L’homo œconomicus banaliserait-il le mal ?

Jean-Christophe Giuliani

Article publié dans le 31e numéro du journal Kairos de novembre et décembre 2017.  Kairos : http://www.kairospresse.be/abonnement

Le développement économique a permis aux populations des pays industrialisés d’accéder à un niveau de confort matériel sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Malgré ce bien-être matériel, « l’homo œconomicus »[1] continue à produire et à consommer toujours plus de biens et de services marchands. Les ressources de la planète étant limitées, la surproduction et la surconsommation provoquent le réchauffement du climat, l’épuisement des matières premières, la pollution de l’air, de l’eau et des sols et la disparition de la biodiversité. Ce mode de vie menace donc notre qualité de vie, notre processus démocratique et la survie des générations présentes et à venir.

Envisager l’avenir en s’inspirant du génocide du peuple juif peut donner les moyens d’agir avant l’effondrement du système économique et l’irréversibilité des processus écologiques et climatiques. Qu’ils soient volontaires ou non, le génocide de l’humanité nécessite la contribution active ou passive de l’homo œconomicus. En effet, à cause de sa contribution à la production et à la consommation ostentatoire, il apparaît comme le complice involontaire d’un crime contre l’humanité qui se déroule progressivement et par étape sous nos yeux. Mon but n’est pas de critiquer, de juger ou de désigner des coupables, mais d’appréhender les mécanismes qui conduisent des braves gens, sains d’esprit, banals et ordinaires à se comporter malgré eux comme Eichmann.

Dans « Eichmann à Jérusalem »[2], Hannah Arendt montre que le mal ne relève pas uniquement d’un comportement pervers ou sadique, mais de l’incapacité de penser. Le mal consiste à rendre l’être humain inutile, voire superflu. En mettant toutes les activités humaines sous le régime de la compétition, de la rentabilité, de la performance et de la loi du marché, l’idéologie ultralibérale contribue à banaliser le mal. N’étant plus destinée à satisfaire des besoins essentiels, une part croissante de la production de biens et de services marchands est désormais dénuée d’utilité réelle. Malgré la perte d’utilité et de sens de la production, les seules perspectives de vie offertes à l’homo œconomicus en dehors de l’entreprise sont la précarité et l’exclusion sociale liées au chômage. En l’absence de perspectives désirables, il se contente donc d’obéir aux ordres pour éviter de perdre son emploi et donc, son moyen de socialisation, son revenu, sa raison d’être et son statut social. C’est-à-dire les sources de gratification dont il a besoin pour nourrir l’estime qu’il a de lui. En récompensant le conformisme et en produisant des hommes inutiles et sans qualité en dehors de l’entreprise, le système économique produit donc des hommes superflus. À cause de l’ennui et de sa vie dénuée de signification, l’homo œconomicus voue son existence à produire et à consommer des biens et services ostentatoires sans se soucier des conséquences de ses actes. Étant donné que, prises individuellement, sa production et sa consommation apparaissent limitées, il ne se sent pas responsable du réchauffement du climat, de l’épuisement des ressources naturelles et du gaspillage des matières premières.

En menant une expérience sur la soumission à l’autorité, Stanley Milgram[3] constata avec effroi que plus de 60 % de la population était capable de faire souffrir autrui en obéissant aux ordres. Non seulement, les sujets obéissants n’étaient pas des psychopathes ou des aliénés privés de volontés, mais en plus, ils n’étaient pas rémunérés, soumis à des pressions physiques ou menacés de perdre leurs emplois. En obéissant aux ordres, même si, pour une part croissante, ils souffrent et sont victimes du « Brown-out »[4], ces hommes superflus banalisent le mal en collaborant au « sale boulot »[5] : infliger une décharge électrique de 450 voltes, épuiser les ressources naturelles et les matières premières, rejeter du CO2, harceler un subordonné pour qu’il démissionne, etc. En affirmant, comme Eichmann, qu’ils se contentent d’obéir aux ordres, ces hommes superflus refusent d’assumer leurs parts de responsabilité en l’attribuant à celui qui exerce l’autorité. Cette excuse montre que le mal absolu est accompli par des individus ordinaires qui n’ont aucune motivation et conviction idéologique, aucun goût pour la méchanceté et aucune tendance démoniaque. Ce n’est donc pas la stupidité et le sadisme, mais l’absence de perspectives, de pensée et le fait de ne pas se sentir responsable qui prédisposent l’homo œconomicus à banaliser le mal.

