La croissance contribuerait-elle à la hausse des déchets ?

Jean-Christophe Giuliani

Chaque jour, les entreprises et les ménages rejettent des milliers de tonnes de déchets industriels et domestiques. En 2012, tandis qu’un français rejetait en moyenne 521 kg/hab de déchets municipaux, un américain en rejetait 725 kg/hab, soit 39 % de plus[39]. Avant de proposer des solutions pour réduire les déchets domestiques, il est nécessaire d’identifier les causes de leur augmentation. Le graphique ci-dessous présente la croissance des déchets domestiques parisiens par types et kg/hab de 1940 à 2004.

–  Source : Preisser Pierre et Haddag Lyes, Expliquer la production de déchets ménagers parisiens sur la période de 1949-2004[40].

Ce graphique montre que de 1940 à 2004, le kg de déchets domestiques par habitant d’un parisien est passé de 239 à 566 kg/hab, soit une hausse de 137 %. Sur 64 ans, la part des déchets en papier, en carton, en verre, en plastique et en métal est progressivement passée de moins de 15 % à plus de 60 %. La hausse de ces déchets est en grande partie provoquée par l’usage croissant de prospectus en papier, d’emballage en carton, de conserves et de canettes métalliques ainsi que de bouteilles, de bocaux et de canettes en verre et en plastique. En favorisant la commercialisation de produits alimentaires transformés identifiés par une marque au détriment de produits en vrac, les grandes surfaces alimentaires ont contribué à l’augmentation des emballages. Cette hausse est donc le résultat de l’augmentation de l’offre de produits alimentaires transformés, de l’accélération du rythme de l’ère du jetable et du gaspillage encouragée par la société de consommation.

Pour lutter contre la hausse des déchets, le gouvernement finance des campagnes de sensibilisation destinées aux ménages. Au lieu de proposer des solutions qui remettraient en question la société de consommation, il fait la promotion du tri sélectif et du recyclage. Même si les emballages cartonnés, les prospectus, les bouteilles en plastique, les canettes métalliques ou en verres, etc… sont censés être recyclés, seule une partie infime de ces déchets le sont réellement. Le meilleur déchet étant celui qui n’est pas produit, pour les réduire, il est nécessaire d’encourager un changement des habitudes de consommation. Par exemple, acheter des produits en vracs, favoriser la production locale et les circuits courts, manger des produits frais plutôt que des produits transformés, etc… Étant donné que le gaspillage et la hausse des déchets domestiques favorisent la croissance du PIB et donc, la création d’emplois, le gouvernement ne fait pas la promotion d’un modèle de consommation qui serait réellement plus sobre et respectueux de l’environnement.

Il n’y a pas que les ménages qui rejettent des déchets. En 2012, l’activité économique produisait 315 millions de tonnes (Mt) de déchets. Le graphique ci-dessous présente la part de la production de déchets par secteur d’activité en 2012.

–  Source : Eurostat – RSD[41]

Ce graphique montre que 78% des déchets sont produits par la construction. Elle est suivie de très loin par l’industrie (8 %), le tertiaire (7 %), le traitement des déchets (6 %), ainsi que par la production d’énergie, l’agriculture et la pêche (1 %). Les déchets liés à la construction et aux BTP sont composés à 72 % de déchets inertes (pavés, gravats, béton, carrelage, etc…), à 26 % de déchets non dangereux (métaux, bois non traités, cartons, isolants, etc…) et à 2 % de déchets dangereux pour l’environnement et la santé (peintures, goudrons, amiante, hydrocarbures, emballages souillés, terres polluées, etc…)[42]. Étant recyclables, les déchets inertes et non dangereux, qui représentent 98 % des déchets, feront peut-être l’objet de revalorisation. Les déchets industriels sont composés de produits chimiques, de substances toxiques et de métaux lourds (mercure, cadmium, etc…) qui polluent l’air, les sols, les fleuves, les côtes et les mers. Même si les entreprises concernées par ces déchets ont le devoir de les emballer, de les étiqueter et de les stocker pour qu’ils ne nuisent pas à la santé et à l’environnement, au nom des profits et de la création d’emplois, ils le sont souvent à moindres frais. L’exemple des boues rouges de l’usine Alteo de Gardanne en est une parfaite illustration[43]. Depuis 1967, au nom de la préservation de l’emploi, les élus locaux et la préfecture de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur autorisent cette usine à rejeter des métaux lourds (arsenic, fer, mercure, silice, titane, etc…) dans la Méditerranée, au détriment de l’environnement et de risques sanitaires.

