Quelles sont les causes du chômage ?

Jean-Christophe Giuliani

Avant de proposer des solutions pour en finir avec les 7 millions d’actifs sans emploi, il apparaît nécessaire de poser un diagnostic objectif qui ne relèverait pas d’une idéologie. Les causes de la hausse du chômage sont multiples. Tandis que pour le Medef et les ultralibéraux, elles sont dues à la faiblesse de la croissance du PIB et au manque de compétitivité des entreprises, pour John Maynard Keynes, elles sont dues au progrès technique. Afin d’appréhender chacune de ces affirmations, je propose d’étudier, d’une part, celles du Medef et des ultralibéraux, et, d’autre part, les causes et les conséquences des gains de productivité et les enjeux du partage des bénéfices générés par ces gains.

Les causes du chômage du Medef et des ultralibéraux.

Le Medef et les ultralibéraux affirment que les principales causes de la hausse du chômage sont, d’une part, la faiblesse de la croissance du PIB, et, d’autre part, le coût du travail, la rigidité du Code du travail, l’inadéquation entre l’offre et la demande et la réduction du temps de travail qui seraient un frein à la compétitivité des entreprises. Afin d’infirmer ou de confirmer ces affirmations, il m’est apparu nécessaire d’étudier chacun de ces freins et de comparer l’évolution du taux de croissance du PIB avec la richesse produite par le PIB.

  • Le coût trop élevé du travail serait-il la cause du chômage ?

Pour le Medef et les ultralibéraux, la première cause du chômage est le coût du travail (rémunération + charges sociales patronales). En effet, comme ils seraient trop élevés, le Smic et le coût du travail apparaissent comme un frein à la compétitivité des entreprises et donc, à la création d’emplois. Pour eux, le marché de l’emploi idéal serait celui où le taux horaire du travail serait fixé librement entre les acteurs en fonction de la loi du marché dite de « l’offre et de la demande ». Si l’offre d’emploi est plus importante que la demande, le taux horaire augmente pour inciter les salariés à travailler. Par contre, si l’offre est plus faible que la demande, le taux horaire baisse, ou plutôt, s’ajuste en fonction de l’offre. Étant donné qu’en 2013 le taux de chômage officiel de la France était de 9,8 %, la demande d’emploi était plus importante que l’offre. Pour rétablir l’équilibre sur le marché de l’emploi et donc, créer les conditions du plein emploi, il aurait suffi de supprimer le Smic qui apparaît comme un frein à la création d’emploi. En favorisant la réduction du coût du travail, la suppression du Smic aurait donc permis de créer des emplois.

Si le coût du travail était la principale cause de la hausse du chômage, les pays qui ont le coût le plus élevé devraient avoir un taux de chômage plus élevé que ceux qui ont le plus bas. Le graphique ci-dessous présente le taux de chômage des pays de la zone euro en fonction du coût horaire moyen d’une heure de travail en 2012.

–  Sources : Enquêtes quadriennales du coût de la main-d’œuvre (ECMO), enquête 2012 prolongée par les indices trimestriels du coût de la main-d’œuvre d’Eurostat[43].
–  Source : Le Monde, Nouveau record de chômage en zone euro à 11,8 %[44].

Ce graphique fait apparaître qu’en 2012, les pays européens qui avaient le coût horaire moyen de l’heure de travail le plus élevé (Belgique 40,14 €, Allemagne 31,93 € et Pays-Bas 32,17 €) avaient le taux de chômage le plus bas (7,4 %, 5,4 % et 5,6 %). À l’inverse, ceux qui avaient le plus bas (Grèce 18,85 €, Espagne 20,92 € et Portugal 12,91 €) avaient le taux le plus élevé (26 %, 26,6 % et 16,3 %). Cette analyse met en évidence qu’il n’y a pas forcément de corrélation entre le coût du travail et le taux de chômage. Si c’était le cas, la Grèce, l’Espagne et le Portugal auraient un taux de chômage moins élevé que la Belgique, l’Allemagne et les Pays-Bas. Puisque le coût du travail n’est pas en cause, il apparaît nécessaire de s’intéresser à la rigidité du Code du travail.

  • La rigidité du Code du travail serait-elle la cause du chômage ?

La seconde cause de la hausse du chômage serait la rigidité du Code du travail. Pour le Medef et les ultralibéraux, le marché de l’emploi idéal est celui où un employeur serait totalement libre d’embaucher ou de licencier un salarié en fonction du rythme de son activité. Les procédures de licenciement de la France étant relativement contraignantes et coûteuses, la réglementation du travail apparaît comme un frein à la compétitivité des entreprises et donc, à la création d’emplois. Si la procédure de licenciement était plus simple, plus rapide et moins onéreuse, les entreprises préféraient embaucher des salariés en CDI plutôt qu’en CDD et en intérim. Comme les règles, qui encadrent les procédures de licenciement, sont les principales responsables de la hausse du chômage, les pays qui ont un haut niveau de protection du travail devraient avoir un taux de chômage élevé. Or, une fois de plus, ce n’est pas le cas. En effet, malgré le fait que les Pays-Bas, la Belgique et la Suède disposent d’une réglementation du travail qui protège les salariés, le taux de chômage de ces pays est plus faible que celui de la France.

Puisque ce n’est pas la rigidité du Code du travail qui expliquerait la hausse du chômage, est-ce que ce serait l’inadéquation entre l’offre et la demande d’emploi ?

  • L’inadéquation entre l’offre et la demande serait-elle la cause du chômage ?

La troisième cause du chômage serait l’inadéquation entre l’offre et la demande d’emploi. Le Medef annonce régulièrement que 200 000 offres d’emplois seraient non pourvues. Les secteurs d’activités qui auraient des difficultés à trouver du personnel sont ceux de la restauration, de l’hôtellerie, des services aux entreprises et des services aux particuliers. Les emplois difficiles à pourvoir seraient ceux d’agents d’entretiens, d’aides à domicile, d’employés de maison, d’aides-soignants, de serveurs, de plongeurs et d’aides-cuisiniers, etc… Ces emplois sont souvent payés au Smic, ont des horaires à temps partiel « subi », n’exigent pas de qualification et n’offrent pas de perspective d’avenir. Si les employeurs de ces secteurs d’activité ont réellement du mal à trouver du personnel, au non de la loi dite de « l’offre et de la demande », ils n’auraient qu’à rendre ces emplois plus attractifs en proposant des rémunérations et des conditions de travail plus élevé que dans les autres secteurs d’activités. Au lieu de revaloriser ces emplois, le Medef dénonce les conditions d’indemnisation des demandeurs d’emploi qui rendraient le chômage plus attractif que le travail. L’allocation d’aide au retour à l’emploi étant trop généreuse, il serait responsable d’un déséquilibre sur le marché de l’emploi et donc, de la hausse du chômage.

