Les enjeux de l’intégration sociale et du sens de la vie

La norme de la semaine de travail étant actuellement de 5 jours, le mode de socialisation, le rapport à soi et aux autres, les moyens de nourrir l’estime de soi et le sens de la vie sont structurés et organisés par l’activité professionnelle. Pour que les 4 jours de temps libre soient désirables, ils doivent procurer une nouvelle forme d’intégration sociale et donner un nouveau sens à la vie.

  • Pourquoi faut-il proposer une nouvelle forme d’intégration sociale ?

Un système social s’organise autour d’un emploi du temps et de la pratique d’une activité qui coordonne toutes les autres. Le temps de travail étant le temps social dominant, le mode de vie, le rythme de la vie et l’intégration sociale de la population des pays industrialisés est structuré par l’activité professionnelle. Le rythme de la société étant organisé autour de l’activité professionnelle, même si elle est désirable, la semaine de 3 jours révèle la problématique de l’usage du temps libre et donc, de la liberté. Puisque l’activité professionnelle ne procure pas qu’un revenu, la réduction du temps de travail ne suffira pas à elle seule à rendre le temps libre désirable. Au-delà du fait qu’il est préférable de travailler que d’être au chômage, les études de Christian Baudelot, de Michel Gollac et de Christophe Dejours font apparaître qu’avoir un emploi est la condition du bonheur[1] et de l’émancipation[2]. Même si 40 % des cadres sont victimes du Brown-out, étant donné qu’ils sont attachés et aliénés au travail, nombreux sont ceux qui auront beaucoup de difficulté à envisager leurs existences en dehors de l’activité professionnelle. Ces études font également apparaître que ce ne sont pas forcément les missions, les fonctions ou les tâches, souvent répétitives et routinières, mais les conditions d’exercices liées à l’activité professionnelle qui rendent le travail désirable. Afin de rendre le temps libre désirable, il est donc nécessaire d’identifier les bienfaits que procure l’activité professionnelle.

À l’inverse de l’idée trop largement répandue par les médias, les économistes et les politiques, l’activité professionnelle n’est pas un simple moyen de production qui permet de redistribuer des revenus et de garantir l’accès à un système de protection sociale. Elle procure également les moyens de structurer le rythme de son existence, de satisfaire ses besoins d’appartenance et d’estime et de procurer une raison de vivre. En procurant au salarié un emploi du temps hebdomadaire, l’entreprise structure le rythme de sa vie au quotidien. Cet emploi du temps lui évite de perdre son temps, de s’ennuyer, de devoir prendre en charge l’usage de son temps et de se confronter au vide de son existence. En permettant au salarié de retrouver ses collègues de travail au quotidien, l’activité professionnelle lui donne les moyens de satisfaire son besoin d’appartenance. Son intégration professionnelle lui procure un statut social et une identité qui lui permettent de se définir et d’exister socialement. En lui procurant les moyens de se distinguer, de s’affirmer et d’éprouver le sentiment d’être utile, la pratique d’une activité professionnelle lui donne les moyens de satisfaire son besoin d’estime. En prescrivant des objectifs à atteindre chaque jour, chaque mois ou chaque année, l’entreprise donne un sens à la vie qui lui évite de se poser trop de questions sur le sens de son existence.

Pour être désirables, les 4 jours de temps libre devront donc être en mesure de donner aux ouvriers, aux employés et aux cadres, ainsi qu’aux chefs d’entreprises, aux entrepreneurs, aux professions libérales, aux agriculteurs, aux artisans et aux commerçants les moyens de s’intégrer, autrement que par l’activité professionnelle et la consommation. Ce nouveau modèle d’intégration sociale devra donc procurer à chacun de ces acteurs économiques les moyens de structurer le rythme de son existence, de satisfaire ses besoins d’appartenance, d’estime et de réalisation et de donner un sens à sa vie en pratiquant 4 jours par semaine ou 6 mois par an une activité qui n’a pas de finalités économiques. Pour que ce projet s’inscrive dans la réalité, comme en 1936, c’est à l’État que reviendra la responsabilité d’aménager et d’organiser le rythme de la société. Comme en 1981, le gouvernement devra également créer un ministère du temps libre. En partenariat avec les communes et les associations locales, ce ministère aura la responsabilité d’organiser, de coordonner et de financer les moyens matériels et humains destinés à assurer la mise en œuvre des activités liées au temps libre. Pour que la pratique de ces activités ait une raison d’être et donne un sens à la vie, elles devront s’organiser autour d’un projet de société à atteindre en commun.

