La croissance du PIB épuiserait-elle les ressources biologiques ?

Les ressources biologiques comprennent l’ensemble des espèces vivantes de la planète. Étant donné qu’elles peuvent se reproduire sur une ou plusieurs générations, à l’inverse des matières premières, les ressources biologiques sont renouvelables sous certaines conditions.

  • Quelles sont les conséquences de la déforestation ?

Les forêts, qui sont les principaux contributeurs à la biodiversité, ont de multiples fonctions qui contribuent à la qualité de vie et à la survie de l’humanité. En effet, elles permettent l’exploitation du bois, d’absorber le CO2 et de préserver la biodiversité. Le graphique ci-dessous présente l’évolution de la superficie des forêts mondiales de 2005 à 2010[1].

Évolution de la superficie des forêts mondiales de 2005 à 2010 en ha/an

Déforestation et reforestation de 2005 à 2010

Ce graphique présente l’état de la déforestation et de la reforestation au niveau mondial. En 2010, tandis que les surfaces forestières de l’hémisphère Sud se réduisaient, celles de l’hémisphère Nord augmentaient. Les principales régions et pays de l’hémisphère Sud concernés par une déforestation supérieure à 50 000 ha/an sont l’Amérique latine (Brésil, Venezuela, Bolivie, etc.) et l’Afrique (Nigeria, RD du Congo, Tanzanie, Zimbabwe, etc.), ainsi que l’Indonésie et l’Australie. Étant donné qu’elles abritent plus de 50 % des espèces végétales et animales, la surexploitation des forêts tropicales et primaires d’Afrique et d’Amérique latine accélère la disparition de la biodiversité. La déforestation est due à l’augmentation des incendies accidentels et criminels, à la surexploitation des bois tropicaux, à la production de papier et d’emballage en carton, ainsi qu’à la culture du soja pour nourrir le bétail et de colza pour produire des biocarburants. La déforestation de l’Indonésie est en partie due à des incendies criminels, dont le but est de provoquer le défrichement de zone pour planter des palmiers qui produiront de l’huile de palme.

En provoquant l’érosion des sols, des inondations et la désertification, la déforestation de l’hémisphère Sud entretient le cercle vicieux de la pauvreté et de la famine. Au rythme de la déforestation actuelle, en moins de 50 ans, un tiers de la surface forestière mondiale aura disparu. Comme les forêts absorbent le CO2, la déforestation et la disparition des forêts primaires provoqueront l’accélération de l’effet de serre et donc, du réchauffement climatique. En ce qui concerne les surfaces forestières de l’hémisphère nord, elles stagnent ou ne cessent d’augmenter dans certaines régions. Dans les pays industrialisés, ce n’est pas la surexploitation, mais l’augmentation des pluies acides provoquées par la pollution de l’air qui les menaces. La Chine, qui est le pays qui rejette le plus de CO2 et de produit toxique dans l’air, a mis en œuvre une politique de reforestation à partir de 1998 qui lui a permis de dépasser 500 000 ha/an en 2010. Ce n’est pas le respect de l’environnement qui a motivé la Chine à reboiser, mais de graves problèmes d’érosion des sols, d’inondations et de désertification. Qu’elle soit manufacturière ou agroalimentaire, la croissance de l’industrie nécessite toujours plus de bois, d’huile de palme, de soja, de colza, etc. Étant donné que la croissance du PIB accélère le processus de déforestation et ses conséquences sur le climat et l’environnement, elle ne peut pas être la solution pour créer des emplois.

Étant donné que les forêts abritent plus de 50 % des espèces végétales et animales, la déforestation provoque la disparition de la biodiversité.

  • Quelles sont les conséquences de la disparition de la biodiversité ?

La biodiversité est assurée par des millions d’espèces de plantes, de mammifères, de reptiles, d’oiseaux, de poissons, d’amphibiens, de mollusques, d’insectes et de crustacés. Étant donné que ces différentes espèces peuvent se reproduire sur une ou plusieurs générations, leurs stocks sont renouvelables. Ils sont renouvelables sous certaines conditions : si les stocks ne sont pas surexploités, si la diversité des espèces est favorisée, si le climat ne change pas brutalement, si la qualité des ressources naturelles n’est pas trop détériorée par la pollution et si les habitats naturels ne sont pas détruits. Le tableau ci-dessous présente l’estimation du nombre d’espèces menacées d’extinction au niveau mondial[2].