Comme ce n’est pas l’inadéquation entre l’offre et la demande, est-ce que ce serait la réduction du temps de travail ?

  • La réduction du temps de travail serait-elle la cause du chômage ?

Le Medef et les ultralibéraux affirment que c’est la réduction du temps de travail, et notamment les 35 heures, qui seraient responsables de la hausse du chômage. La France étant inscrite dans la mondialisation, les 35 heures apparaissent comme un frein à la compétitivité et donc, à la création d’emploi. Pour créer des emplois, ils proposent d’abroger les 35 heures et d’augmenter le temps de travail. Afin de valider ou d’infirmer ces affirmations, je propose de comparer l’évolution du taux de chômage de l’Insee avec celle de la durée moyenne et légale du temps de travail hebdomadaire. Pour calculer la durée moyenne du temps de travail hebdomadaire, j’utiliserai l’équation suivante :

– Soit, VHTb est le volume total heures travaillées par branche : 40 271 480 379 heures[45].
– « , PAe est la population active occupe emploi temps plein : 25 589 586 hab[46].
– « , S est le nombre semaines annuelles : 52 semaines.
– « , Cp est le nombre semaines congés payés : 5 semaines.
– « , DMh est la durée moyenne temps travail hebdomadaire :

En 2013, les 40,2 milliards d’heures de travail étant répartis entre les 25,5 millions d’actifs à temps plein, la durée moyenne du temps de travail annuel était de 1 574 heures. Comme les 1.574 heures étaient réparties sur 47 semaines, la DMh était de 34 heures.

Le graphique ci-dessous compare la courbe de la durée moyenne et légale du temps de travail hebdomadaire avec celle du taux de chômage de l’Insee de 1950 à 2013.

–  Source : Insee, T302 : Chômage et taux de chômage au sens du Bureau International du Travail (BIT), par sexe et par tranche d’âge quinquennal et regroupé, en moyenne annuelle, (donnée de 1975 à 2013) Op.Cit.
–  Source : Insee, T306, chômage et taux de chômage au sens du Bureau International du Travail (BIT) selon l’ancienne définition, par sexe et âge regroupé, en fin de trimestre (donnée 4e trimestre de 1968 à 1974), Op-Cit.
–  Source : Insee, 6.213 Volume total d’heures travaillées par branche.
–  Source : Insee, 6.209 Emploi intérieur total par branche en nombre d’équivalents temps plein.

L’analyse de ce graphique fait apparaître que plus l’écart entre la durée moyenne et légale du temps de travail diminue, plus le chômage augmente. Il augmente d’autant plus lorsque la durée moyenne est inférieure à la durée légale. En 1968, tandis que la durée moyenne était 45 heures, la durée légale était de 40 heures. L’écart étant de 5 heures en faveur de la durée moyenne, le taux de chômage était de 2,5 %. En 1975, l’écart étant de 1 heure, le taux de chômage était de 4,4 %. En 1994, étant donné que l’écart était de 3 heures en faveur de la durée légale, le taux de chômage était de 10,2 %. Il faudra attendre la loi sur les 35 heures de 1998 pour que la durée moyenne soit à nouveau supérieure de 1 heure à la durée légale pendant 3 ans. Grâce aux 35 heures, de 1997 à 2001 le taux de chômage est passé de 10,3 % à 7,4 %. Maintenir un écart de 7 heures en faveur de la durée moyenne apparaît donc comme une solution envisageable pour enrayer la hausse du chômage. À partir de cette analyse, il est possible d’affirmer que pour en finir avec le chômage, les 35 heures auraient dû être mises en place en 1973, les 32 heures en 1981 et les 24 heures en 1998. À l’inverse de ce qu’affirment le Medef et les ultralibéraux, ce n’est donc pas la réduction du temps de travail, mais le fait de ne pas avoir réduit sa durée légale, qui est la cause du chômage.

Puisque ce n’est pas la réduction du temps de travail, est-ce que ce serait la faiblesse de la croissance du PIB ?

  • La faiblesse du taux de croissance du PIB serait-elle la cause du chômage ?

La faiblesse du taux de croissance est souvent présentée comme la principale cause de la hausse du chômage. Sa relance apparaît donc comme la seule solution envisageable pour en inverser la courbe. Afin de valider ou d’infirmer cette affirmation, je propose de comparer l’évolution du taux de croissance du PIB et du taux de chômage avec la valeur du PIB de 1950 à 2013.

–  Source : Insee, 1.115 Produit intérieur brut et revenu national brut par habitant, Op.Cit.
–  Source : Insee, T302 : Chômage et taux de chômage au sens du Bureau International du Travail (BIT), par sexe et par tranche d’âge quinquennal et regroupé, en moyenne annuelle, (donnée de 1975 à 2013) Op.Cit.
–  Source : Insee, T306, chômage et taux de chômage au sens du Bureau International du Travail (BIT) selon l’ancienne définition, par sexe et âge regroupé, en fin de trimestre (donnée 4e trimestre de 1968 à 1974)[47].

L’analyse de ce graphique fait apparaître que le PIB n’a pas cessé d’augmenter malgré la baisse de son taux de croissance. De 1950 à 2013, le PIB est passé de 15,5 à 2 113 milliards €, soit 136 fois plus de valeurs. Même si le taux de croissance de 2013 était seulement de 1,1 %, la valeur ajoutée générée entre 2012 et 2013 était 10,3 fois plus élevée que celle de 1950 qui avait pourtant connu un taux de 17,3 %. En effet, entre 1949 et 1950 la valeur générée était de 2,2 milliards € et entre 2012 et 2013 de 22,6 milliards €. À taux de croissance égale, tandis qu’en 1950 1 % générait 132 millions €, en 2013, il en générait 20,9 milliards €, soit 157 fois plus de richesse.