  • Pourquoi faut-il proposer un nouveau sens à la vie ?

Le temps n’étant qu’un moyen, la réduction du temps de travail fait également apparaître le questionnement sur le sens de la vie. Comme le faisait remarquer Hannah Arendt, « C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. »[3] Lorsqu’un individu ou un groupe est confronté au temps libre, s’il ne dispose pas d’un projet pour orienter et donner un sens à son action, il risque d’être confronté à l’ennui, au vide, à l’angoisse et aux questionnements existentiels. Pour éviter une « dépression nerveuse collective »[4], un groupe a besoin d’un système de représentation de l’existence qui lui procure un sens à la vie et un objectif à atteindre. Comme le fait remarquer Guy Rocher, « L’idéologie est un système d’idées et de jugements, explicite et généralement organisé, qui sert à décrire, expliquer, interpréter ou justifier la situation d’un groupe ou d’une collectivité et qui, s’inspirant largement de valeurs, propose une orientation précise à l’action historique de ce groupe ou de cette collectivité. »[5] Un système idéologique est une représentation de l’existence qui procure une vision du monde fondée sur des idéaux, des règles, des valeurs, des principes moraux et des symboles majoritairement admis. En donnant de l’espoir, en nourrissant les ambitions, en révélant les aspirations du groupe et en proposant des critères de réussites atteignables et désirables, l’idéologie mobilise les énergies individuelles et collectives au service d’un projet commun.

L’idéologie procure également les moyens de satisfaire les besoins de sécurité, d’appartenance et d’estime de soi. En proposant des lois, des normes, des coutumes et des principes (dix commandements, bible, code civil, constitution européenne, etc…), l’idéologie fixe les règles d’un cadre légal qui permet de vivre ensemble, de satisfaire le besoin de sécurité et de garantir le maintien de l’ordre social. En reliant, en réunissant et en rassemblant les individus autour de valeurs, de symboles et de croyances (Dieu, argent, travail, marque, etc.), dans des lieux de culte (église, entreprise, hypermarché, stade, etc…) et avec des rituels, des cérémonies ou des fêtes (messe du dimanche, Noël, 14 juillet, soldes, mondial de football, etc…), elle fédère ses membres, leur permet de se reconnaître entre eux et renforce leur sentiment d’appartenance. En justifiant, d’une part, les punitions (bûcher/licenciement, enfer/chômage, excommunication/exclusion sociale, etc…) infligées aux membres qui ne respectent pas les règles, et, d’autre part, les récompenses (paradis, salut, promotion, prime, médaille, diplôme, etc…) accordées à ceux qui les respectent, elle instrumentalise, elle aussi les circuits du plaisir et de la souffrance. En récompensant, valorisant et reconnaissant ceux qui se comportent conformément aux normes prescrites (servir Dieu, obéir au Roi, réussir sur le plan financier, professionnel et matériel), l’idéologie permet également de nourrir l’estime de soi. En nommant les membres reconnus par la communauté (prêtre, noble, bourgeois, actionnaire, PDG, cadre, etc…), elle légitime les hiérarchies sociales.

Après la Révolution française, comme les hommes naissaient libres et égaux en droit, le fait d’être noble ne conférait plus d’autorité. Ce n’était donc plus la naissance, mais la réussite financière, professionnelle et matérielle qui procurait une légitimité à l’autorité. Non seulement cette forme de réussite permettait à la bourgeoisie de recevoir le respect, la reconnaissance et les considérations d’autrui, mais en plus, elle donnait un sens à la vie. Afin de se distinguer de la masse et de légitimer son autorité, la bourgeoisie a donc fait de son aliénation au mode « avoir » la raison de vivre de la société. En exerçant une fonction prestigieuse, en accumulant des profits financiers et en exhibant sa consommation ostentatoire celui qui appartient au groupe culturel des modernistes a les moyens de nourrir l’estime qu’il a de lui, de légitimer son autorité et de donner un sens à sa vie. En effet, la volonté de posséder un costume Hugo Boss, une Rolex, un gros 4×4, un yacht, etc…, peut être un puissant moteur de l’action individuelle et une raison de vivre.