Estimation du nombre d’espèces menacées d’extinction au niveau mondial

Disparition des espèces

-Source : union internationale pour la conservation de la nature (UICN) Liste rouge de l’UICN des espèces menacées

Ce graphique, dont les données proviennent de la liste rouge de l’UICN de 2016, montre que 85 espèces de mammifères, 161 espèces d’oiseaux, 29 espèces de reptiles, 35 espèces d’amphibiens, 70 espèces de poissons, 397 espèces d’invertébrés (mollusques, crustacés et insectes) et 151 espèces de plantes inventoriées ont disparu au niveau mondial. L’accélération du rythme des extinctions n’est pas provoquée par des phénomènes naturels, mais par l’activité humaine. En effet, avant l’apparition de l’homme, le rythme était d’une espèce par million et par an. Depuis son apparition, ce rythme ne cesse de s’accélérer pour atteindre plus de cent, voire mille espèces par million et par an. Si rien n’est fait, des dizaines de milliers d’espèces risquent de disparaître d’ici 25 ans.

L’accélération de l’extinction des espèces est due à la surpopulation, à la surexploitation économique des forêts et des mers, au réchauffement du climat et à la pollution des ressources naturelles générée par la croissance du PIB. Étant donné qu’une grande partie de la biodiversité se développe sous les arbres, la déforestation massive apparaît comme l’une des principales causes de l’extinction des espèces. La surexploitation de la pêche et la pollution des côtes provoquent le ralentissement, voire l’arrêt de la reproduction et donc, la disparition de plus de 50% des espèces connues de poissons qui se reproduisent le long des cotes. À terme, si ce processus se poursuit, les réserves de poissons, dont dépend l’alimentation de millions d’être humain, risquent tout simplement de disparaître. En sélectionnant les espèces destinées à l’élevage et les plantes cultivées, l’industrie agroalimentaire contribue également à la disparition des espèces. En se limitant à 12 sortes de plantes et à 5 espèces d’animaux, l’agriculture et l’élevage intensif contribuent à la disparition de la biodiversité et à l’appauvrissement de notre alimentation. En 1999, la FAO a estimé que 75 % des espèces cultivées avaient disparu en un siècle.

Vouloir préserver l’environnement et la biodiversité ne relève pas de la lubie d’écologistes et d’amoureux de la nature. En effet, en polluant les ressources naturelles et en provoquant la disparition de la biodiversité, l’Homme contribue à sa propre extinction. Même si l’état des recherches actuelles ne permet pas d’en évaluer les conséquences, la disparition de la biodiversité aura des effets incalculables et irréversibles sur nos conditions de vie. Étant donné que la nature peut se passer de la présence de l’Homme, si à court et moyen terme, la surexploitation économique provoquait la disparition de l’espèce humaine, à long terme, la vie reprendra le dessus. Ce n’est donc pas la nature qui est concernée par la préservation de la biodiversité, mais l’espèce humaine. Au nom de sa qualité de vie et de sa survie, l’homme doit donc veiller à préserver son environnement naturel et à protéger la biodiversité.

  • La croissance du PIB menacerait-elle la biocapacité de la planète ?

La vie sera possible tant que la biocapacité de la planète ne sera pas épuisée. C’est à dire, tant que la nature sera capable d’absorber les conséquences de son exploitation. Étant donné que la consommation ostentatoire des ménages, l’industrialisation et l’agriculture intensive provoquent la désertification des sols, la rareté de l’eau, la disparition de la biodiversité, l’asphyxie de la planète et le réchauffement du climat, la croissance du PIB sera viable tant qu’elle ne dépassera pas les capacités d’absorption de la nature.

Trois indicateurs permettent de calculer l’impact de l’activité humaine sur l’environnement. La biocapacité mesure la capacité de l’écosystème à supporter durablement notre mode de vie. L’empreinte écologique mesure le nombre de planètes nécessaires pour assurer le mode de vie d’un individu, d’un pays et de la population mondiale. L’indicateur d’équivalent carbone permet de calculer la capacité d’absorption de carbone sans menacer la biocapacité de la planète. En combinant ces trois indicateurs, il est possible de matérialiser l’impact du développement économique et de notre mode de vie. Le graphique ci-dessous montre l’empreinte écologique et la biocapacité mondiale par région en 2008[3].