En ce qui concerne le taux de chômage, l’analyse de ce graphique montre que sa hausse est inversement corrélée au taux de croissance du PIB. En effet, de 1969 à 2013, tandis que le taux de chômage passait de 2,2 % à 9,9 %, soit une hausse de 7,7 points, le taux de croissance du PIB passait de 15 % à 1,1 %, soit une baisse de 13,9 points. Puisqu’elles font partie des 30 glorieuses, les 24 années qui s’étendent de 1949 à 1973 sont souvent présentées comme une période de forte croissance et de plein emploi : le taux de croissance du PIB était de 1 260 % et le taux de chômage était de 2,7 % en 1973. En comparaison, durant les 39 années qui s’étendent de 1974 à 2013, le taux de croissance a progressé de 906 %, soit une baisse de 354 points, et le taux de chômage comprenait 9,8 % de la population active en 2013. Pourtant, tandis que le cumul de la valeur du PIB générée entre 1949 à 1973 était de 167 milliards €, celui généré entre 1974 à 2013 était de 1 933 milliards €, soit 11,6 fois plus de richesses. Entre 1972 et 1973, il a fallu un taux de croissance de 14,7 % pour générer un PIB de 23 milliards €. Entre 2012 et 2013, il a seulement fallu 1,1 % pour générer 22,6 milliards €. Malgré un écart de 13,6 points de croissance, l’écart de richesse produit était seulement de 400 millions €. Si la richesse créée par le PIB avait expliqué la hausse du chômage, le taux de chômage de 1973 aurait dû être plus important que celui de 2013. Or, ce n’est pas le cas. Cette analyse confirme que la hausse du chômage n’est pas due à la croissance de la richesse générée par le PIB, mais à la faiblesse de son taux de croissance.

Puisque le coût du travail, la rigidité du Code du travail, l’inadéquation entre l’offre et la demande, la réduction du temps de travail et la richesse produite par le PIB ne sont pas responsables de la hausse du chômage, il m’est apparu pertinent de me demander si ce n’était pas les gains de productivité qui en seraient la cause.

Les gains de productivité seraient-ils la cause du chômage ?

L’augmentation du nombre de demandeurs d’emploi n’étant pas corrélée à la croissance du PIB, mais à son taux de croissance, pour en comprendre les causes, il est nécessaire d’identifier les liens qui unissent le taux de croissance du PIB à la hausse du chômage. En 1930, John Maynard Keynes affirmait que le progrès technique était responsable de la hausse du chômage. « Nous sommes atteints d’un nouveau mal, dont certains lecteurs ne connaissent peut-être pas encore le nom – le chômage technologique. Il désigne le chômage causé par la découverte de procédés nouveaux qui économisent la main-d’œuvre alors que la découverte de nouveaux débouchés pour celle-ci s’avère un peu plus lente. »[48] Afin d’appréhender ce lien, je propose d’étudier les causes, les modes de calcul et les conséquences des gains de productivité.

  • Quelles sont les causes des gains de productivité ?

Les gains de productivité sont générés par le progrès technique et l’organisation du travail. Ces innovations provoquent une transformation des moyens et des méthodes de production, des produits, des marchés et des structures de l’économie.

Le premier secteur d’activité qui a bénéficié des gains de productivité est celui de l’agriculture. Le progrès des outils de production agricole (tracteurs, charrues, moissonneuses-batteuses, etc…) a permis de réduire la durée du travail et le nombre d’ouvriers agricoles. Ces gains ont libéré la main-d’œuvre indispensable à l’essor de l’industrie et des services marchands. En permettant de produire plus avec moins de temps de travail et de main-d’œuvre, le progrès des outils de production industrielle (usines numériques, robots, etc…) a généré d’importants gains de productivité. L’introduction des robots a permis de remplacer les ouvriers spécialisés (OS) par des techniciens qualifiés chargés de la maintenance et de l’entretien des machines. L’exemple de l’entrepris Solarwatt illustre le lien entre le progrès des outils de production et les gains de productivité.

L’évolution des technologies de l’information et de la communication (TIC) : les ordinateurs, les téléphones mobiles, la visioconférence, les logiciels de traitement de l’information (ERP, CAO, FAO, CGDT, etc…) et les réseaux de circulations de l’information (semi-conducteurs, puces RFID, Internet, etc…) ont permis d’accélérer la circulation, la collecte et le traitement de l’information. Le progrès des moyens de transport (voiture, train, avion, cargo, tanker, etc…) et des infrastructures (autoroute, port, aéroport, ligne à grande vitesse, gazoduc, etc…) ont permis d’accélérer la circulation des voyageurs, des salariés, des matières premières et des marchandises au niveau local, national et mondial. Tandis que les TIC permettent de réduire la durée et le coût de la circulation de l’information, les moyens de transport modernes réduisent ceux des transports de marchandises. En se cumulant avec la suppression des droits de douane, qui ont débuté avec les accords du GATT[49] (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), ces baisses de coûts ont favorisé les échanges internationaux, la mondialisation de l’économie et la délocalisation des entreprises.

Les gains de productivités sont également dus aux multiples méthodes d’organisation du travail (Taylorisme, Fordisme, Toyotisme, Lean management[50], KAIZEN[51], méthode projet, etc…), qui donnent aux consultants en organisation les moyens de restructurer la production et les services. Le Toyotisme, qui consiste à produire à flux tendu et à limiter les stocks à zéro, nécessite l’intégration et la synchronisation des outils de production, des systèmes de suivis et de traitement de l’information et de la logistique.

En se combinant, le progrès technique et l’organisation du travail permettent d’augmenter la productivité horaire des entreprises.

  • Comment calculer la productivité horaire ?

La productivité mesure le rapport entre une production et la quantité de facteurs (capital, effectifs et heures de travail) mis en œuvre pour la réaliser. Elle peut mesurer la productivité physique du travail, la productivité du capital, la productivité du travail et la productivité horaire du travail.

La productivité physique du travail mesure la quantité produite par une unité de facteur.

Par exemple, il est possible de calculer le rendement d’un salarié (nombre de pièces réalisées par un salarié pendant une heure de travail) ou d’une machine (nombre de pièces réalisées par une machine pendant une heure). Si 100 salariés produisent 10 000 pièces, la productivité du travail sera de 10 000/100 = 100 pièces par salarié. Chaque salarié produit en moyenne 100 pièces.

La productivité du facteur capital mesure la valeur ajoutée (VA) générée par 1 € investi.

Par exemple, si un capital de 10 000 € génère une VA de 100 000 €, la productivité du capital sera de 100 000/10 000 = 10 €. Chaque euro investi génère en moyenne 10 € de valeur ajoutée.

La productivité du travail mesure la valeur ajoutée produite par un salarié.

Par exemple, si 100 salariés génèrent 100 000 € de VA, la productivité du travail sera de 100 000/100 = 1 000 € par salarié. Chaque salarié génère en moyenne 1 000 € de valeur ajoutée.

La productivité horaire du travail mesure la VA générée par le nombre d’heures de travail.

