Comment éviter cette catastrophe annoncée ?

Au début du 21e siècle, l’humanité se trouve dans le même cas de figure que l’Allemagne en 1933. Afin d’éviter ce génocide annoncé et de préserver la survie de l’humanité, il est temps d’appliquer à la croissance du PIB, à la consommation ostentatoire et au mode de vie matérialiste des pays industrialisés le principe de précaution.

« Lorsque des activités humaines risquent d’aboutir à un danger moralement inacceptable, qui est scientifiquement plausible, mais incertain, des mesures doivent être prises pour éviter ou diminuer ce danger. Le danger moralement inacceptable est un danger pour les humains ou pour l’environnement qui est : menaçant pour la vie ou la santé humaine, ou bien grave et réellement irréversible, ou bien inéquitable pour les générations présentes ou futures, ou bien imposées sans qu’aient été pris dûment en compte les droits humains de ceux qui le subissent. Le jugement de plausibilité doit se fonder sur une analyse scientifique. Celle-ci doit être permanente pour que les mesures choisies soient soumises à réexamen. L’incertitude peut porter, mais sans nécessairement s’y limiter, sur la causalité ou sur les limites du danger possible. Les actions sont des interventions entreprises avant que le danger ne survienne et visant à éviter ou à diminuer celui-ci. Les actions choisies doivent être proportionnelles à la gravité du danger potentiel, prendre en considération leurs conséquences positives et négatives et comporter une évaluation des implications morales tant de l’action que de l’inaction. Le choix de l’action doit être le résultat d’un processus participatif. »[1]

Désigner, dès maintenant, les responsables de cette catastrophe annoncée ?

Au nom du principe de précaution, il est indispensable de désigner et de juger, dès maintenant, les responsables. Il est relativement facile d’attribuer la responsabilité de cette catastrophe annoncée à « l’oligarchie économique »[2] et aux élites politiques de droite et de gauche qui font l’apologie de la croissance économique, de la Religion économique et du mode de vie matérialiste des pays industrialisés : « Le mode de vie américain n’est pas négociable ». Par conte, sera-t-il possible d’attribuer cette responsabilité aux cadres et aux classes moyennes ? En effet, sans leurs contributions actives ou passives, ce mode de vie matérialiste nuisible à l’avenir des générations présentes et à venir ne serait pas possible. Hannah Arendt fait remarquer qu’une telle affirmation pose le problème de la responsabilité. Surtout, lorsque le responsable n’a pas l’intention de faire le mal, de transgresser une loi ou de commettre un crime. En effet, l’activité professionnelle et la consommation procurent aux cadres et aux classes moyennes les moyens de satisfaire leurs besoins psychosociaux, de donner un sens à leur vie et de légitimer leurs comportements sans trop se poser de question. Souhaitant être reconnus, accéder au bonheur et se réaliser, ils entrent en compétition les uns avec les autres pour réussir leurs vies sur le plan financier, professionnel et matériel. En agissant ainsi, ils se conforment aux valeurs de la Religion économique diffusées par l’entreprise, l’éducation et les médias. De ce fait, ils sont responsables, mais pas coupables, car ils n’ont pas le choix. En effet, celui qui ne souhaite pas collaborer à la guerre économique risque de perdre son emploi, son statut, ses sources de gratifications et de se retrouver dans une situation d’exclusion sociale. Mais surtout, il risque d’être considéré comme un irresponsable, un fainéant et un « parasite » par les braves gens qui collaborent au système.

« Les non-participants, qualifiés d’irresponsables par la majorité, ont été les seuls à oser juger par eux-mêmes, et ils ont été capables de le faire parce qu’ils disposaient d’un meilleur système de valeur ou parce que les vieux standards sur ce qui est juste et ce qui est injuste étaient encore fermement implantés dans leur esprit et leur conscience. Au contraire, toutes nos expériences nous disent que c’étaient précisément les membres de la société respectable, lesquels n’avaient pas été touchés par le bouleversement intellectuel et moral des premiers temps de la période nazie, qui ont été les premiers à céder. »[3]

Aussi, ce n’est pas la responsabilité en tant qu’intention qu’il faut juger, mais le refus de satisfaire les besoins psychosociaux autrement que par l’activité professionnelle et la consommation. C’est plutôt l’obstination à considérer le statut professionnel comme le support de l’identité, à affirmer sa réussite par l’accumulation de toujours plus d’argent et de biens matériels et à refuser d’envisager de concevoir le vivre ensemble autrement. Souhaiter satisfaire ses besoins essentiels et se procurer un minimum de conforts matériels en exerçant une activité professionnelle est une démarche saine et parfaitement normale. En revanche, comme le font remarquer John Maynard Keynes et Sigmund Freud, la volonté d’accumuler toujours plus d’argent et de biens matériels est à la fois irresponsable et pathologique.