Empreinte écologique et biocapacité par région, en 2008

Empreinte écologique 2012

-Source : Rapport Planète Vivante 2012 de WWF

De 1961 à 2008, la biocapacité mondiale disponible par personne est passée de 3,2 à 1,8 hectare par habitant (hag/hab) et l’empreinte écologique de 0,6 à 2,7 hag/hab. Sur 47 ans, tandis que la biocapacité diminuait de 1,4 hag/hab, l’empreinte augmentait de 2,1 hag/hab. Désormais, chaque être humain ne dispose plus que de 1,8 hectare pour assurer sa survie. Si en 1961, il fallait 0,6 planète pour assurer la survie de l’humanité, en 2008 il en faut désormais 2,7. Le problème, c’est que nous n’en avons qu’une seule. Afin de la réduire, il apparaît nécessaire de commencer par identifier les régions du monde qui ont l’empreinte la plus élevée. En 2008, celles qui avaient la plus élevée étaient l’Amérique du Nord (7,1 hag/hab) et l’Union européenne (4,7 hag/hab). Avec 14,7 hag/hab, le Luxembourg, dont les principales activités économiques sont la finance et l’optimisation fiscale (LuxLeaks), détient l’empreinte la plus élevée au monde. Ces régions, qui comprennent 12,4 % de la population mondiale, ont donc déjà très largement dépassé les capacités d’absorption de leurs territoires. Si tous les habitants de la planète souhaitaient vivre comme un Européen ou un Américain du Nord, il faudrait plus de quatre, voire sept planètes pour assurer ce mode de vie matérialiste. S’ils souhaitaient tous vivre comme un Luxembourgeois, il en faudrait quatorze. Il apparaît donc évident que pour éviter une catastrophe écologique et climatique annoncée, ce sont les populations de ces régions du monde qui ont le devoir et la responsabilité de commencer par réduire considérablement leur empreinte écologique.

L’empreinte écologique de l’Asie Pacifique (Inde, Chine, Indonésie, etc.) et de l’Afrique, qui représentent à eux deux 69,8 % de la population mondiale, était de 1,6 et de 1,45 hag/hab. Si les deux régions les plus peuplées atteignaient la biocapacité de leur territoire, l’empreinte mondiale risquerait d’atteindre plus de trois planètes. En ce qui concerne les autres pays européens, l’Amérique Latine, le moyen Orient et l’Asie Centrale, qui comprennent 17,9 % de la population mondiale, ils ont désormais un déficit compris entre 0,7 et 2,2 hag/hab. Tandis qu’en 2003, ces régions du monde n’avaient pas encore dépassé leur biocapacité, en 2008, à cause de la surpopulation et du développement économique, elles les ont épuisées. Avec une empreinte écologique de 11,7 hag/hab, le pays du moyen Orient qui se distingue une fois de plus est le Qatar. Étant donné qu’il y a un lien étroit entre le développement économique et l’empreinte écologique, la croissance du PIB est responsable du dépassement de la biocapacité. Les capacités d’absorption de la planète étant limitées, la croissance illimitée du PIB accélère le réchauffement du climat et l’épuisement des ressources naturelles et biologiques. Pour le dire plus simplement, une croissance illimitée dans un monde limité n’est pas viable à moyen et long terme.

Le GIEC a calculé que la capacité d’absorption de l’écosystème de la planète était de 3 000 milliards de tonnes d’équivalents carbone par an. En fonction de la population mondiale, cet indice permet de calculer le nombre de kilogrammes de carbone qu’un individu peut consommer par an sans aggraver son impact sur l’environnement. Afin d’éviter les catastrophes climatiques et environnementales annoncées, il existe donc deux options : limiter la consommation d’équivalent carbone ou limiter la population mondiale. La première option consiste à limiter la consommation d’équivalent carbone de chaque habitant de la planète. Étant donné qu’en 2013, la population mondiale comprenait 7,1 milliards de personnes, pour ne pas dépasser 3 000 milliards de tonnes par an, le nombre de kilogrammes de carbone par habitant devra être limité à 420 kg. L’empreinte carbone des pays industrialisés étant comprise entre 2 000 et 4 400 kg, c’est aux populations de ces pays que reviendra le devoir et la responsabilité de tendre volontairement, et dans un délai très cours, vers un mode de vie plus sobre, tel que la simplicité volontaire ou la sobriété heureuse.