Par exemple, si 5 000 heures de travail génèrent 100 000 €, la productivité horaire du travail sera de 100 000/5 000 = 20 € de l’heure. Chaque heure de travail, génère en moyenne 20 € de VA.

La productivité horaire du travail (effectifs x durées moyennes travail) mesure la valeur ajoutée générée par le nombre d’heures de travail.

Par exemple, si 100 salariés, qui travaillent en moyenne 50 heures, génèrent une valeur ajoutée de 100 000 €, la productivité horaire du travail sera de 100 000/(100 x 50) = 20 € par heure de travail. Chaque heure de travail d’un salarié génère en moyenne 20 € de valeur ajoutée.

Puisqu’elle permet de mesurer la performance d’un salarié, d’un atelier, d’une entreprise ou d’un pays, la productivité est un indicateur majeur de l’économie. Le graphique ci-dessous compare le taux de croissance de la productivité horaire avec celle de 1 heure de travail de 1950 à 2013.

–  Source : Insee, 6.213 Volume total d’heures travaillées par branche, comptes nationaux, Op.Cit, (h)
–  Source : Insee, 6.202 Valeur ajoutée brute par branche en volume aux prix de l’année précédente chaînés[52], (VA).

L’analyse de ce graphique fait apparaître que de 1950 à 2013, tandis que la valeur ajoutée moyenne générée par 1 heure de travail passait de 5,9 € à 46,1 €, le taux de croissance des gains de productivité passait de 9,1 % à 0,5 %. Le taux de croissance étant inférieur de 8,4 points, la VA générée par 1 heure de travail entre 2012 et 2013 était de 0,23 €, soit 2,1 fois moins élevée que celle générée entre 1949 et 1950 qui était de 0,49 €. Pourtant, à taux de croissance égale, tandis qu’en 1950 1 % de croissance générait 0,06 € de VA, en 2013, il en générait 0,46 €. En 2013, comme une heure de travail génère en moyenne 7,8 fois plus de valeur qu’en 1950, la productivité horaire peut avoir un impact sur la création ou la destruction d’emplois.

Après avoir présenté les causes, les modes de calcul et l’évolution de la productivité horaire, je propose d’en étudier les conséquences.

  • Quelles sont les conséquences de la productivité horaire ?

En se combinant, le progrès technique et l’organisation du travail permettent de réduire le nombre d’heures de travail et de salariés affectés à une tâche. L’exemple de l’usine de production Alpha illustre les liens qui unissent le progrès technique et l’organisation du travail avec le nombre d’heures de travail et les effectifs d’une entreprise. En 1950, l’usine Alpha produisait 10 voitures (5 A et 5 B) avec 40 salariés et 100 heures de travail.

En 2013, les dirigeants de l’usine Alpha ont investi dans l’outil de production (robots et machines numériques) et fait appel à des consultants en organisation pour restructurer l’entreprise.

Suite aux investissements et à la restructuration, l’usine Alpha produisait 100 voitures (50 A et 50 B) avec 20 salariés et 50 heures de travail. Ayant besoin de 2 fois moins de temps et de salariés pour produire 10 fois plus de voitures, le progrès technique et l’organisation du travail lui ont permis de générer d’importants gains de productivité. Cet exemple fictif, qui montre que la hausse de la productivité contribue à la baisse des effectifs, est confirmé par les données statistiques de l’Insee. Les graphiques ci-dessous comparent le taux de croissance de la productivité horaire avec le taux de croissance des effectifs par branches de 1950 à 2012.

–  Source : Insee, 6.209 Emploi intérieur total par branche en nombre d’équivalents temps plein, Op.Cit.
–  Source : Insee, 6.213 Volume total d’heures travaillées par branche, comptes nationaux, Op.Cit.
–  Source : Insee, 6.202 Valeur ajoutée brute par branche en volume aux prix de l’année précédente chaînés, Op-Cit.

Ces graphiques font apparaître le lien qui unit le taux de croissances de la productivité horaire d’une branche d’activité avec l’évolution de ses effectifs. Plus le taux de croissance est élevé, plus les effectifs diminuent. En effet, de 1950 à 2012, tandis que la productivité horaire de l’agriculture passait de 0,6 € à 19,3 € de l’heure, soit un taux de croissance de 3 131 %, les effectifs de cette branche d’activité passaient de 5,4 millions à 760 000 personnes, soit une baisse de 86,2 %. Ces données statistiques montrent que l’effondrement des effectifs de la branche agricole est pour l’essentiel dû aux gains de productivité. Sur la même période, tandis que la productivité de l’industrie passait de 3,5 € à 54,3 €, soit une hausse de 1 469 %, les effectifs de cette branche passaient de 4,7 à 3 millions de personnes, soit une baisse de 35,8 %. Les destructions d’emploi de la branche industrielle sont dues, pour une part aux gains de productivité, et pour une autre part, aux délocalisations des activités à faible valeur ajoutée (textile, équipement électrique, etc…) dans des pays émergents (Chine, Bangladesh, Turquie, etc…) où le coût et le droit du travail ne sont pas aussi élevés et contraignants qu’en France. Ces délocalisations sont favorisées par la suppression des taxes douanières, les TIC et les moyens de transport modernes.

À l’inverse, plus le taux de croissance de la productivité est faible, plus la branche crée d’emplois. En effet, de 1950 à 2012, tandis que la productivité horaire des services marchands passait de 9,6 € à 51,8 €, soit une hausse de 471 %, les effectifs de cette branche passaient de 5,1 à 13,5 millions de personnes, soit une hausse de 164 %. En ce qui concerne les services non marchands (santé, éducation, services sociaux, etc…), tandis que la productivité passait de 17 € à 38,6 €, soit une hausse de 133 %, les effectifs passaient de 3 à 7,9 millions de personnes, soit une hausse de 161 %. Le faible taux de croissance de la productivité des services marchands et non marchands explique l’apparition du Lean management. Puisque les emplois d’infirmières, d’aides-soignantes, de serveurs, de cuisiniers, de plongeurs, de mécaniciens, d’éboueurs, d’agents de sécurité, d’assistante ménagère, etc… ne sont pas délocalisables, le Lean management vise à optimiser la productivité horaire de ces services pour réduire les effectifs et les rendre plus rentable.

Ayant montré les liens qui unissent le taux de croissance de la productivité horaire avec la hausse du chômage, il est possible de décrire sa corrélation avec le taux de croissance du PIB. Le graphique ci-dessous montre la corrélation entre le taux de croissance du PIB et de la productivité horaire du travail avec l’évolution des effectifs des entreprises de 1950 à 2013.