  • Pourquoi la volonté de gagner toujours plus serait-il irresponsable et pathologique ?

Comme le fait remarquer Freud, la volonté d’accumuler toujours plus d’argent et de biens matériels est pathologique. Cette course après la réussite professionnelle et matérielle est souvent le symptôme inconscient d’une angoisse existentielle ou d’un manque affectif lié à l’enfance.

« L’une des découverte les plus significatives de Freud permet une approche plus aisée de la compréhension du mode avoir : c’est qu’après avoir traversé, pendant la première enfance, une phase de réceptivité purement passive, suivie d’une phase de réceptivité agressive/exploitative, tous les enfants, avant d’atteindre la maturité, passent par une phase que Freud qualifiait d’ « anale-érotique ». Il découvrit que cette phase continue souvent d’être dominante au cours du développement d’un individu et que, dans ce cas, se manifeste le caractère anal, c’est-à-dire, le caractère d’une personne dont presque toute l’énergie vitale est orientée vers l’avoir, l’épargne et l’accumulation de l’argent et des biens matériels, comme sont également orientés ses sentiments, ses gestes, ses paroles, son activité. C’est le caractère des avares et il est d’ordinaire associé à d’autres traits de caractère, comme la manie de l’ordre, l’exactitude, l’entêtement, tous poussés à un degré qui dépasse la moyenne. Un aspect important du concept de Freud est le rapport symbolique qui existe entre l’argent et les fèces – l’or et les immondices – dont il cite un grand nombre d’exemples. Son concept du caractère anal, en tant que caractère qui n’a pas encore atteint sa maturité, est en fait une critique aiguë de la société bourgeoise du XIXe siècle, où les qualités du caractère anal constituaient la norme du comportement morale et étaient considérées comme l’expression de la « nature humaine ». L’équation de Freud : argent = fèces, est une critique implicite, quoique involontaire, du fonctionnement de la société bourgeoise et de sa possessivité, et peut être comparée avec l’étude marxiste de l’argent dans les Manuscrits économiques et philosophiques. […] Ce qui importe, c’est l’idée freudienne que l’orientation prédominante vers la possession intervient au cours de la période qui précède l’accomplissement de la totale maturité, est qu’elle devient pathologique si elle reste permanente. Pour Freud, autrement dit, la personne exclusivement concernée par l’avoir et la possession est un névrosé et un malade mental ; il s’ensuit qu’une société dont la majorité des membres a un caractère anal est une société malade »[4]

En effet, selon l’idée freudienne, l’orientation prédominante pour la possession intervient au cours de la période anale qui précède l’accomplissement de la totale maturité. Si cette orientation demeure permanente, elle devient pathologique. Autrement dit, pour Freud l’individu exclusivement concerné par la possession est un névrosé et un malade mental. Il s’ensuit qu’une société dont la majorité des membres a un caractère anal est une société malade.

Les causes de ces angoisses ou de ces manques varient en fonction de l’histoire des individus. Elles peuvent être dues à la peur de la mort, à un vide existentiel, à un besoin disproportionné d’amour, au besoin de combler un manque, d’être reconnu et estimé par son père ou ses pairs, etc. Parfois, l’activisme et l’addiction à l’activité professionnelle sont les symptômes de la fuite des angoisses existentielles ou du refoulement des sentiments de honte et de culpabilité d’avoir contribué au sale boulot. Souvent, les individus les plus cupides et motivés à conquérir le pouvoir sont des psychopathes qui sont incapables de tisser des liens harmonieux avec les autres et capables d’infliger de la souffrance à autrui ou de détruire la nature sans ressentir de honte et de culpabilité. Dans la plupart des cas, les cadres ou les membres des classes moyennes qui rentrent en compétition les uns avec les autres pour gravir l’échelle hiérarchique sacrifient leurs vies familiales et privées. En effet, pour des raisons temporelles, il est très difficile à un cadre de réussir à construire un équilibre harmonieux entre sa vie professionnelle, familiale et personnelle. Comme l’activité professionnelle qu’il pratique au quotidien structure ses habitus, sa personæ et sa manière d’être au monde, il est totalement aliéné par son statut professionnel pour exister socialement. Comme le fait remarquer Carl Gustav Jung « L’identification avec sa charge ou son titre possède en soi quelque chose de si séduisant que nombreux voit-on les hommes qui ne sont plus rien d’autre que la dignité que la société a bien voulu leur conférer. Il serait vain de rechercher derrière cette façade une trace de personnalité. Si on cherche quand même, tout ce qu’on trouve derrière la grandiloquence de façade, ce n’est qu’un petit fantoche assez pitoyable. »[5] Ayant le sentiment et l’illusion qu’il est dépositaire du prestige et de l’autorité que la société confère à son statut, il s’en approprie les qualités pour nourrir l’estime qu’il a de lui. Souvent, derrière le masque d’une personæ en apparence solide, se cache une personnalité fragile ou un petit fantoche assez pitoyable incapable d’exister sans les attributs que lui confère son statut professionnel. Christine Devier-Joncour, qui a fréquenté, de très près, des cadres dirigeants de grands groupes industriels, nous apporte un témoignage saisissant.

