Le travail contribue-t-il à notre servitude volontaire ?

En France et dans l’ensemble des pays industrialisés, la légitimité de l’autorité et du pouvoir de l’élite économique repose sur le « mode avoir ». En exerçant des fonctions prestigieuses, en accumulant toujours plus de richesses financières et de biens matériels et en exhibant sa consommation ostentatoire, l’élite se démarque de la masse, affirme sa réussite et nourrit l’estime qu’elle a d’elle-même. Pour se maintenir au sommet de la hiérarchie, elle a besoin de la complicité d’une chaîne ininterrompue d’hommes et de femmes à son service. Étant donné que l’autorité de cette soi-disant élite repose sur l’adhésion active ou passive des cadres et des classes moyennes, il suffirait qu’ils renoncent à soutenir l’édifice social en place pour que celui-ci s’écroule.

                 

Dans l’optique d’une réflexion sur les conditions d’un changement de mode de vie individuel et collectif, il m’apparaît donc important de comprendre comment les cadres et les classes moyennes, qui sont pour la plupart instruits, cultivés et formés, acceptent d’abandonner leur liberté sans y être contraints par la force. Sous l’ancien régime, la religion et la superstition étaient les auxiliaires de l’autorité de la monarchie. En remplaçant la religion par le « mode avoir », la bourgeoisie (ou l’élite économique) a transformé son aliénation à la réussite financière, professionnelle et matérielle en raison d’être de la société. L’activité professionnelle apparaît donc comme l’un des instruments qui permettent d’obtenir la « servitude volontaire » des cadres et des classes moyennes.

À l’inverse d’une idée trop largement répandue, l’activité professionnelle n’est pas qu’un simple moyen de production destiné à créer de la richesse et à distribuer des revenus. Si l’on met de côté le revenu comme moyen d’assurer les subsistances, sa pratique quotidienne ne relève pas du pragmatisme, du bon sens et de l’exercice de la raison. En effet, elle est aussi, et surtout, un moyen de surveiller, de contrôler, de punir, de récompenser et de contrôler le temps pour maintenir l’ordre économique et social en place. Qu’ils soient cadres, employés ou ouvriers, ils ne sont pas conscients qu’ils travaillent sous l’emprise d’habitudes et d’un système de croyances idéologiques. Pour en finir avec cette « servitude volontaire », Serge Latouche propose de « décoloniser l’imaginaire »[1] . Même s’il est nécessaire de décoloniser l’imaginaire, il ne faut surtout pas oublier de décoloniser les pratiques quotidiennes. En effet, tandis qu’une certaine idéologie influence la construction de l’imaginaire collectif, la pratique quotidienne d’une activité professionnelle entretient les salariés dans un état de « servitude volontaire ». Afin d’appréhender ce phénomène, j’aborderai « les lois de l’imitation » de Gabriel Tarde, « la conduite des pratiques » de Michel Foucault, les « habitus » de Pierre Bourdieu, le lien qui unit « l’être et le temps » de Martin Heidegger, la « persona » de Carl Gustav Jung et, pour finir « l’aliénation » au modèle de production de Karl Marx.

  • Le processus d’imitation serait-il à l’origine de notre servitude volontaire ?

Malgré le fait que les moyens de nourrir l’estime de soi soient abondants, il est curieux de constater que les cadres et la classe moyenne se conforment aux valeurs et aux critères de réussite de l’élite économique. Dans l’essai intitulé « Les lois de l’imitation »[2] , Gabriel Tarde met en évidence que, quelles que soient les époques et les cultures, la classe inférieure imite le mode de vie et adopte les valeurs de la classe qui lui est supérieure. Cette loi de l’imitation explique les raisons pour lesquelles les classes populaires cherchent à accéder au mode de vie des classes moyennes, qui à leur tour cherchent à imiter celui des classes moyennes supérieures, qui elles cherchent à accéder à celui de l’élite. Comme le faisait également remarquer Thorstein Veblen « Toute classe est mue par l’envie et rivalise avec la classe qui lui est immédiatement supérieure dans l’échelle sociale alors qu’elle ne songe guère à se comparer à ses inférieures […] »[3] Souhaitant appartenir à l’élite économique, être reconnus par elle et se démarquer des classes moyennes les cadres entrent en compétition les uns avec les autres pour réussir sur le plan financier, professionnel et matériel. En imitant le mode de vie et en adoptant les critères de réussite de l’élite économique, ils finissent par structurer leurs conduites quotidiennes à partir de leurs pratiques.