–  Source : Insee, 6.215 Productivités horaires du travail par branche[53].
–  Source : Insee, 6.209 Emploi intérieur total par branche en nombre d’équivalents temps plein, comptes nationaux, Op.Cit.
–  Source : Insee, 1.102 Le produit intérieur brut et ses composantes en volume aux prix de l’année précédente chaînés[54].

Ce graphique montre qu’il existe un lien entre le taux de croissance du PIB et de la productivité horaire avec la création ou la destruction d’emplois.

Lorsque le taux de croissance du PIB est inférieur à celui de la productivité horaire, le surplus d’activité ne parvient pas à compenser les destructions d’emplois provoquées par les gains de productivité. Le surplus d’activité étant insuffisant, les effectifs des entreprises diminuent, ce qui se traduit par une hausse du chômage. De 1957 à 1959, tandis que l’écart entre le taux de croissance du PIB et celui de la productivité était de moins 1,5 %, les effectifs ont diminué de 156 000 salariés. De 1982 à 1985, tandis que l’écart était de moins 4,7 %, les effectifs ont diminué de 198 000 salariés, soit une hausse du taux de chômage de 1,9 point. De 1991 à 1993, l’écart étant de moins 2,9 %, les effectifs ont diminué de 395 000 salariés, soit une hausse du taux de chômage de 1,8 point. La dernière plus forte baisse d’effectifs est consécutive à la crise de 2008. De 2008 à 2009, l’écart étant de moins 3,3 %, les effectifs ont diminué de 309 000 salariés, soit une hausse du taux de chômage de 1,6 point. Ces exemples montrent que le taux de chômage augmente lorsque le taux de croissance des gains de productivité est supérieur à celui du PIB.

À l’inverse, lorsque le taux de croissance du PIB est supérieur à celui de la productivité horaire, les effectifs des entreprises augmentent, ce qui se traduit par une baisse du chômage. De 1949 à 1968, tandis que le taux de croissance du PIB progressait de 164 %, celui de la productivité horaire augmentait de 165 %. L’écart étant de 1 point en faveur de la productivité, le taux de chômage de 1968 était seulement de 2,5 %. Entre 1986 et 1991, comme l’écart était de 5,8 points, les effectifs ont augmenté de 1,1 million, ce qui s’est traduit par une baisse du taux de chômage de 0,2 point. De 1994 à 2002, l’écart étant de 1,9 point, les effectifs ont augmenté de 2,4 millions, soit une baisse du taux de chômage de 2,7 points. L’écart étant seulement de 1,9 point, ce n’est pas le taux de croissance du PIB, mais la réduction du temps de travail, autorisée par la loi sur les 35 heures, qui a favorisé la hausse des effectifs. De 2004 à 2008, l’écart étant de 3,2 points, les effectifs ont augmenté de 908 000 salariés, soit une baisse du taux de chômage de 1,3 point. Ces exemples montrent que le taux de chômage diminue lorsque le taux de croissance du PIB est supérieur à celui de la productivité horaire ou que la réduction du temps de travail absorbe les gains de productivité.

La hausse du chômage étant corrélée à la productivité horaire, pour créer des emplois, il est donc nécessaire de relancer la croissance du PIB ou de réduire le temps de travail. Afin d’appréhender ces mécanismes, je propose d’étudier le partage des bénéfices générés par les gains de productivité.

Les enjeux du partage des bénéfices générés par les gains de productivité.

Pour comprendre les liens qui unissent la relance de la croissance du PIB ou la réduction du temps de travail avec la création d’emplois, il est nécessaire d’étudier le partage des surplus d’heures de travail et de bénéfices générés par les gains de productivité. Le schéma ci-dessous présente les enjeux du partage des bénéfices générés par les gains de productivité.

Pour comprendre ce schéma, je propose de reprendre l’exemple de l’usine Alpha. Tandis qu’en 1950, l’usine Alpha produisait 10 voitures avec 40 salariés et 100 heures de travail, en 2013, elle en produisait 100 avec 20 salariés et 50 heures de travail. Ayant besoin de 2 fois moins de temps et de salariés pour en produire 10 fois plus, elle a généré d’importants gains de productivité. Ces gains lui permettent de réduire ses coûts de production et donc, d’augmenter ses bénéfices ou ses excédents bruts d’exploitation (EBE). Ayant besoin de moins d’heures de travail, l’usine Alpha se retrouve avec un surplus d’heures de travail. Même si l’entreprise a besoin de moins d’heures de travail, elle doit quand même rémunérer les heures des salariés dont elle n’a plus besoin. Puisqu’avoir un surplus d’heures de travail équivaut à avoir un surplus de charges salariales, pour les diminuer, les dirigeants ont le choix entre deux solutions : réduire les effectifs ou réduire le temps de travail.

Les dirigeants de l’usine Alpha peuvent décider de réduire le temps de travail en répartissant les surplus d’heures de travail et de charges salariales entre tous les salariés. Comme les salariés travailleront moins, à taux horaire constant, ils gagneront moins. Afin de compenser cette perte de revenu, la direction peut utiliser une partie des bénéfices générés par les gains de productivité pour augmenter le taux horaire du travail. En augmentant le taux horaire, à salaire égal, les salariés travailleront moins. Cette solution se traduit par la stagnation des profits de l’entreprise, de la rémunération des dirigeants et des dividendes versés aux actionnaires. Ne nécessitant pas un surplus d’activité, ce choix évite d’augmenter les rejets de CO2, le gaspillage des matières premières et l’épuisement des ressources naturelles. La réduction du temps de travail apparaît donc comme une solution efficace pour créer des emplois sans aggraver les processus écologiques et climatiques.

Les dirigeants de l’usine Alpha peuvent décider de réduire les effectifs afin de supprimer les surplus d’heures de travail et de charges salariales. Ayant pour but de supprimer un surplus d’heures, ces licenciements apparaissent comme une forme déguisée de réduction du temps de travail. En diminuant les charges salariales, ils augmentent les bénéfices. Pour créer des emplois, les bénéfices générés par la productivité et les licenciements doivent provoquer un surplus d’activité capable de soutenir un taux de croissance du PIB supérieur à celui des gains de productivité. Ces bénéfices peuvent, d’une part, être redistribués sous la forme d’une baisse des prix ou d’une hausse des impôts, des salaires, des investissements et des dividendes, et, d’autre part, être placés sur les marchés financiers. En m’appuyant sur les données de l’Insee, je vais à présent montrer comment la redistribution de ces bénéfices peut provoquer la hausse du chômage ou la création d’emplois.

  • Partage en faveur des salariés ou des actionnaires.

