Dynamiser la démocratie participative

La politique rassemble les citoyens autour de l’aménagement du « vivre ensemble ». Un système démocratique est un régime politique qui exerce le pouvoir au service de l’intérêt général. La démocratie est « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. » La démocratie participative désigne l’ensemble des dispositifs qui permettent aux citoyens de s’impliquer dans la vie politique. Le système démocratique de la France et de nombreux pays industrialisés correspond à la description qu’Alexis de Tocqueville fait de l’Amérique au début du 19e siècle. « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres :ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quand au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? »[1]

Un système réellement démocratique repose sur la participation des citoyens. Encore faut-il que les individus ou, plutôt, les salariés soient des citoyens. Le contrat de travail étant un contrat de subordination, l’entreprise n’est pas, par nature, un espace démocratique. En effet, ce n’est pas le salarié, mais le dirigeant d’entreprise qui fixe les objectifs et les moyens de les atteindre. Comme il travaille 5 jours par semaine, le salarié n’est donc pas un citoyen, mais un travailleur. La liberté du salarié se limite bien souvent à un choix entre une offre de biens et de services marchands. En fonction de son revenu, le consommateur a le choix entre une largeur et une profondeur de l’offre plus ou moins importante et prestigieuse. En s’identifiant à sa consommation, l’individu perd son statut de citoyen au profit de celui de consommateur. Étant donné, que c’est l’activité professionnelle et la consommation, qui déterminent son identité, le salarié n’est pas un citoyen, mais un travailleur/consommateur.

Le système démocratique actuel étant représentatif, l’exercice de la citoyenneté se limite bien souvent à déposer un bulletin de vote dans une urne. N’ayant pas le temps de se former et de se consacrer à la politique, le travailleur/consommateur délègue la responsabilité de voter les lois qui le concernent à des professionnels de la politique et à de soi-disant experts. En se contentant de travailler, de consommer, de voter, de se divertir et de se consacrer à sa famille et à ses amis, le travailleur/consommateur a perdu l’exercice de sa liberté au profit d’une force tutélaire. Lorsque le citoyen délaisse le champ politique pour se replier sur la sphère privée, la démocratie disparaît au profit du totalitarisme. La démocratie apparaît donc comme une fiction ou plutôt, comme une histoire que l’on raconte aux enfants pour les aider à s’endormir.

Même si la participation à la vie politique et associative est la condition de la démocratie, elle n’est pas suffisante. Les défenseurs de la démocratie participative ont tendance à idéaliser l’image du « citoyen rationnel-actif », investie dans la chose publique, attentive aux enjeux politiques et capables de prendre des décisions de manière impartiale et désintéressée. En effet, la plupart des citoyens ont un intérêt limité pour la politique et ont un niveau de connaissance et de compétence insuffisantes pour prendre des décisions. N’étant pas suffisamment formées, leurs prises de décision ne relèvent pas d’un véritable discernement et du libre arbitre. Face à un même problème économique, politique, social, écologique ou climatique, un entrepreneur, un cadre ou un chef d’entreprise ne percevra pas la même réalité qu’un ouvrier, un employé ou un fonctionnaire. En fonction de leur trajectoire sociale, de leurs expériences de vie, de leurs valeurs et de leurs intérêts particuliers, ils proposent souvent des solutions très différentes. Tandis que le patron cherche à préserver ses bénéfices, son patrimoine et son pouvoir, le salarié cherche à défendre son emploi, son pouvoir d’achat et ses avantages sociaux. Ce n’est donc pas l’intérêt général, mais la défense d’intérêts particuliers ou corporatifs qui guident les prises de décision.