La soumission à l’autorité est le résultat de l’éducation, de l’idéologie et de la pratique quotidienne d’une activité professionnelle[6]. En agissant conformément à la loi, aux ordres et au modèle idéologique de la société, l’homo œconomicus n’a pas le sentiment de commettre un acte répréhensible. Il ne se sent donc pas responsable, car la résistance à cette représentation idéologique de l’existence est impossible. Étant donné que le refus d’adhérer à ce système conduit à l’exclusion sociale, très peu ont le courage et la capacité de lui résister. En effet, celui qui refuserait de collaborer au sale boulot risquerait, non seulement, d’être isolé, rejeté et méprisé par ses paires, mais en plus, de perdre son emploi, son revenu, son statut social et ses sources de gratifications. Pour préserver l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes, les braves gens qui ont accepté de collaborer remettront en cause son courage et sa virilité en le traitant de fainéant, d’irresponsable et de lâche. Refuser d’obéir et de collaborer à ce mode de vie, qui conduit l’humanité à sa perte, nécessite donc de disposer d’une bonne estime de soi, d’une grande force de caractère, d’une vie intérieure riche, d’exercer son libre arbitre et de donner un sens à sa vie indépendamment de l’idéologie dominante. Le refus de collaborer nécessite aussi d’avoir sécurisé la satisfaction de ses besoins essentiels et ceux de sa famille. Pour que l’homo œconomicus trouve le courage et la volonté de déserter, il est également nécessaire de lui proposer une perspective de vie viable, atteignable et désirable. Ce nouveau projet doit lui procurer de nombreuses plages horaires de temps libre qui lui permettront d’améliorer sa qualité de vie et de changer le rapport qu’il tisse avec lui-même et les autres. C’est-à-dire de se socialiser, de définir son identité, de structurer le rythme de son existence, de nourrir l’estime de soi, de se distinguer, de s’affirmer et de s’accomplir autrement que par l’activité professionnelle et la consommation.

Ayant été transformées en homme superflu, l’homo œconomicus ne peu donc pas être considéré comme responsable du génocide annoncé de l’humanité. S’il fallait tout de même en désigner un, il est relativement facile d’attribuer cette responsabilité à « l’oligarchie »[7] économique et politique. C’est à dire, aux banquiers et aux milieux d’affaires, ainsi qu’aux économistes et aux politiques ultra-libéraux de droite et de gauche qui font l’apologie de la croissance du PIB et du mode de vie matérialiste. Pour le dire autrement, tous ces petits hommes sans qualité qui, par cupidité et soif de pouvoir, considèrent la réussite financière, professionnelle et matérielle comme une finalité en soi, un moyen de distinction social et les fondements de l’organisation rationnelle de la société.

Jean-Christophe Giuliani

 

[1] Wikipédia, Homo œconomicus, [En ligne] (consulté le 4 novembre 2017), https://fr.wikipedia.org/wiki/Homo_%C5%93conomicus

[2] Arendt Hannah, Eichmann a Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Paris, Gallimard, 1966, Folio, 1991.

[3] Milgram Stanley, Soumission à l’autorité, Paris, Calmann-Lévy, 1974.

[4] Cadre et dirigeant magazine, Le Brown-out, le nouveau mal qui ronge les cadres, [En ligne] (consulté le mardi 2 octobre 2017), http://www.cadre-dirigeant-magazine.com/actu/brown-out-nouveau-mal-ronge-cadres/ Les causes du Brown-out sont le manque de sens du travail, la culpabilité liée au sentiment de nuire à la société, l’absurdité et l’absence d’utilité réelle du travail, le conflit éthique entre le travail prescrit et les valeurs de l’individu.

[5] Dejours Christophe, Souffrance en France :banalisation de l’injustice sociale, Paris, Ed du Seuil, 1998, page 101

[6] Giuliani Jean-Christophe, Legros Bernard, Godard Philippe, Christin Rudolphe, Le travail et après ?, Montréal, Ecosociété, 2017.

[7] Kempf Hervé, L’oligarchie, ça suffit, vive la démocratie, Ed du Seuil, 2010.

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