Les bénéfices peuvent être partagés en faveur des salariés ou des actionnaires. Il est important de préciser que la finalité d’une entreprise n’est pas de créer des emplois, mais de pérenniser son activité et de générer toujours plus de profits pour ses dirigeants et ses actionnaires. Les bénéfices peuvent être redistribués aux salariés sous la forme d’une hausse des salaires ou d’avantages sociaux (retraite, assurance maladie, allocation familiale, congés payés, etc…) ou aux actionnaires (fonds de pension, banques et investisseurs privés) sous la forme de dividendes. Le graphique ci-dessous présente le partage de la VA en faveur des salariés ou des actionnaires de 1950 à 2013.

–  Source : Insee, 7.101 Compte des sociétés non financières (S11)[55].

De 1949 à 1982, en passant de 3,4 à 206 milliards €, la valeur ajoutée redistribuée aux salariés sous la forme d’une rémunération (salaires bruts et cotisations patronales) a été multipliée par 65,8 et en passant de 0,3 à 11,7 milliards €, celle versée aux actionnaires sous la forme de dividendes a été multipliée par 45,4. Tandis que la part versée aux salariés passait de 68,3 % à 73,4 %, soit une hausse de 5,1 points, celle versée aux actionnaires passait de 6,2 % à 4,2 %, soit une baisse de 2 points. Les surplus d’activités générés par ces 69,2 points d’écart ont soutenu la croissance du PIB et créent des emplois. Jusqu’en 1981, le taux de chômage était inférieur à 6 %.

À partir du milieu des années 80, les actionnaires ont exigé un taux de rentabilité de 15 %. Pour obtenir ce rendement, les entreprises ont bloqué les salaires, réduit les effectifs, fermé des unités de production et délocalisé. De 1983 à 2013, en passant de 226 à 712 milliards €, la valeur ajoutée versée aux salariés était multipliée par 3,2 et en passant de 14 à 160 milliards €, celle versée aux actionnaires était multipliée par 11,3. Tandis que la part versée aux salariés passait de 73,1 % à 66,3 %, soit une baisse de 5,8 points, celle versée aux actionnaires passait de 4,6 % à 14,9 %, soit une hausse de 10,3 points. En 2008, avant la crise des SUBPRIMES, la part versée aux actionnaires était de 21,8 %, soit une hausse de 17,2 points par rapport à 1983, et celle versée aux salariés était de 63,6 %, soit une baisse de 9,5 points. En passant de 69,2 à 51,4 points, l’écart de la redistribution de 17,8 points en faveur des actionnaires a occasionné une perte de pouvoir d’achat qui a provoqué un ralentissement de la croissance. Le partage des bénéfices en faveur des actionnaires est donc responsable de la hausse du taux de chômage, qui fluctue désormais autour de 9 %.

Les bénéfices peuvent servir à l’investissement ou être placés sur les marchés financiers.

  • Partage en faveur de l’investissement ou des placements financiers.

Les bénéfices peuvent être, d’une part, investis dans la recherche et le développement (R&D), l’outil de production et la formation, et, d’autre part, placé sur les marchés financiers. Le graphique ci-dessous présente les investissements et les profits financiers des sociétés non financières.

–  Source : Insee, 7.101 Compte des sociétés non financières (S11), Op.Cit.
–  Source : Insee, 4.101 Principaux ratios des comptes des sociétés non financières (S11) et des entreprises individuelles non financières (S14AA)[56].

De 1949 à 2013, tandis que la part des investissements passait de 29 % à 22,6 %, soit une baisse de 6,4 points, celle des revenus financiers (D42 revenus distribués des sociétés) versés aux sociétés non financières passait de 6,1 % à 19,5 %, soit une hausse de 13,4 points. De 1949 à 1982, comme la part des profits financiers fluctuait entre 4,6 % et 8,8 %, ils correspondaient à des opportunités de placement de la trésorerie. De 1983 à 2008, juste avant la crise des SUBPRIMES, cette part est passée de 8,2 % à 27 %. L’écart de 18,8 points montre que des entreprises, dont le cœur de métier n’est pas la finance, placent de plus en plus de capitaux sur les marchés financiers au détriment de l’investissement. La baisse des investissements au profit des placements financiers à des répercussions sur la création d’emplois.

Dans un système de marché concurrentiel, pour pérenniser son activité une entreprise doit être plus compétitive et innovante que ses concurrentes. La mission de la R&D est de générer des innovations et des brevets dont la finalité est de créer de nouveaux produits. En commercialisant un nouveau produit, l’entreprise s’octroie un monopole temporaire et un avantage compétitif qui lui permettent de conquérir des parts de marché en augmentant ses prix, sa marge bénéficiaire et donc, ses bénéfices. En prenant le risque de développer et de commercialiser l’iPhone, Appel a bénéficié d’un avantage compétitif qui lui a permis de les vendre avec une marge relativement élevée. Les profits générés par l’iPhone lui ont permis d’investir dans la R&D, de créer des emplois, d’augmenter les salaires et de distribuer des dividendes à ses actionnaires.

Puisque l’investissement favorise le développement d’une entreprise, pourquoi choisirait-elle les placements financiers ? Une innovation génère des bénéfices si elle se vend et permet de créer un nouveau marché. Si elle ne se vend pas, l’investissement représente un coût et donc, une perte pour l’entreprise. L’offre de biens et de services marchands étant saturée, le choix d’un investissement est une prise de décision de plus en plus risquée qui engage l’avenir d’une entreprise. Chaque année, 90 % des 20.000 nouveaux produits proposés aux consommateurs européens sont des échecs commerciaux[57]. Étant donné que seuls 10 % des innovations génèrent des bénéfices, malgré leurs coûts élevés, le retour sur investissement n’est jamais garanti. Le succès de l’iPhone masque l’échec de milliers d’innovations, telles que la Google Glass, dont la conception et la commercialisation ont nécessité d’importants investissements. Le taux d’échec d’une innovation étant élevé, un investissement apparaît donc plus risqué qu’un placement financier.