En montrant l’existence d’une suite séquentielle de trois niveaux de jugement moral[2] qui progressent d’une morale égocentrique vers une morale décentrée, Laurence Kohlberg apporte une explication aux processus qui déterminent les prises de décisions. En fonction de son niveau de jugement moral, l’individu est plus ou moins apte à prendre des décisions en fonction de ses intérêts particuliers ou de l’intérêt général. Le niveau de jugement moral « pré-conventionnel » est celui d’un enfant de moins de 10 ans. L’enfant juge bon ce qui lui procure du plaisir et mauvais ce qui provoque de la souffrance. Même si elle va à l’encontre de l’intérêt général, une action, une règle ou une loi est jugée bonne, si elle profite aux intérêts de l’individu. Par contre, une loi qui servirait l’intérêt général, mais qui nuirait à ses intérêts serait considérée comme mauvaise. Toutes les études montrent que la croissance illimitée du PIB est responsable de l’épuisement des ressources naturelles, des ressources énergétiques et des matières premières, du réchauffement climatique, de la pollution des mers, des sols et de l’air. Malgré le fait qu’elle menace la qualité de vie et la survie des générations présentes et à venir, les politiques, les industriels et les ultralibéraux continuent à la défendre et à en faire la promotion. En défendant leurs intérêts particuliers, au détriment de l’intérêt général, ils se comportent comme des enfants de moins de 10 ans qui n’ont pas su dépasser le stade anal. Est-ce qu’il est pertinent de laisser la responsabilité des décisions qui concernent la survie de l’humanité entre les mains d’enfants irresponsables ?

Le niveau de jugement moral « post-conventionnel » concerne l’adulte qui a atteint un haut niveau d’autonomie et de maturité psychologique. Ayant intégré la relativité des valeurs, l’adulte construit son propre référentiel en conciliant le droit avec des principes universels, tels que les sciences, la philosophie et la Déclaration universelle des droits de l’homme. Quel que soit son statut, son milieu social d’origine et ses intérêts, à l’occasion d’une négociation, il est capable de se décentrer pour entendre les arguments des différents partis, en apprécier la justesse et faire ressortir les points de convergences et de divergences. Après avoir posé le problème et étudié les différents arguments, il ne prendra pas sa décision en fonction de ses intérêts particuliers, mais en fonction de l’intérêt général. Pour en finir avec le chômage il existe deux solutions : relancer la croissance du PIB ou réduire le temps de travail. Étant donné que la relance de la croissance est nuisible à la qualité de vie, au climat et à l’environnement, celui qui a atteint le niveau « post-conventionnel » choisira la solution de la réduction de la durée légale du temps de travail. D’après une étude de J Lalanne, 20 à 25 % des adultes ont atteint ce niveau. Lorsque la majorité des adultes atteindront le niveau « post-conventionnel », la démocratie deviendra une réalité.

La réduction de la semaine de travail à 3 jours et donc, de l’emprise de l’activité professionnelle et de la consommation apparaît comme la condition de la démocratie. En disposant de 4 jours de temps libre, l’individu aura les moyens de s’émanciper de son statut de travailleur/consommateur pour endosser celui de citoyen. En suivant une journée de formation par semaine, il sera plus apte à faire évoluer son niveau de jugement moral. La formation en sciences humaines lui permettra de développer des connaissances à portées universelles. En suivant des ateliers de développement personnel, il accédera à une plus grande maturité et il apprendra à écouter, à se décentrer et à éviter de projeter sur les autres ses propres manques, désirs et intentions. Comme chaque individu aura la possibilité d’apprendre à débattre et à se décentrer pour questionner les valeurs qui guident leurs actions et leurs choix, la majorité de la population accédera au niveau de maturité « post-conventionnel ». En disposant de nombreuses plages horaires de temps libre, les citoyens auront également la possibilité de contribuer à la vie politique : conseils de quartiers, comités de citoyens, associations, syndicats, jurys populaires, etc. En contribuant aux prises de décisions qui concernent le « vivre ensemble », ils favoriseront l’émergence de la démocratie participative et éloigneront le spectre du totalitarisme.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

– Quels sont les enjeux du temps libre et de son aménagement ?

– Suivre une journée de formation par semaine

– Favoriser la pratique d’activités émancipatrices

– Favoriser la vie affective fondée sur le « mode être »

– Pourquoi les 4 jours de temps libre sont-ils un choix de société ?


[1] De Tocqueville Alexis, De la démocratie en Amérique II, Paris, Gallimard, 1961, page 434.

[2] Claudine Leuleu, « Apport et critique de la théorie de Kohlberg », Entre-vues, n°23 1994, page 8 à 11. Les niveaux de jugement moral pré-conventionnel, conventionnel et post-conventionnel.

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