La croissance du PIB est-elle compatible avec les stocks de pétrole et de gaz naturel ?

Pour qu’un taux de croissance de 5,5 % par an pendant 5 ans soit envisageable, il ne doit pas menacer le développement économique à moyen et long terme. La croissance du PIB est dépendante, à plus de 80 %, des énergies fossiles (pétrole, gaz et charbon). Afin d’évaluer si une croissance de 5,5 % par ans pendant 5 ans est envisageable, il est nécessaire d’évaluer l’état des stocks.

Le graphique ci-dessous présente l’évaluation des stocks d’énergies fossiles en année en fonction d’une croissance mondiale nulle ou de 3 % par an.

–  Source : USGS2012[1] et EIA[2]

Étant donné que les énergies fossiles ne sont pas renouvelables, les stocks évoluent au rythme de la consommation et donc, de la croissance du PIB. En fonction d’une croissance annuelle du PIB mondial nul ou de 3 %, les stocks de charbon sont estimés entre 113 et 49 ans, ceux du gaz naturel entre 59 et 34 ans et ceux du pétrole entre 50 et 31 ans. Les ressources énergétiques étant limitées, en fonction du taux de croissance, ceux du pétrole et du gaz seront donc épuisés entre 2040 et 2060 et ceux du charbon entre 2060 et 2110.

Le pétrole étant la matière première de base du carburant, du plastique, des fibres textiles, des engrais et des pesticides, il est une ressource stratégique indispensable au développement économique. Le gaz naturel étant utilisé pour se chauffer et produire de l’électricité et des engrais, il est également une ressource stratégique. Les graphiques ci-dessous présentent les réserves de pétrole et de gaz naturel mondial de 2015 en % et en année d’exploitation.

–  Sources : BP statistical Review of World Energy june 2016[3]

En 2015, à eux dix, le Venezuela, l’Arabie Saoudite, le Canada, l’Iran, l’Irak, la Russie, le Koweït, les Émirats Arabes Unis (EAU), les États-Unis et la Libye détiennent plus de 85 % des réserves de pétrole mondiales. Depuis qu’elle exploite ses sables bitumineux, avec ses 10,1 % de réserves et ses 108 années de stocks, le Canada apparaît comme le 3e pays qui détient le plus de pétrole. Ce n’est pas les réserves, mais le rythme de leur exploitation qui détermine le nombre d’années de stock. Détenant 2,8 % des réserves mondiales, au rythme de son exploitation actuelle, qui est de 432 mille barils par jour, la Libye détient 307 années de stocks. Même si elle détient 15,7 % des réserves, étant donné que son exploitation est de 2,35 millions de barils par jour, l’Arabie Saoudite ne détient que 61 années de stock. Au rythme actuel de la production, c’est-à-dire de 91,7 millions de barils par jour, les rares pays qui disposeront encore de réserves de pétrole après 2080 seront l’Iran, l’Irak, le Venezuela, le Koweït, la Libye et le Canada.

À eux sept, l’Arabie Saoudite, l’Iran, la Russie, les EAU, le Qatar, les États-Unis et le Turkménistan détiennent plus de 71 % des réserves de gaz naturel mondiales. Détenant 9,4 % des réserves, au rythme de son exploitation actuelle, qui est de 72,4 milles m3 par jour, le Turkménistan détient 241 années de stocks. Même si elle détient 17,3 % des réserves mondiales, étant donné que son exploitation est de 573,3 milles m3 par jour, la Russie n’en détient que 56,3. Au rythme actuel de la production, c’est à dire 3,53 millions de m3 par jour, les rares pays qui disposeront encore de réserves après 2100 sont l’Iran, l’Irak, les EAU, le Turkménistan et le Qatar.

À court terme, si la consommation de pétrole et de gaz naturel ne se réduit pas, les stocks, dont dépendent le développement économique, la production d’électricité et la capacité de certains pays à se chauffer, seront épuisés. Avant de proposer de réduire la consommation, il est nécessaire d’identifier ceux qui en consomment le plus.