L’accroissement des placements financiers par des sociétés non financières menace la stabilité de l’économie réelle. Depuis le milieu des années 80, les actionnaires exigent un taux de rentabilité de 15 %. Si un placement de 100 € rapporte 15 € et qu’un investissement de 100 € rapporte 5 €, d’un point de vue purement financier, il apparaît plus rentable et « moins risqué » d’investir sur les marchés financiers. Afin d’obtenir des taux de rendement plus élevés, les directeurs financiers favorisent des placements sur des produits dérivés (CDO, titrisation, etc…) de plus en plus spéculatifs, virtuels et risqués. Lorsqu’un krach boursier se produit (1987, 2001, 2008, etc…), les bénéfices générés par les gains de productivité, les licenciements et le blocage des salariales sont absorbés par l’effondrement du cours des actions et des titres. Le krach de 2008 a englouti la trésorerie d’entreprises qui aurait pu être investie dans la recherche et l’outil de production. N’ayant plus de trésorerie, les entreprises n’innovent plus, ne développent plus de nouveaux produits et donc, ne sont plus compétitives. N’étant plus compétitives, elles perdent des parts de marchés, ce qui se traduit par une baisse de l’activité et des bénéfices. Pour compenser ses pertes et rétablir sa trésorerie, l’entreprise est obligée de licencier du personnel et de fermer des sites de production. Ce qui se traduit par une hausse du chômage. Puisque l’investissement est l’une des conditions de la création d’emplois, les entreprises qui placent leurs bénéfices sur les marchés financiers contribuent à la hausse du chômage.

Même si les gains de productivité apparaissent comme la principale cause de la hausse du chômage, se sont les dirigeants des entreprises ou les assemblées générales des actionnaires (AG), qui prennent la décision de réduire les effectifs ou le temps de travail. S’ils décident de réduire les effectifs, le choix du partage des bénéfices générés par la productivité, les licenciements et la baisse des charges salariales a également un impact sur la création d’emploi. En effet, s’ils décident de les redistribuer sous la forme d’une baisse des prix ou d’une hausse des impôts, des salaires ou des investissements, ils contribueront à générer un surplus d’activité qui permettra de créer des emplois. Par contre, si, par cupidité, ils décident d’augmenter les dividendes ou les placements sur les marchés financiers, ils risquent de provoquer une stagnation de l’activité économique et donc, de favoriser la hausse du chômage. La hausse du chômage n’est donc pas due aux gains de productivité, mais aux choix des dirigeants des entreprises ou des AG des actionnaires.

En favorisant l’investissement, les entreprises peuvent également contribuer à l’émergence de nouvelles branches d’activités et donc, à la création de nouveaux gisements d’emploi.

  • Favoriser l’émergence de nouvelles branches d’activités.

Le progrès technique et l’organisation du travail favorisent le déversement de la main-d’œuvre d’une branche d’activité vers une autre. Le graphique ci-dessous présente le déversement de la main-d’œuvre des secteurs primaires (agriculture) et secondaires (industrie et construction) vers le secteur tertiaire[58] (services marchands et non marchands) de 1950 à 2010.

–  Source : Insee, 6.209 Emploi intérieur total par branche en nombre d’équivalents temps plein, Op.Cit.

De 1950 à 2010, grâce aux déversements de la main-d’œuvre, les effectifs du secteur primaire sont passés de 28 % à 3 %, ceux du secteur secondaire de 29 % à 19 % et ceux du secteur tertiaire de 42 % à 78 %. En 2010, comme dans de nombreux pays industrialisés, les effectifs du secteur tertiaire de la France étaient les plus importants. Le déversement est un euphémisme qui désigne le processus de destruction/création des emplois. Ce processus est accéléré par la concurrence que se livrent entre elles les entreprises pour conquérir des parts de marché. Les emplois détruits par le progrès technique et l’organisation du travail ont permis de libérer la main-d’œuvre nécessaire au développement des services marchands et non marchands. Les emplois à faible valeur ajoutée détruits dans l’agriculture et l’industrie ont été déversés dans les secteurs d’activités à plus forte valeur ajoutée (commerce, réparation, restauration, logistique, santé, éducation, informatique, juridique, etc.). Exigeant de nouvelles compétences et un niveau de qualification plus élevé, ces nouveaux métiers n’ont pas permis à tous les salariés qui ont perdu leur emploi dans l’agriculture et l’industrie d’en retrouver.

Le progrès technique, l’organisation du travail, les restructurations, les délocalisations, les innovations, les TIC et Internet ne cessent de générer des gains de productivité, de transformer les métiers et d’accélérer le processus de destruction/création des emplois. En s’informatisant, les services comptable ont permis de remplacer des secrétaires comptables par un comptable qui fournit plus de travail en moins de temps. Les emplois peu qualifiés et à faible valeur ajoutée de secrétaires ont été, en partie, remplacés par des emplois très qualifiés et à haute valeur ajoutée d’ingénieurs en informatique qui développent des logiciels de comptabilité. À terme se sont les métiers de comptable et d’expert-comptable qui risquent d’être détruit par l’automatisation et des algorithmes. En permettant la vente à distance, l’automatisation des tâches et le payement en ligne, le e-commerce remplace des emplois de vendeurs, d’employés libre-service et de caissières par des préparateurs de commandes. Pouvant être créés à l’étranger, le développement et la gestion d’un site de e-commerce risquent également de provoquer la délocalisation d’emplois d’informaticiens et de développeurs dans des pays où le coût de la main-d’œuvre qualifiée est moins élevé qu’en France, tels que l’Inde.

L’université d’Oxford, le Massachusetts Institute of Technology ou l’Institut Bruegel envisagent l’automatisation de 50 % des métiers à l’horizon 2025-2035[59]. L’automatisation, qui comprend les robots, l’intelligence artificielle et les algorithmes, supprimera des métiers qualifiés et très qualifiés à faible et à haute valeur ajoutée. Les métiers qui nécessitent un niveau moyen de qualification (employé de banque, comptable, conducteur de train, chauffeur de camion, etc.) ne seront pas les seuls à être menacés. En effet, des métiers très qualifiés (experts comptables, traders, journalistes, médecins, avocats, etc…) seront également concernés par l’automatisation. Des traders sont progressivement remplacés par des algorithmes qui prennent des décisions à la nanoseconde. En réduisant le nombre d’heures de travail nécessaire pour traiter un dossier, l’automatisation va détruire de nombreux emplois d’avocats. Là où il fallait mobiliser un nombre important d’heures de travail pour analyser un dossier, rechercher de la documentation et les jurisprudences, avec l’aide de bandes de données et d’algorithmes, il ne faudra plus qu’une poignée d’avocats. Comme il faudra toujours plaider, le métier d’avocat ne disparaîtra pas, mais il en faudra moins. Étant donné que, pour le moment, les ordinateurs et les robots n’ont pas d’imaginations et d’émotions et donc de créativité, seuls les métiers innovants et créatifs, de chercheurs, de concepteurs d’algorithmes, d’artistes, d’acteurs de théâtre, d’artisan, de sportifs, etc…, ne disparaîtront pas.