  • Serions-nous conduits par nos pratiques quotidiennes ?

Étant donné que l’individu aime croire qu’il contrôle sa vie, pour le manipuler, il suffit de lui donner l’illusion qu’il accomplit des actions de sa propre initiative. Michel Foucault a fait apparaître un phénomène qu’il a nommé la logique des pratiques[4]. Cette logique opère sur le terrain même de la pratique, pris au sens le plus élémentaire du terme : ce que fait concrètement un individu au quotidien. « Il s’agit d’établir les présences et les absences, de savoir où et comment retrouver les individus, d’instaurer les communications utiles, d’interrompre les autres, de pouvoir à chaque instant surveiller la conduite de chacun, l’apprécier, la sanctionner, mesurer les qualités ou les mérites. Procédure donc, pour connaître, pour maîtriser et pour utiliser. »[5] Les pratiques s’organisent et s’ordonnent à l’intérieur d’un système de normes, de valeurs et de procédures qui leur confèrent une certaine forme de légitimité. Ne faisant pas intervenir la logique et la raison, non seulement la conduite des pratiques ne nécessite pas le consentement de l’individu, mais en plus, elle ne se soucie pas de le convaincre du bien-fondé d’un projet ou d’une action. En effet, elle enseigne qu’il est parfaitement possible de conduire un salarié à se comporter conformément aux normes et aux procédures prescrites, indépendamment de ses valeurs, de ses croyances, de ses convictions et de ses représentations subjectives. Bien qu’il soit animé de valeurs humanistes et écologistes, dans le contexte de sa pratique professionnelle, un cadre sain d’esprit peut contribuer activement ou passivement au « sale boulot »[6] : harceler un salarié, enfreindre le Code du travail, préparer un plan social, polluer une rivière, etc.

Michel Foucault fait également remarquer qu’il n’est pas nécessaire de contraindre un individu à se comporter d’une certaine manière pour atteindre un objectif donné, alors même qu’il n’y consent pas. Il fait apparaître l’existence d’une sorte de « conduction »[7], au sens de conduire, qu’il présente sous la formule de conduite des pratiques et des situations. Ce mécanisme est infiniment plus subtil pour obtenir certains effets que celui de la contrainte. En effet, au lieu d’utiliser la force pour contraindre un individu à obéir, il est plus judicieux de la substituer par la contrainte de la situation en jouant sur le ressort de la motivation. En le plaçant dans une certaine situation et en combinant la peur du chômage avec son besoin d’autonomie, de liberté et de responsabilité, il sera possible d’obtenir de lui une conduite conforme aux exigences prescrites. La stratégie la plus subtile consiste à placer un cadre dans une situation de compétition. Même s’il est convaincu que la compétition n’est pas une solution en soi, cela ne changera rien au résultat. En combinant subtilement un climat de compétition avec la recherche du plaisir et l’évitement de la douleur, il est possible de conduire son comportement en fonction des intérêts de l’entreprise sans avoir recours à la contrainte. Pour inciter un cadre à atteindre les objectifs individuels qui lui ont été proposés, voire imposés, lors de l’évaluation individualisée des performances, il suffit de le maintenir dans un climat de compétition et de le récompenser ou de le punir en fonction de ses résultats. Le climat de concurrence ayant été intériorisé, il ne sera plus utile de lui prescrire ce qu’il doit faire pour atteindre ses objectifs. Ce qui n’exclut pas, dans certaines situations, de recourir à la contrainte. Pour cela, il suffit de le placer dans une situation où il ne peut pas se comporter autrement que de la manière prescrite sous peine de tout perdre. Par exemple, le cadre qui ne se comporterait pas conformément aux attentes de l’entreprise ou qui n’atteindrait pas ses objectifs risquerait de perdre son emploi, son statut, son revenu, ainsi que la stabilité de sa vie familiale et sociale. En prescrivant les objectifs que le cadre doit atteindre chaque jour, chaque mois et chaque année, l’entreprise structure ses habitus.

  • Nos habitus seraient-ils structurés par l’activité professionnelle ?