À cause du réchauffement climatique, de l’épuisement des matières premières, de la pollution des ressources naturelles et de la disparition de la biodiversité, un individu sain d’esprit a de plus en plus de difficulté à justifier sa réussite sur le plan matériel. Ayant conscience que l’activité de leurs entreprises nuit au climat et à l’environnement, de plus en plus de cadres dirigeants souffrent du Brown-out. Étant nuisible à l’avenir de l’humanité, la réussite sur le plan financier, professionnel et matériel n’apparaît donc plus comme désirable et donc, capable de donner un sens positif à la vie.

Pour que les 4 jours de temps libre soient en mesure de mobiliser les énergies individuelles et collectives, ils doivent proposer une vision de l’avenir viable, atteignable et désirable qui donne un sens à la vie. Afin de proposer une vision qui ne repose pas sur un système idéologique, je propose de revenir aux origines de la vie sur terre.

Depuis son apparition, le développement de la vie s’est structuré autour de trois grands principes : assurer sa subsistance, s’adapter à son environnement et évoluer vers un état toujours plus complexe. Il y a plus de 3,85 milliards d’années, la vie est apparue sous la forme d’un organisme unicellulaire. Durant 3,4 milliards d’années, la vie évolua, proliféra et se complexifia dans la mer sous la forme d’algues, d’organismes pluricellulaires, de méduses, de tubes et de vertébrés : les poissons. Il y a seulement 440 millions d’années, la vie est sortie de la mer pour coloniser la terre sous la forme de mousses, de plantes, d’arbres, d’insectes, de reptiles et de dinosaures. Il faudra attendre 230 millions d’années et un cataclysme provoqué par une météorite, pour que l’extinction des dinosaures favorise l’émergence des mammifères. En fonction des ressources à sa disposition et de l’évolution de son environnement naturel, cet organisme unicellulaire n’a cessé de se complexifier pour donner vie 3,85 milliards d’années plus tard au premier hominidé.

En effet, il y a 6 millions d’années, le hasard et le processus de destruction / création lié à l’évolution des espèces ont permis l’émergence du premier hominidé du genre homo. Il faudra attendre 5,8 millions d’années pour qu’il donne enfin naissance à l’homme moderne, c’est-à-dire à l’homo sapiens. L’homo sapiens, dont nous sommes les descendants, est donc apparu il y a seulement 200.000 ans.

Depuis son apparition, l’homo sapiens a produit des outils et développé des modes d’organisation de plus en plus complexes pour dominer la nature, s’adapter à son environnement et assurer sa subsistance. La complexité de son évolution s’exprime, d’une part, par le passage de la vie nomade du chasseur / cueilleur à celle plus sédentaire de l’éleveur et du cultivateur, et, d’autre part, à travers la fabrication d’objets, l’invention de l’écriture, l’évolution du langage, des modes d’organisation sociale, etc… L’anthropologie fait apparaître l’existence d’un lien étroit entre le temps libre conquis sur la nécessité et l’évolution des civilisations. En se libérant de la contrainte de travailler pour la nécessité ou en la déléguant à des esclaves, à des salariés ou à des machines, des hommes ont pu consacrer leurs temps libres à pratiquer des activités toujours plus complexes : les peintures de la grotte de Lascaux, la construction de pyramides ou de cathédrales, l’art de la guerre, la religion, la politique, la création d’œuvres philosophiques ou artistiques, l’invention de machines, les mathématiques, la géométrie, la recherche scientifique, etc… Toutes ces créations ont contribué au progrès de l’humanité et à l’évolution de la civilisation.

Malgré le progrès technique, les facultés intellectuelles de l’homo sapiens stagnent. En effet, de nombreuses études montrent que l’individu n’utilise qu’une faible partie des capacités intellectuelles de son cerveau. Le professeur Howard Gardner a révélé que chaque individu dispose de huit formes d’intelligences plus ou moins développées selon les individus (l’intelligence linguistique, logicomathématique, spatiale, kinesthésique, musicale, intra-personnelle, inter-personnelle et naturaliste)[6]. Puisque chaque individu dispose de ces huit formes d’intelligences, la sous-exploitation des capacités intellectuelles n’est pas une erreur de l’évolution. En effet, ces formes d’intelligences ne se développent pas en pratiquant des activités routinières, en se divertissant ou en consommant des loisirs marchands, mais en exerçant sa raison et sa volonté, en faisant des efforts, en créant, en expérimentant et en pratiquant des activités variées.