Puisque les entreprises auront besoin de moins de temps de travail et donc, de salariés pour produire autant, voire plus de biens et de services, le progrès technique apparaît à la fois comme une menace pour l’emploi et l’opportunité d’une transformation sociale. Afin d’éviter qu’une part croissante de la population se retrouve sans emploi, sans utilité sociale et sans raison d’être, il apparaît nécessaire de favoriser l’émergence d’une nouvelle branche d’activités à caractère non économique dont le but serait le développement et l’émancipation de chaque individu. En proposant un nouveau sens à la vie, cette nouvelle branche permettrait d’éviter l’effondrement social que provoqueront le progrès technique, l’organisation du travail, l’automatisation et les délocalisations.

Cette étude met en évidence que pour en finir avec le chômage, les gouvernements de la France et des pays industrialisés ont le choix entre deux solutions : relancer la croissance du PIB ou réduire le temps de travail. Le choix entre l’une ou l’autre de ces solutions n’est pas un choix économique, mais un choix de société dont dépend la survie et l’avenir de l’humanité.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

– Loi Black ou New Deal : un choix de société

– La croissance du PIB peut-elle supprimer le chômage ?

– La réduction du temps de travail peut-elle supprimer le chômage ?

 

[43] Coe-Rexecode, Les coûts de la main-d’oeuvre dans l’Union européenne au 3ème trimestre 2016, [En ligne] (consulté le 25 février 2017), http://www.coe-rexecode.fr/public/Debat-de-politique-economique/Competitivite/Les-couts-de-la-main-d-oeuvre-dans-l-Union-europeenne-au-3eme-trimestre-2016

[44] Le Monde.fr, Nouveau record de chômage en zone euro à 11,8 %, [En ligne] (consulté le 25 février 2017), http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/01/08/nouveau-record-de-chomage-en-zone-euro-a-11-8_1814023_3234.html

[45] Insee, 6.213 Volume total d’heures travaillées par branche, [En ligne] (consulté le 25 février 2017), https://www.insee.fr/fr/statistiques/2383648?sommaire=2383694

[46] Insee, 6.209 Emploi intérieur total par branche en nombre d’équivalents temps plein, Op.Cit.

[47] Insee, T306, chômage et taux de chômage au sens du Bureau International du Travail (BIT) selon l’ancienne définition, par sexe et âge regroupé, en fin de trimestre, [En ligne] (consulté le 25 février 2017), https://www.insee.fr/fr/statistiques/1406679?sommaire=1406870

[48] Keynes John Maynard, Essais de persuasion, Paris, Gallimard, 1933, page 173.

[49] Wikipédia, Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, [En ligne] (consulté le 28 octobre 2018), https://fr.wikipedia.org/wiki/Accord_g%C3%A9n%C3%A9ral_sur_les_tarifs_douaniers_et_le_commerce

[50] Le Lean management est une méthodologie d’organisation du travail qui vise, d’une part, à éliminer les pertes de temps et les tâches sans valeur ajoutée, ainsi qu’à simplifier les processus en vue d’augmenter la fluidité, la flexibilité et l’agilité de l’entreprise, et, d’autre part, à normaliser et à standardiser les processus afin de les rendre plus fiables, stables et prévisibles et de s’assurer de la reproductibilité « parfaite » du processus pour tendre vers le zéro défaut et la satisfaction des clients. Son but est d’améliorer la satisfaction des clients et la performance financière de l’entreprise pour répondre aux objectifs stratégiques définis par la Direction Générale.

[51] Wikipédia, Kaizen, [En ligne] (consulté le 28 octobre 2018), https://fr.wikipedia.org/wiki/Kaizen. La méthode KAIZEN consiste à optimiser progressivement et au quotidien l’organisation du travail pour réduire les coûts et le temps de travail et améliorer la qualité de la production.

[52] Insee, 6.202 Valeur ajoutée brute par branche en volume aux prix de l’année précédente chaînés / 6.213 Volume total d’heures travaillées par branche, [En ligne] (consulté le 25 février 2017), https://www.insee.fr/fr/statistiques/2383648?sommaire=2383694

[53] Insee, 6.215 Productivités horaires du travail par branche, [En ligne] (consulté le 25 février 2017), https://www.insee.fr/fr/statistiques/2383648?sommaire=2383694

[54] Insee, 1.102 Le produit intérieur brut et ses composantes en volume aux prix de l’année précédente chaînés, [En ligne] (consulté le 25 février 2017), https://www.insee.fr/fr/statistiques/2383629?sommaire=2383694

[55 Insee, 7.101 Compte des sociétés non financières (S11), [En ligne] (consulté le 25 février 2017), https://www.insee.fr/fr/statistiques/3547415?sommaire=3547646

[56] Insee, 4.101 Principaux ratios des comptes des sociétés non financières (S11) et des entreprises individuelles non financières (S14AA), [En ligne] (consulté le 25 février 2017), https://www.insee.fr/fr/statistiques/2383656?sommaire=2383694

[57] Lipovetsky Gilles, Le bonheur paradoxal, Paris, Gallimard, 2006, page 95.

[58] « Le secteur primaire » correspond aux activités liées à l’extraction des ressources naturelles (agriculture, pêche, exploitation forestière et exploitation minière…). « Le secteur secondaire » correspond aux activités liées à la transformation des matières premières, qui sont issues du secteur primaire (l’industrie du bois, du textile, aéronautique, automobile, pharmaceutique, électronique, le raffinage, la construction, etc…). « Le secteur tertiaire » regroupe pour l’essentiel des services (conseil, banque, assurance, distribution, communication, informatique, médias, tourisme, immobiliers, services aux particuliers, santé, éducation, servies sociaux, etc…).

[59] Pierric Marissal (2015), L’automatisation ne détruit pas le travail mais l’emploi salarié, L’Humanité, [En ligne] (consulté le 16 novembre 2018), https://www.humanite.fr/lautomatisation-ne-detruit-pas-le-travail-mais-lemploi-salarie-568403

1 réflexion sur « Quelles sont les causes du chômage ? »

  1. Et si c’était l’accroissement de la main d’œuvre liée à la politique nataliste ? Les 150 000 nouveaux arrivants chaque année ( sur les 300 000 nouveaux jeunes) sur le marché du travail combiné au report de l’age de la retraite que deviennent ils?. On pourrait penser que plus la population augmente, plus il y a de consommateurs encore faut-il qu’ils aient du travail .
    On ne peut nier que la mécanisation et l’informatisation détruisent le travail mais l’augmentation de la population en age de travailler n’a t- elle pas aussi une incidence?

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