sont souvent payés au SMIC. Étant donné que Marthe travaille 24 heures, elle perçoit environ 780 € nets par mois. Ce revenu lui permet à peine de se nourrir, de payer son loyer, ses factures d’eau, de gaz et d’électricité et d’assurer ses frais de portable et de transports, qui sont nécessaires pour trouver et garder un emploi. Déconsidérés et mal payés, ces emplois contribuent davantage à la désintégration sociale des salariés qu’à leur insertion.

Le cas de l’emploi du temps des cadres diffère de celui des employés. Vincent est responsable de rayon textile dans la grande distribution. Il est séparé, sans enfants. N’ayant pas à pointer, il est responsable de la gestion et de la planification de son emploi du temps. En règle générale, Vincent commence sa journée à 8 h pour la finir au minimum à 19 h. À midi, il prend une pause de 1 h pour déjeuner et se reposer. Dans la culture française, l’implication et la motivation d’un cadre sont mesurées par le temps qu’il consacre à l’entreprise. Bien que nul ne soit contraint de travailler plus de 50 heures par semaine, même si Vincent est compétent et productif, s’il souhaitait réduire son implication, il risquerait de stagner dans sa carrière ou d’être remplacé par un nouveau qui ne compterait pas ses heures. En effet, étant rémunéré pour sa compétence, il est normal qu’il soit productif. Sa productivité n’est donc pas destinée à réduire son temps de travail, mais à intensifier son rythme de travail.

Consacrant plus de 60 % de sa durée de vie éveillée hebdomadaire à travailler, Vincent dispose de très peu de temps libre pour construire un équilibre harmonieux entre sa vie professionnelle et personnelle. Dans la plupart des cas, il sacrifie sa vie personnelle au profit de « sa carrière ». La durée du trajet pour se rendre sur son lieu de travail étant de 30 min, son temps libre commence à partir de 19 h 30. Le début de la plupart des activités collectives étant programmé entre 18 h et 19 h 30, Vincent a beaucoup de difficultés à en planifier dans son emploi du temps après sa journée de travail. Étant donné qu’il est épuisé par ses journées de travail, il n’a qu’une envie : se détendre en se vidant la tête devant la télévision ou en jouant à des jeux vidéos. Le samedi soir, malgré sa fatigue, Vincent profite un peu de la vie en allant au cinéma, au café ou en boite de nuit avec ses amis. Le dimanche, au lieu de faire du sport, il passe sa matinée à dormir. L’après-midi, il le passe en famille ou il joue à des jeux vidéos. Son jour de repos, qui peut varié selon les semaines en fonction de l’activité du magasin et de la saison, Vincent le consacre à faire ses courses pour la semaine, ses tâches domestiques et ses démarches administratives. À terme, Vincent risque d’être dépendant de son activité professionnelle et de la croissance du chiffre d’affaires de son rayon pour se socialiser et nourrir l’estime qu’il a de lui-même.

À cause de l’intensification de son rythme de travail, Vincent ne maîtrise plus le rythme de sa vie. À terme, il risque d’être victime de la « pathologie du présent ». Pour fuir son angoisse et le vide de son existence, il peut s’étourdir dans l’activisme professionnel et la consommation. Des études en psychologie ont fait apparaître qu’un individu qui ne maîtrise pas son emploi du temps consomme davantage sur un mode impulsif que celui qui le maîtrise. Pour stimuler la consommation, il suffit donc de maintenir les cadres dans un état d’urgence et d’instabilité et de leur procurer un revenu au-delà de la nécessité. Étant donné que Vincent ne maîtrise pas son emploi du temps, il consomme plus fréquemment sur un mode impulsif. Son salaire étant de 2 500 € par mois, il a largement les moyens de financer ses besoins essentiels et de transférer une part de ses revenus vers la consommation de biens et de services ostentatoires. Cette forme de consommation ostentatoire apparaît davantage comme le symptôme d’un malaise social profond et la compensation d’une vie gâchée à travailler. À terme, cette fuite dans le travail ou la consommation peut aboutir à une dépression ou à un burn-out[6].