« Pendant toute cette période où j’ai travaillé chez Elf-Aquitaine, je fus entouré d’hommes à tiroirs. […] Un singulier manque de confiance en eux leur fait cumuler les maîtresses. Et, s’ils cumulent aussi les mandats, c’est qu’ils ne pourraient se réadapter à la vie “normale”. Ils sont “accrois” aux affaires. Arrêter, ce serait tomber du balcon. Ils ont perdu le sens des réalités. Les croit-on mots ? Ils reviennent. Pourquoi ? C’est simple : s’ils perdent ce pouvoir-là – contrairement à une femme qui retombe sur ses responsabilités familiales, ses obligations, et reprend équilibre -, ils ne sont plus rien. »[6]

Lors de ces rencontres, Christine Devier-Joncour a pu constater que l’assurance affichée par certains hommes de pouvoir masque un manque de confiance en eux. Mais surtout, s’ils n’exerçaient pas de responsabilités économiques ou politiques pour structurer leur identité et donner un sens à leur vie, ils ne seraient plus rien. À partir de ce constat, la Religion économique n’a pas la vocation de répondre à des besoins essentiels, mais de permettre à une certaine élite de légitimer son existence, son autorité et sa domination pour satisfaire des besoins psychosociaux.

La volonté de travailler et de consommer toujours plus est également irresponsable, car ce besoin disproportionné est à l’origine de dérèglements écologiques et climatiques qui menacent l’avenir de l’humanité. Pour permettre à ces individus de préserver leur autorité, non seulement, nous gaspillons des ressources naturelles, des matières premières et des ressources énergétiques, mais en plus, nous contribuons activement ou passivement au génocide de l’humanité. Afin de sauver l’espèce humaine, il est important que les cadres et les classes moyennes prennent conscience qu’il est illusoire de croire que la réussite professionnelle et matérielle leur permettra de combler leurs manques affectifs, de répondre à l’angoissante question du sens de la vie ou de fuir la honte et la culpabilité. Aussi, il est temps d’affirmer, avec Keynes, que la réussite professionnelle et l’amour de l’argent relèvent d’un problème pathologique nécessitant l’intervention d’un bon thérapeute.

« Il faut nous attendre aussi à des modifications d’un autre ordre : lorsqu’au point de vue social, l’accumulation des richesses ne jouera plus le même rôle, l’on verra se modifier sensiblement le code de la morale. Nous pourrons nous débarrasser de nombreux principes pseudomoraux qui nous hantent depuis deux cents ans, et qui ont contribué à faire passer pour les plus hautes vertus certains des penchants humains les plus méprisables. Le mobile de l’argent sera estimé à sa juste valeur. On verra dans l’amour de l’argent – non pour les joies et les distractions qu’il vous procure, mais pour lui-même – un penchant plutôt morbide, une de ces inclinations plus ou moins criminelles, plus ou moins pathologiques, que l’on remet, non sans un frisson, entre les mains du psychiatre. »[7]

Non seulement l’argent Roi, la Religion du travail et la Religion de la consommation sont un frein au processus d’émancipation de l’individu, mais surtout, ils menacent l’avenir de l’humanité. Afin de motiver les pauvres riches qui détruisent la planète à se soigner pour s’affranchir de leur aliénation à l’argent et aux biens matériels, il est indispensable qu’ils éprouvent de la honte et de la culpabilité. Aussi, au lieu de les envier, comme le propose Hannah Arendt, il apparaît plus pertinent de faire en sorte qu’ils n’aient plus le courage de se regarder en face et de vivre avec eux-mêmes.