La seconde option consiste à limiter la population mondiale. Si le mode de vie matérialiste des pays occidentaux n’est toujours pas négociable et que la population mondiale souhaite consommer comme un Français, soit 2 000 kg/hab, il faudrait la limiter à 1,5 milliard d’habitants. Si, elle souhaitait consommer comme un Américain, soit 4 500 kg/hab, il faudrait la limiter à 666 millions. En fonction de ce choix, il sera nécessaire de commencer par supprimer très rapidement et d’un coup brutal un surplus compris entre 5,6 ou 6,5 milliards de personnes. Étant donné qu’aucun chef d’État ou être humain sain d’esprit n’aurait l’idée et la volonté d’exterminer plus de 5,5 milliards d’individus, cette option relève de la science-fiction ou de la théorie du complot. La disparition de plus de 5 milliards d’habitants, voire l’extinction de l’espèce humaine à moyen et long terme, ne proviendra donc pas d’une extermination brutale, mais d’une dégradation lente, progressive et douloureuse des conditions de vie et de la qualité de vie des générations présentes et à venir de l’ensemble de la planète. La détérioration progressive et continue concernera d’abord les populations les plus pauvres des pays émergents, pour s’étendre ensuite aux classes populaires et moyennes des pays industrialisés et en développement. Ce processus, qui est déjà en marche, ne fera que s’amplifier au rythme de la détérioration de la qualité de l’air, des sols et de l’eau et de l’amplification des phénomènes météorologiques extrêmes. Les guerres, pour le contrôle des matières premières, de l’eau, de terres arables encore cultivables et de zones géographiques viables d’un point de vue climatique, ne feront qu’accélérer ce processus.

Au terme de cette analyse, si le choix de soutenir un taux de croissance du PIB de 5,5 % par an pendant 5 ans était tout de même retenu pour créer des emplois, à court terme, il contribuera à gaspiller et à polluer les ressources naturelles dont dépend le développement économique et donc, la croissance à moyen et long terme. Étant donné que la croissance est responsable du réchauffement climatique, de l’épuisement des matières premières, de la dégradation des ressources naturelles et de la disparition de la biodiversité, ce choix, qui va à l’encontre de toutes les lois de la physique, de l’économie, de la raison et de la nature, n’a d’intérêt que pour quelques fanatiques et irresponsables économiques et politiques qui ne s’intéressent qu’à leur petit profit et pouvoir à court terme. Au lieu d’utiliser les gains de productivité pour innover et développer de nouveaux secteurs d’activités destinés à relancer l’activité économique et donc, la croissance, il est préférable de créer des emplois en réduisant le temps de travail. La réduction du temps de travail apparaît donc comme la seule solution envisageable pour, non seulement, en finir avec le chômage, mais en plus, favoriser un mode de vie plus sobre, désirable et respectueux de l’environnement qui permettra de préserver la qualité de vie et la survie des générations présente et à venir. Ce choix n’apparaît donc pas comme un choix économique, mais comme un choix de société dont dépend la survie de l’humanité.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

– La croissance du PIB serait-elle responsable du réchauffement climatique ?

– La croissance du PIB épuiserait-elle les stocks de matières premières ?

– La croissance du PIB épuiserait-elle les ressources naturelles ?

– La croissance du PIB banaliserait-elle le mal ?

 


[1] WWF, (consulté le 29 décembre 2016), Zero déforestation, [En ligne]. Adresse URL : http://www.wwf.fr/_core/general.cfc?method=getOriginalImage&uImgID=%24%2A%22%5C%2D%22%40%20%20%0A

[2] UICN, (consulté le 30 décembre 2016), La Liste rouge mondiale des espèces menacées, [En ligne]. Adresse URL : http://cmsdocs.s3.amazonaws.com/summarystats/2016-3_Summary_Stats_Page_Documents/2016_3_RL_Stats_Table_3a.pdf

[3] WWF, (consulté le 30 décembre 2016), Rapport planète vivante 2012, [En ligne]. Adresse URL : http://www.wwf.fr/vous_informer/rapports_pdf_a_telecharger/planete_vivante/?1383/Rapport-Plante-Vivante-2012