Comme de nombreux cadres, entrepreneurs et chefs d’entreprises, Vincent est victime de l’intensification de ses heures de travail. Pour réussir et s’élever dans la hiérarchie, ils sont plus ou moins contraints de sacrifier leurs vies familiales et sociales, ainsi que leurs aspirations personnelles. Même s’ils ont réussi sur le plan professionnel, ils n’ont plus que de l’argent, des biens matériels et des voyages à partager avec leurs enfants et leurs proches. Mais surtout, ils sont totalement dépendants de leur activité professionnelle et de leur argent pour exister socialement, construire leur identité et nourrir l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes.

Ces cinq exemples démontrent que les enjeux de la réduction de la durée légale du temps de travail ne sont pas quantitatifs, mais qualitatifs. En effet, de ces cinq salariés, seuls Pierre et Marie disposent de plages horaires de temps libre suffisamment stable pour planifier de nouvelles pratiques de socialisation et d’expression en dehors de leur activité professionnelle. À l’inverse, Marthe et Vincent risquent d’être victimes de pathologies temporelles qui sont les symptômes d’une crise sociale du rapport à la temporalité des pays industrialisés.

Cette étude démontre que pour aider un individu à améliorer sa qualité de vie et à changer son mode de vie, il est nécessaire de lui procurer du temps libre. Pour que le temps libre soit de qualité, son aménagement doit reposer sur un emploi du temps stable et comprendre de nombreuses plages horaires d’une demi-journée ou d’une journée. Pour éviter la généralisation des pathologies temporelles dues à la flexibilité, il est donc préférable de réduire le temps de travail en jours plutôt qu’en heures. Après avoir étudié les enjeux du temps libre et de son aménagement sur un plan individuel, il apparaît pertinent d’aborder les enjeux du temps sur un plan collectif.

Pour accéder aux pages suivantes :

Les enjeux du temps et du rapport à la temporalité

L’apogée et le déclin du temps religieux en faveur du temps économique

– La réduction du temps de travail : un choix de société !

 

[1] Gorz André, Métamorphoses du travail : critique de la raison économique, Paris, Galilée, 1988, page 20

[2] Insee, 6.209 Emploi intérieur total par branche en nombre d’équivalents temps plein, comptes nationaux, base 2010.

[3] Dejours Christophe, Souffrance en France : banalisation de l’injustice sociale, Paris, Ed du Seuil, 1998.

[4] La pathologie du présent caractérise le comportement quotidien d’un individu qui vit ses actes au temps présent, sans se référer à son passé et se soucier des conséquences de ses actes pour le futur. L’existence du sujet se ramenant au seul moment présent, l’immédiateté du temps englobe toute sa conscience. Ne pouvant se projeter dans l’avenir, sa vie n’a plus de sens. Comme il ne peut différer ses actions, elles doivent être réalisées « tout-de-suite ». Son existence quotidienne étant enfermée dans le moment présent, le sujet est confronté au vide et à l’angoisse existentielle. Pour fuir l’angoisse, il peut s’étourdir dans l’activisme, la consommation compulsive ou diverses activités addictes. Elle peut aboutir à une dépression dont l’origine est à la fois liée au refoulement du passé, au désespoir face à l’avenir et au rejet du présent que l’individu ne contrôle plus. La pathologie du passé concerne les formes de mélancolie résultant de la permanence d’un état de conscience attaché au passé. Étant exclusivement confronté à des souvenirs et expériences passées, le sujet se trouve dans l’impossibilité de vivre au présent et de se projeter dans l’avenir. Par exemple, le péché originel qui doit être perpétuellement racheté illustre ce symptôme. La pathologie du futur correspond à l’attitude de celui qui rejette plus ou moins consciemment son passé et son présent pour trouver le sens de son existence uniquement dans un futur désiré et idéalisé. Cette pathologie s’apparente aux utopies de certaines croyances idéologiques (ascension hiérarchique = réalisation de soi).

[5] Insee, enquêtes Emploi 2003-2011, Temps partiel selon le sexe et la durée du temps partiel en 2012.

[6] Baumann François, Burn out : quand le travail rend malade, Paris, Josette Lyon, 2006.

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