Les habitus sont, pour Pierre Bourdieu, des marqueurs sociaux unifiés entre eux, liés à la trajectoire sociale et aux conditions objectives d’existence d’un individu. « Le principe de l’action historique, celle de l’artiste, du savant ou du gouvernant comme celle de l’ouvrier ou du petit fonctionnaire, n’est pas un sujet qui s’affronterait à la société comme à un objet constitué dans l’extériorité. Il ne réside ni dans la conscience ni dans les choses, mais dans la relation entre deux états du social, c’est-à-dire l’histoire objectivée dans les choses, sous forme d’institution, et l’histoire incarnée dans les corps, sous la forme de ce système de dispositions durables que j’appelle habitus. »[8] Les habitus sont un système de goûts et de dispositions acquises par un ensemble d’individus qui donnent une signification commune à leur pratique.

Reposant sur la combinaison de catégories sociales cohérentes, lisibles, logiques et socialement construites, l’habitus procure une certaine définition du monde social qui permet à l’individu de percevoir, de sentir et de penser d’une certaine manière, et de justifier ses pratiques. Étant enracinés et intériorisés dans le corps (posture du corps, aisance sociale, expression publique, etc.) et l’esprit, les habitus structurent en profondeur le comportement de l’individu indépendamment de sa volonté. Constituant les premiers éléments d’unité de la personne, les habitus acquis dans la sphère familiale peuvent se transposer dans tous les champs sociaux (universitaires, intellectuels, économiques, professionnels, politiques, artistiques, sportifs, culturels, familiaux, etc.). Tandis que les premières expériences de l’enfant dans le champ familial, scolaire et social structurent ses habitus primaires, les relations sociales et la pratique quotidienne d’une activité professionnelle structurent les habitus secondaires de l’adulte.

La pratique quotidienne d’une activité professionnelle structure en profondeur les habitus secondaires du cadre. Elle donne à son action une signification, une lisibilité, une logique et une cohérence, qui l’invite à penser le monde et sa propre existence en fonction des valeurs du travail. Le contrat de travail est un contrat de subordination. En pratiquant au quotidien une activité subordonnée, il s’habitue à obéir aux ordres et à conformer sa conduite en fonction des prescriptions de l’entreprise. En s’enracinant dans son corps et son esprit, l’habitude d’obéir risque d’affaiblir sa capacité à penser par lui-même et à prendre des initiatives. Cet ancrage est d’autant plus résistant au changement que son travail est routinier et répétitif. L’emprise de l’habitus secondaire se renforce lorsque le cadre consacre la plupart de son temps à son activité professionnelle.

  • Notre identité serait-elle définie par ce que nous faisons de notre temps ?

Pour Martin Heidegger, la question du temps n’est pas qu’une simple question philosophique. En décrivant les liens étroits qui unissent l’être et le temps, il nous donne la clef d’accès à l’identité de l’individu. « Ainsi se prépare la compréhension d’une temporalisation encore plus originaire de la temporalité. C’est en elle que se fonde la compréhension d’être constitutive pour l’être du Dasein. Le projet d’un sens de l’être en général peut s’accomplir dans l’horizon du temps. »[9] L’individu et le temps sont étroitement liés dans l’action qui se vit au présent. En effet, il est impossible de consacrer du temps à une action (chasser, travailler, écrire, etc.), à une relation (professionnelle, familiale, amoureuse, sociale, politique, etc.) ou à une discussion (football, politique, philosophique, intime, etc.) sans être présent physiquement et mentalement. L’identité de l’individu n’est donc pas déterminée par l’idée qu’il se fait de lui-même, mais par le temps qu’il consacre aux activités qu’il pratique, aux relations qu’il fréquente et aux discussions qu’il échange au quotidien. L’individu étant ce qu’il fait de son temps, au lieu de lui attribuer une identité distincte de sa temporalité, il apparaît donc pertinent de remplacer la question « qui suis-je ? » par « qui est le temps ? » Autrement dit, de définir son identité à partir de ce qu’il fait de son temps. En nous invitant à penser le « sujet » lui-même comme temps[10] et en cessant de nier le caractère temporel de l’identité[11], Martin Heidegger nous donne la possibilité de découvrir et non d’inventer et d’imaginer l’identité réelle et concrète d’un individu.