« La morale concerne l’individu dans sa singularité. Le critère de ce qui est juste et injuste, la réponse à la question, que dois-je faire ? Ne dépendent en dernière analyse ni des us et coutumes que je partage avec ceux qui m’entourent, ni d’un commandement d’origine divine ou humaine, mais de ce que je décide en me considérant. Autrement dit, si je ne peux pas accomplir certaines choses, c’est parce que, si je les faisais, je ne pourrais plus vivre avec moi-même. »[8]

À partir de ces constats, au nom du principe de précaution, sous quel chef d’accusation leurs enfants et leurs petits-enfants peuvent-ils, dès maintenant, qualifier ce crime contre l’humanité ? Face à cette situation inédite, Hannah Arendt permet de formuler une nouvelle conception du droit ou de la responsabilité : la notion « d’oubli fondamental » de l’interdépendance entre les hommes et l’environnement naturel. En s’inspirant de l’un de ces textes [9], au nom du principe de précaution, il est possible de s’adresser en ces termes aux cadres et aux classes moyennes.

Vous avez admis et reconnu avoir continué à produire et à consommer toujours plus malgré les risques écologiques et climatiques que vous faisiez courir à l’humanité. Vous affirmez avoir toujours agi pour le bien-être de vos enfants, de l’humanité et de l’environnement. Vous affirmez aussi, d’une part, n’avoir jamais eu de penchant pour la déforestation, la pollution et le profit, et, d’autre part, n’avoir jamais haï les hommes et la nature. Cependant, vous affirmez que n’ayant pas pu agir autrement, vous ne vous sentez pas coupable. Supposons donc, pour les besoins de la cause, que seule la malchance ait fait de vous un instrument consentant de cette catastrophe. Mais vous l’avez été de votre plein gré. Et parce que vous avez soutenu et exécuté une politique économique qui consistait à refuser de réduire votre consommation et votre temps de travail, ainsi que de changer votre mode de vie matérialiste – comme si vous et vos supérieurs étiez les seuls possesseurs de cette planète. Pour toutes ces raisons, afin de vous libérer de votre aliénation à l’activité professionnelle, à la consommation et à l’argent, au nom du principe de précaution, vous êtes invité à suivre une thérapie et un atelier de développement personnel.

Inviter les cadres et les classes moyennes à suivre une thérapie et un atelier de développement personnel ne suffira pas à les aider à changer leur mode de vie. En entretenant un état de rareté artificielle autour des ressources destinées à satisfaire les besoins essentiels, psychosociaux et de réalisation, le « mode avoir » entretient un climat de compétition indispensable au maintien de l’ordre social. Tant que la norme de la semaine de travail sera de 5 jours, ils continueront à satisfaire leurs besoins psychosociaux et de réalisation par l’intermédiaire de l’activité professionnelle et de la consommation. À partir de ce constat, afin de préserver l’avenir de l’humanité, il est indispensable que le travail et la consommation, qui sont aujourd’hui une finalité en soi, redeviennent ce qu’ils auraient toujours dû être : de simples moyens destinés à satisfaire des besoins essentiels. « Nous travaillons pour vivre, nous ne vivons pas pour travailler. » « Nous consommons pour vivre, nous ne vivons pas pour consommer. » Pour que ce changement s’inscrive également dans les pratiques quotidiennes, il est indispensable de permettre aux cadres et aux classes moyennes de satisfaire leurs besoins d’appartenance, d’estime et de réalisation sur le « mode être ». En favorisant le passage entre le « mode avoir » et le « mode être », la réduction radicale du temps de travail apparaît comme la clé du changement de mode de vie de l’ensemble de la population des pays industrialisés. Mais surtout, le choix d’un nouveau projet de société.


[1] COMEST, Le principe de précaution, Paris, Organisation de Nation Unie pour l’Education la Science et la Culture, 2005, page 14.

[2] Kempf Hervé, L’oligarchie, ça suffit, vive la démocratie, Ed du Seuil, 2010.

[3] Arendt Hannah, Responsabilité et jugement, Paris, Payot & Rivages, 2009, page 86

[4] Fromm Erich, Avoir ou être : Un choix dont dépend l’avenir de l’homme, Paris, Robert Laffont, 1978, page 104.

[5]Jung Carl Gustav, Dialectique du Moi et de l’inconscient, Paris, Gallimard, 1964, page 60.

[6] Denoël Yvonnick, Sexus économicus, le grand tabou des affaires, Paris, Nouveau Monde éditions, 2010, page 307.

[7] Keynes John Maynard, Essais de persuasion, Paris, Gallimard, 1933, page 176.

[8] Arendt Hannah, Responsabilité et jugement, Paris, Payot & Rivages, 2009, page 146

[9] Arendt Hannah, Eichmann a Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Paris, Gallimard, 1966, Folio, 1991.

 

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