Le graphique ci-dessous présente la consommation d’énergie par pays et par habitant.

–  Source : Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde[4] et[5].

Ce graphique montre qu’en 2013, les États-Unis, les pays du G7, la Chine, la Russie, l’Inde et le Brésil consomment 76,3 % des ressources énergétiques mondiales. À eux deux les États-Unis et la Chine en consomment 38,3 %. De 1997 à 2013, tandis que la consommation des pays du G7, hors États-Unis, diminuait de 10,2 %, celle de la Chine, de l’Inde, du Brésil, de la Russie et des autres pays augmentait de 181%, de 94,7 %, de 64,7 %, de 21,4 % et de 46,2 %. La consommation mondiale ayant augmenté de 42,6 %, la faible baisse de la consommation des pays industrialisés a très largement été compensée par celle des pays émergents.

Même si en 2013 le Luxembourg et le Qatar ne représentent que 0,33 % de la consommation mondiale, par habitant, ils en consommaient respectivement 7,3 et 19,1 TEP/hab. De 1997 à 2013, tandis que la consommation par habitant du Qatar diminuait de 0,7 %, sa consommation augmentait de 308 %. Cette baisse n’est donc pas due à une réduction de sa consommation, mais à l’augmentation de sa population de 298 %. Si sa population n’avait pas augmenté, elle aurait consommé 78,6 TEP/hab.

Les stocks de pétrole et de gaz naturel étant limités, pour qu’ils ne s’épuisent pas à court terme, il est donc nécessaire que les États-Unis, les pays du G7, la Chine, l’Inde, le Brésil, le Qatar, les pays du Golf et le Luxembourg réduisent de manière significative leur consommation. S’ils ne la réduisent pas, le modèle économique actuel, qui repose sur une énergie à bas prix, s’effondrera. Pour produire de l’électricité et des carburants et se chauffer, il sera donc nécessaire de remplacer le pétrole et le gaz naturel par des énergies renouvelables (solaire, éolien, hydroélectrique, géothermie, biocarburant, algue, etc.) et de favoriser les nouvelles technologies (pile à combustible, cogénération, stockage de l’électricité, énergie libre, fusion nucléaire, etc.). En ce que concerne la production de plastiques, de fibres textiles, d’engrais et de pesticides, il sera nécessaire d’innover pour remplacer le pétrole à moindre coût.

Les stocks de pétrole et de gaz naturel étant limités et concentrés dans certains pays, ceux qui en détiennent disposent d’une manne financière qui leur procure une autonomie économique et politique. Cette manne financière peut servir les intérêts d’une classe dirigeante (Arabie Saoudite, Qatar, Koweït, EAU, etc.), qui souvent collabore avec des compagnies pétrolières (Shell, Exxon Mobile, BP, Total, etc.), ou être mise au service du développement du pays et du bien-être de sa population. Allant à l’encontre des intérêts des compagnies pétrolières et des banques, la seconde solution conduit souvent à un coup d’État (Mossadegh en Iran 1953) ou à une guerre civile (Kadhafi en Libye 2011). Après son élection, Mossadegh souhaitait nationaliser l’industrie pétrolière pour financer des réformes au profit du peuple (sécurité sociale, contrôle des loyers, réformes agraires, etc.). Le 19 août 1953, la CIA a organisé un coup d’État (opération Ajax)[6] pour le remplacer par le régime autoritaire du Shah d’Iran qui était favorable aux intérêts de l’industrie pétrolière. Mossadegh n’a donc pas été renversé pour préserver les droits de l’homme et la démocratie, mais pour servir des intérêts économiques.