Les déchets agricoles sont composés pour l’essentiel de cadavres d’animaux, de films plastiques usagés, d’emballages vides et non utilisés de produits phytosanitaires (engrais chimiques et pesticides) et de biodéchets. Les biodéchets, qui correspondent aux déchets organiques issus des récoltes et des déjections des animaux (fumiers, lisiers, etc…), dégradent et polluent l’état des sols, des nappes phréatiques et des côtes. En Bretagne, à cause de l’augmentation des nitrates provoqués par l’épandage de lisiers, l’eau du robinet n’est plus potable[44]. Ces nitrates polluent les nappes phréatiques et favorisent la prolifération d’algues toxiques qui épuisent l’oxygène des mers. Tous ces rejets, qui dépassent les capacités d’absorption des sols, des fleuves et des océans, contribuent à l’épuisement des terres et des mers et donc, à la disparition de la biodiversité.

Cette étude montre que la dégradation de la qualité de l’eau, de l’air et des sols est due à l’agriculture et à l’élevage intensif, au modèle alimentaire carnée, à l’industrie, aux transports routiers et maritimes, aux rejets de déchets domestiques et industriels et à la société de consommation. Puisque ces dégradations progressent au rythme de la croissance du PIB, elle a des conséquences néfastes pour la santé, la qualité de vie et la survie de l’espèce humaine à court, moyen et long terme. Une fois de plus, la volonté de soutenir un taux de 5,5 % par an pendant 5 ans n’apparaît pas comme une solution viable et donc, envisageable pour en finir avec le chômage.

Non seulement la qualité de l’eau, de l’air et des sols est indispensable à la survie de l’espèce humaine, mais en plus, elle est nécessaire au renouvellement des ressources biologiques.

Jean-Christophe Giuliani

 

Pour accéder aux pages suivantes :

– La croissance du PIB serait-elle responsable du réchauffement climatique ?

– La croissance du PIB épuiserait-elle les stocks de matières premières ?

– La croissance du PIB menacerait-elle la biodiversité ?

 


[39] OCDE, Déchets municipaux Total, Milliers de tonnes, 1975 – 2014, [En ligne]. (consulté le 30 novembre 2016), https://data.oecd.org/fr/waste/dechets-municipaux.htm. Par déchets municipaux, on entend les déchets collectés et traités par ou pour les communes. Ils comprennent les déchets des ménages, y compris les encombrants, les déchets assimilés produits par les activités commerciales, les bureaux, les institutions et les petites entreprises, ainsi que les déchets d’entretien des jardins et des espaces verts, les déchets de nettoiement de la voirie, le contenu des poubelles publiques et les déchets des marchés s’ils sont traités comme des déchets ménagers. La définition exclut les déchets issus de l’assainissement des eaux usées urbaines, ainsi que les déchets des activités de construction et de démolition. Cet indicateur est mesuré en milliers de tonnes et en kilogrammes par habitant.

[40] Preisser Pierre et Haddag Lyes, Expliquer la production de déchets ménagers parisiens sur la période 1949-2004, [En ligne] (consulté le 30 novembre 2016), http://www.memoireonline.com/05/07/449/production-dechets-menagers-parisiens-1949-2004.html

[41] ADEM, Déchets chiffres clés, [En ligne] (consulté le 15 mars 2017), http://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/dechets_chiffres-cles2016_8813.pdf

[42] FFB.com, Déchets de chantier, les réponses aux questions que vous vous posez, [En ligne] (consulté le 30 décembre 2016), http://www.dechets-chantier.ffbatiment.fr/res/dechets_chantier/PDF/Dechets_QR_231014_V5protege.pdf

[43] Le Monde.fr, Boues rouges de Gardanne : quand l’Etat accorde des permis de polluer, [En ligne] (consulté le 30 décembre 2016), http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/02/01/permis-de-polluer_4856881_3244.html

[44] Delhommais Pierre-Antoine (2013), Bretagne, tout n’est pas bon dans le cochon !, Le Point, Op-Cit.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.