L’identité d’un individu étant inscrite dans ses pratiques temporelles, pour le définir, il apparaît donc pertinent de réaliser l’inventaire de ses activités et de quantifier les heures qu’il consacre à leur pratique. Étant donné que le cadre travaille en moyenne 50 heures par semaine, il est possible d’affirmer, sans trop se tromper, qu’il est son activité professionnelle. De ce fait, à la question « qui suis-je ? » : il répondra « je suis mon activité professionnelle. » Étant consultant en organisation chez Ernst & Young, Paul travaille plus de 50 heures par semaine. Lorsqu’il rencontre une inconnue, il ne peut que se présenter qu’ainsi : « Je m’appelle Paul et je suis consultant. » Son identité étant déterminée par ce qu’il fait de son temps, il renforce sa dépendance à sa persona professionnelle.

  • Serions-nous dépendants de notre persona professionnelle ?

Étant donné que l’adaptation à la vie sociale ne permet pas toujours d’exprimer sa véritable nature, elle impose parfois de jouer un rôle. Pour Carl Gustav Jung, l’inconscient collectif s’incarne dans la « persona »[12]. La personæ est le masque social que l’individu s’approprie consciemment ou inconsciemment pour exister socialement. En agissant comme une façade protectrice, la persona sert de médiateur entre sa nature intérieure et le monde extérieur. Elle lui permet de s’adapter à la société sans être obligé de dévoiler sa vraie nature qui peut être inexistante, déviante ou à l’image du docteur Jekyll et Mister Hyde, dangereuse pour l’ordre social. Carl Gustav Jung fait remarquer que parfois, derrière le masque d’une persona en apparence solide peut se cacher une personnalité fragile et pitoyable incapable d’exister sans les attributs identitaires que lui confère son statut social. « L’identification avec sa charge ou son titre possède en soi quelque chose de si séduisant que nombreux voit-on les hommes qui ne sont plus rien d’autre que la dignité que la société a bien voulu leur conférer. Il serait vain de rechercher derrière cette façade une trace de personnalité. Si on cherche quand même, tout ce qu’on trouve derrière la grandiloquence de façade, ce n’est qu’un petit fantoche assez pitoyable. »[13]

Christine Devier-Joncour, qui a fréquenté de très près des cadres dirigeants, nous apporte un témoignage saisissant. « Pendant toute cette période où j’ai travaillé chez Elf-Aquitaine, je fus entouré d’hommes à tiroirs. […] Un singulier manque de confiance en eux leur fait cumuler les maîtresses. Et, s’ils cumulent aussi les mandats, c’est qu’ils ne pourraient se réadapter à la vie “normale”. Ils sont “accros” aux affaires. Arrêter, ce serait tomber du balcon. Ils ont perdu le sens des réalités. Les croit-on morts ? Ils reviennent. Pourquoi ? C’est simple : s’ils perdent ce pouvoir-là – contrairement à une femme qui retombe sur ses responsabilités familiales, ses obligations, et reprend équilibre -, ils ne sont plus rien. »[14]. Lors de ses rencontres, elle a pu constater que l’assurance affichée par certains hommes de pouvoir masquait un manque de confiance en eux. Mais surtout que s’ils n’exerçaient pas de pouvoir et de responsabilités, ils n’étaient plus rien. En effet, les qualités attribuées à une persona sont le résultat d’une construction sociale que les générations précédentes ont fait émerger dans l’inconscient collectif. Même si sa persona lui confère un certain respect, ce n’est pas lui, mais son statut qui est respecté. Ayant l’illusion qu’il est dépositaire du prestige et de l’autorité que la société confère à sa persona, l’individu risque de développer une inflation de sa personnalité. Plus sa persona est valorisée et reconnue, plus l’individu a de difficulté à s’en détacher pour exister socialement. Étant dépendant de son rôle social, il finit par se conformer, s’adapter et se soumettre aux normes et aux valeurs que lui dicte et lui impose la société.