Étant donné, d’une part, que le développement économique et le progrès technique permettent d’assurer la satisfaction des besoins essentiels, et, d’autre part, que la réussite sur le plan financier, professionnel et matériel n’est plus envisageable, le nouveau but collectif qui pourrait donner un sens désirable à la vie pourrait être d’apprendre à utiliser et à développer ces huit formes d’intelligences. En développant l’ensemble de ses facultés intellectuelles, psychologiques, relationnelles et physiques, non seulement, l’individu évoluera vers un niveau d’intelligence et de complexité toujours plus élevé, mais en plus, il accédera à un comportement réellement adulte, c’est-à-dire plus libre, autonome et responsable. En s’émancipant et en développant ses facultés, il contribuera à l’évolution de la société dont il est le membre. Ce nouveau sens à la vie, qui va dans le sens de l’histoire, apparaît donc comme un choix de société, voire de civilisation.

Ce nouveau sens à la vie ne relève pas d’une utopie, mais d’une réalité déjà en marche. Les GAFA (Google, Appel, Facebook et Amazon), Microsoft, IBM, etc… ont identifié que les aspirations des individus étaient, non seulement de vivre plus longtemps et en bonne santé, mais en plus d’être toujours plus performant sur le plan physique et intellectuel. En investissant des milliards $ dans la recherche en nanotechnologie, en biotechnologie, en robotique, en informatique, en sciences cognitives et en intelligence artificielle, ces multinationales cherchent à créer une posthumanité. En couplant le corps et le cerveau avec des prothèses artificielles, elles cherchent à créer un homme augmenté doté d’une plus grande capacité physique et intellectuelle et d’une espérance de vie plus élevée, capable de supplanter les faiblesses, les imperfections et les limites de l’homo sapiens. Sous prétexte de soigner et de réparer les êtres humains, ces multinationales masquent le véritable objectif de ces investissements : développer une offre marchande autour de ces aspirations. Puisque le prix de ces prothèses sera relativement élevé, la performance d’un individu ne reposera plus sur son travail, ses efforts et ses qualités humaines, mais sur ses moyens financiers. Le transhumanisme apparaît donc comme un nouveau marché, dont le but sera de relancer la croissance, de générer des profits, de créer de nouveaux emplois, de détourner les revendications portant sur la durée du travail, de maintenir l’hégémonie du mode « avoir » et de préserver la légitimité de l’élite économique et donc, de l’ordre économique.

Même si l’Homme est né imparfait, il est perfectible. Au lieu de déléguer la performance de ses capacités intellectuelles, psychologiques, relationnelles et physiques à des prothèses artificielles, c’est à l’individu que revient la responsabilité de développer les potentialités et les talents dont il a hérité. C’est donc à chaque individu que revient la mission de travailler dur pour développer ses huit formes d’intelligences et tendre vers la perfection. En se développant, en s’émancipant et en cultivant chaque jour les valeurs (liberté, autonomie, connaissance, créativité, sensibilité, émotions, empathie, authenticité, amour, justice, etc…) qui font de l’homo sapiens un être humain, il contribuera à l’évolution de l’espèce humaine.

Pour que ce nouveau sens accordé à la vie ne se limite pas à un discours, il doit s’ancrer dans la réalité quotidienne. Puisque la pratique quotidienne d’une activité est étroitement liée au rapport au temps, je propose à présent d’aborder les enjeux du temps libre et de son aménagement.

Jean-Christophe Giulinai

 

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Pour accéder aux pages suivantes :

– Quels sont les enjeux du temps libre et de son aménagement ?

– Suivre une journée de formation par semaine.

Comment favoriser la démocratie participative ?

– Favoriser la pratique d’activités émancipatrices.

– Favoriser la vie affective fondée sur le « mode être »

– Pourquoi les 4 jours de temps libre sont-ils un choix de société ?


 

[1] Baudelot Christian, Gollac Michel, Travailler pour être heureux ? Le bonheur et le travail en France, Paris, Arthème Fayard, 2003.

[2] Dejours Christophe, Travail vivant 2 : travail et émancipation, Paris, Payot & Rivages, 2009.

[3] Arendt Hannah, Les conditions de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983, page 37.

[4] Keynes John Maynard, Essais de persuasion, Paris, Gallimard, 1933, page

[5] Rocher Guy, 3. Le changement Social : Introduction à la sociologie générale, Montréal, HMH, 1968, page 87.

[6] Gardner Howard, Les formes de l’intelligence, Paris, Odile Jacob, 1997.