La compétition pour le contrôle des stocks et l’approvisionnement du pétrole et du gaz naturel risque de provoquer des tensions politiques majeures entre les grandes puissances (États-Unis, Europe, Russie et Chine). Que ce soit, d’une part, la guerre en Afghanistan, en Irak et en Syrie, et d’autre part, les tensions politiques qui opposent les États-Unis à l’Iran, ainsi que celles qui opposent les États-Unis et l’Europe à la Russie au sujet de l’Ukraine et de la Syrie, elles ont toutes en commun un enjeu pétrolier ou gazier. Toutes ces guerres et tensions politiques, qui sont menées au nom de Dieu, de la liberté ou de la lutte contre le terrorisme, ont en commun le contrôle de réserves de pétroles, d’un pipeline ou d’un gazoduc, la construction d’un pipeline ou le contrat de construction d’un gazoduc. Ce n’est donc pas la volonté du peuple syrien de se libérer du régime « tyrannique » de Bachar El-Assad qui est la cause de la guerre en Syrie, mais la signature d’un contrat pour la construction d’un gazoduc qui approvisionnera l’Europe en partenariat avec le Qatar ou l’Iran[7]. Étant donné que Bachar El-Assad a choisi l’Iran, le Qatar, dont les alliés sont les États-Unis et l’Europe, tente de le renverser pour le remplacer par un gouvernement favorable à ses intérêts. Ces conflits et ces tensions politiques majeurs, qui sont menés pour préserver notre mode de vie, nos emplois et la croissance, n’offrent pas de perspectives réjouissantes à court, moyen et long terme. Ils mettent en évidence que la croissance du PIB n’est pas la meilleure solution pour préserver la paix et donc, notre qualité de vie.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

– La croissance du PIB serait-elle responsable du réchauffement climatique ?

– La croissance du PIB épuiserait-elle les ressources naturelles ?

– La croissance du PIB épuiserait-elle les ressources biologiques ?

[1] US Geological Survey 2012, Réserves ressources énergétiques et minérales, [En ligne] (consulté le 15 mars 2017), https://docs.google.com/spreadsheets/d/1NKAgc8K5nhlyfoshB-cB-NehD1AIIOT-DnbIgKP58-w/edit#gid=0

[2] International Energy Statistics, Total Primary Energy Production 2014, [En ligne] (consulté le 15 mars 2017), https://www.eia.gov/beta/international/data/browser/#/?vs=INTL.44-1-AFRC-QBTU.A&vo=0&v=H&start=1980&end=2014

[3] BP, BP statistical Review of World Energy june 2016, [En ligne] (consulté le 29 octobre 2016), http://www.bp.com/content/dam/bp/pdf/energy-economics/statistical-review-2016/bp-statistical-review-of-world-energy-2016-full-report.pdf

[4] Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde, [En ligne]. (consulté le 21 octobre 2016), http://donnees.banquemondiale.org/indicateur/EN.ATM.CO2E.PC

[5] Banque mondiale, Consommation d’énergie par habitant, [En ligne] (le 31 octobre 2016), https://www.google.fr/publicdata/explore?ds=d5bncppjof8f9_&met_y=eg_use_pcap_kg_oe&idim=country:LUX:NLD:CHE&hl=fr&dl=fr#!ctype=l&strail=false&bcs=d&nselm=h&met_y=eg_use_pcap_kg_oe&scale_y=lin&ind_y=false&rdim=country&idim=country:CAN&ifdim=country&hl=fr&dl=fr&ind=false

[6] Wikipédia, Opération Ajax, [En ligne] (consulté le 8 novembre 2016), https://fr.wikipedia.org/wiki/Op%C3%A9ration_Ajax

[7] La Vie, 3 minutes pour comprendre : les enjeux énergétiques de la guerre en Syrie, [En ligne] (consulté le 8 novembre 2016), http://www.lavie.fr/medias/webreportages/3-minutes-pour-comprendre-les-enjeux-energetiques-de-la-guerre-en-syrie-05-09-2013-43762_455.php

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