Le problème apparaît lorsque le cadre confond son identité avec la persona de son statut professionnel. En se présentant ainsi : « Je m’appelle Paul et je suis consultant », il fusionne son identité avec sa fonction professionnelle. Étant donné qu’il travaille 50 heures par semaine, il n’a pas le temps de pratiquer des activités qui lui permettraient de s’approprier et d’exprimer sa véritable nature. N’ayant pas les moyens temporels de se détacher de son rôle social, pour ne pas perdre son emploi, son revenu et ses sources de gratifications, ne pas être rejeté par sa famille, ses amis et ses proches, nourrir l’estime qu’il a de lui et avoir le sentiment de réussir sa vie, il est plus ou moins contraint de s’identifier à sa persona professionnelle. Étant forcé d’exister derrière le masque de sa persona, il peut ressentir un décalage entre les réalités de son identité profonde et l’image que ses proches et ses collaborateurs projettent sur lui. Si l’écart est trop important, le conflit entre son identité profonde et sa persona peut provoquer des tiraillements (lapsus, oublis, comportements inconscients, douleurs psychosomatiques, etc.) qui risqueraient de déstabiliser son équilibre intérieur. Pour que ces tiraillements n’interfèrent pas avec sa vie professionnelle, familiale et sociale, il peut les étouffer ou les refouler. En étouffant et en refoulant sa véritable nature, il renforce sa dépendance à sa persona professionnelle. Étant dépendant de son activité professionnelle pour exister socialement, indirectement il renforce son aliénation au travail.

  • Serions-nous aliénés par notre mode de production ?

Pour Karl Marx, le mode de vie d’un individu et de la société sont déterminés par le mode de production de la société. « La façon dont les hommes produisent leurs moyens d’existence dépend, en premier lieu, de la nature des moyens d’existence tout trouvés et à reproduire. Ce mode de production n’est pas à envisager sous le seul aspect de la reproduction de l’existence physique des individus. Disons plutôt qu’il s’agit déjà, chez ces individus, d’un genre d’activité déterminé, d’une manière déterminée de manifester leur vie, d’un de ces modes de vie de ces mêmes individus. Ainsi les individus manifestent-ils leur vie, ainsi sont-ils. Ce qu’ils sont coïncide donc avec leur production, avec ce qu’ils produisent aussi bien qu’avec la façon dont ils le produisent. Ainsi, ce que sont les individus dépend des conditions matérielles de leur production. »[15] L’identité et le mode de vie d’un individu étant déterminés par son mode de production, en travaillant 5 jours par semaine, le salarié subordonne son existence à son activité professionnelle. Au-delà du revenu, il est donc dépendant de son travail pour exister socialement et trouver sa place dans la société.

Karl Marx décrit également le processus d’aliénation du travailleur. « L’aliénation du travailleur dans son objet s’exprime en vertu des lois économiques de la façon suivante : plus le travailleur produit, moins il a à consommer ; plus il crée de valeurs, plus il devient sans valeurs, plus il devient indigne ; plus son produit a de formes, plus le travailleur devient difforme ; plus son objet est civilisé, plus le travailleur devient barbare ; plus le travail est puissant, plus le travailleur devient impuissant ; plus le travail est riche d’intelligence, plus le travailleur en est privé et devient esclave de la nature. »[16] Le temps, que le salarié vend à l’entreprise en échange d’un revenu, ne lui appartient plus. Étant donné que l’employeur achète son temps pour qu’il le consacre aux objectifs de l’entreprise, il ne peut pas en faire usage librement. Plus le salarié consacre de temps à travailler, plus il s’identifie à son activité professionnelle, plus il est dépendant de son travail pour exister socialement. Plus il travaille, moins il consacre de temps à la pratique d’activités qui enrichissent sa personnalité, plus il s’appauvrit en temps qu’être humain, moins il « a » de valeur. N’ayant plus de valeur et d’utilité en dehors du travail, le salarié est totalement aliéné par son activité professionnelle pour exister socialement et nourrir l’estime qu’il a de lui. Ce processus d’aliénation contribue à renforcer son état de servitude volontaire lié à son statut professionnel.

  • Pourquoi serions-nous aliénés à notre statut professionnel ?

L’activité professionnelle procure à l’individu un statut social qui lui permet de se présenter, de se mettre en scène et de se positionner par rapport aux autres. À chaque fois qu’il remplit un document administratif, ouvre un compte en banque, loue un appartement, souscrit une police d’assurance, s’inscrit à un colloque ou adhère à une association, il lui est demandé de mentionner sa situation professionnelle. Sa situation professionnelle intervient dans toutes ses interactions sociales. En effet, que ce soit à l’occasion d’une réunion, d’un atelier, d’un débat ou d’un voyage, il lui sera demandé de se présenter, et donc, de mettre en avant son statut professionnel.

Son statut professionnel intervient insidieusement dans tous les moments importants de sa vie. Chaque fois qu’il rencontre un inconnu ou un vieil ami, cette question est incontournable : « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » Ceci revient à dire : « quelle est ton activité professionnelle ? » Lorsqu’il fait la connaissance d’une inconnue et qu’il est dans un processus de séduction, cette fameuse question intervient immanquablement au cours de la discussion : « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » Lorsqu’il se marie ou qu’il est témoin à un mariage, son statut professionnel est mentionné par le maire. Son statut est tellement présent dans tous les instants de sa vie, qu’il le poursuit jusque dans sa tombe. En effet, lors de la messe célébrée en l’honneur d’un défunt, son statut professionnel sera également mentionné par le prêtre et ses proches.

L’individu n’est pas le seul à être concerné par son statut, celui-ci rejaillit également sur la vie de ses enfants et de ses parents. En début d’année, les professeurs demandent aux élèves de remplir une fiche de présentation sur laquelle l’enfant doit inscrire la situation professionnelle de ses parents. En situation sociale et amicale, ses parents sont également amenés à répondre à cette sempiternelle question : qu’est-ce que fait votre fils dans la vie ? En s’infiltrant directement et indirectement dans toutes les expériences de la vie sociale, familiale et affective, le statut professionnel est devenu le pilier central de la construction identitaire de l’individu.

En prescrivant chaque jour, chaque mois et chaque année des objectifs à atteindre, l’entreprise structure le rythme de la vie des cadres et des classes moyennes. L’emploi du temps professionnel et la nécessité d’atteindre ses objectifs évitent au cadre de s’ennuyer, de se confronter au vide de son existence et de devoir réfléchir sur le sens qu’il souhaiterait donner à sa vie. Indépendamment de la forme juridique d’une entreprise (privée, publique, société anonyme, associative, SCOP, autogérée, etc.), tant qu’il travaillera 5 jours par semaine, l’activité professionnelle structurera ses habitus secondaires, sa personæ et son identité. En l’habituant à intérioriser dans son corps et son esprit des manières de penser et d’être au monde, la pratique quotidienne d’une activité professionnelle l’aide à justifier ses pratiques et son comportement.

Disposant de très peu de temps libre, le cadre a beaucoup de difficulté à pratiquer de nouvelles activités de socialisation et d’expression en dehors du travail. Étant donné qu’il n’a pas le temps de s’approprier sa véritable nature et d’accéder à son identité profonde, il est totalement aliéné à sa persona professionnelle pour exister socialement. N’ayant pas de personnalité qui lui est propre, il se contente d’adopter le mode de vie prescrit par la société et d’imiter celui de l’élite économique. Il lui apparaît donc naturel de nourrir l’estime qu’il a de lui en réussissant sur le plan professionnel, en accumulant des biens matériels et en faisant fructifier son argent. L’admiration, le respect et l’envie que sa réussite financière, professionnelle et matérielle suscite, lui permet de se démarquer des autres et de nourrir l’estime qu’il a de lui. Ayant l’illusion qu’il est dépositaire du prestige et de l’autorité que la société confère à son statut, il s’en approprie les qualités au détriment de sa propre personnalité. Plus il passe de temps à travailler, moins il enrichit sa personnalité, plus il s’appauvrit en tant qu’être humain. Plus il « a », moins il « est ». Étant davantage reconnu pour ce qu’il « a » que pour ce qu’il « est », il s’accroche au « mode avoir » au détriment du « mode être ». S’il perd son emploi, sa fortune ou ses biens, il n’est plus rien. En adoptant les critères de réussite de l’élite économique, les cadres et les classes moyennes renforcent leur allégeance, leur soumission et leur servitude volontaire à l’ordre économique.

  • Comment les aider à s’affranchir de l’activité professionnelle ?

En s’inscrivant dans le corps et l’esprit, la pratique quotidienne d’une activité professionnelle est devenue la raison d’être et la drogue dure des cadres et des classes moyennes des pays industrialisés. Même s’il est conscient que l’activité professionnelle et la consommation sont nuisibles à sa santé, au climat et à l’environnement, le cadre réclame au quotidien sa dose de travail et de consommation. Pour s’affranchir et être libre, il doit être résolu à ne plus servir. Afin de le motiver à se désaliéner, il est donc nécessaire qu’il perçoive la perspective d’une vie meilleure après le sevrage. Pour que cette perspective soit désirable, de nouvelles pratiques quotidiennes doivent être en mesure de lui apporter tout ce que l’activité professionnelle lui procure.

En effet, ces nouvelles pratiques quotidiennes devront s’organiser à l’intérieur d’un emploi du temps, d’un espace déterminé (salle, atelier, amphithéâtre, laboratoire, etc.) et de rituels qui permettront à l’individu de structurer le rythme de son existence. Ces activités devront être des moments de rencontres et d’échanges qui lui donneront les moyens de se socialiser, de participer à la vie sociale et d’appartenir à une communauté. Pour que le groupe ait une raison d’être, ces activités devront s’organiser autour d’un projet ou d’un objectif à atteindre en commun. La pratique de ces activités devra lui donner les moyens de structurer son identité et ses habitus secondaires, de se positionner socialement, de se distinguer des autres, de s’affirmer et d’éprouver le sentiment d’être utile à quelque chose. Elle devra lui permettre d’être autonome, de développer des compétences et ses potentialités et d’exprimer sa créativité. Elle devra également lui donner les moyens de s’engager dans un projet ou de poser des actes en lien avec ses valeurs, sa vocation, ses aspirations et le sens qu’il souhaiterait donner à sa vie.

Étant donné qu’il existe de multiples groupes de socialisation (atelier artistique, club de sport, parti politique, associations, etc.) et d’activités d’expression (théâtre, musique, sport, artisanat, recherche, etc.), les moyens de se procurer du plaisir, de se socialiser, de nourrir l’estime de soi, de s’accomplir et de se réaliser sur le « mode être » sont quasiment illimitées. La pratique de ces activités ne nécessite donc pas de gagner toujours plus d’argent, mais de disposer de temps libre. À partir de ce constat, dans l’optique d’une réflexion sur les conditions d’un changement de mode de vie individuel et collectif, il apparaît pertinent de s’intéresser très sérieusement aux enjeux du temps libre et donc, à la réduction du temps de travail.

Pour accéder aux pages suivantes :

– La réduction du temps de travail : un choix de société…!

 

[1] Latouche Serge, Décoloniser l’imaginaire : La Pensée créative contre l’économie de l’absurde, Lyon, Parangon, 2003.

[2] Tarde Gabriel, Les lois de l’imitation, Paris, Les empêcheurs de penser en rond / Ed du Seuil, 2001.

[3] Veblen Thorstein, Théorie de la classe de loisir, Paris, Gallimard, 1970, page 69.

[4] Foucault Michel, « Le pouvoir comment s’exerce t-il ? » in Colas D., La pensée politique, Paris, Larousse, 1992.

[5] Foucault Michel, Surveiller et punir, Paris, éditions Gallimard, 1975, page 168.

[6] Dejours Christophe, Souffrance en France : banalisation de l’injustice sociale, Paris, Ed du Seuil, 1998, page 101.

[7] Foucault Michel, Op. Cit.

[8] Bourdieu Pierre, Le sens pratique, Paris, Les Éditions de Minuit, 1980.

[9] Martin Heidegger (trad. Emmanuel Martineau), Être et Temps, Paris, Authentica, 1985, lire en ligne, (éd hors commerce), page 189.

[10] Dastur François, Heidegger et la question du temps, Paris, Presses Universitaires de France, 1990, page 27.

[11] Ibid, page 18.

[12] Jung Carl Gustav, Dialectique du Moi et de l’inconscient, Paris, Gallimard, 1964, page 81.

[13] Jung Carl Gustav, Op. Cit., page 60.

[14] Denoël Yvonnick, Sexus économicus, le grand tabou des affaires, Paris, Nouveau Monde éditions, 2010, page 307.

[15] Marx Karl, Philosophie : L’idéologie Allemande, « Conception matérialiste et critique du monde », Paris, Gallimard, 1965, page 306.

[16] Marx Karl, Écrits philosophiques, « Le travail aliéné », Paris, Flammarion, 2011, page 143.

 

 


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