Les enjeux de l’intégration sociale et du sens de la vie

La norme de la semaine de travail étant actuellement de 5 jours, le mode de socialisation, le rapport à soi et aux autres, les moyens de nourrir l’estime de soi et le sens de la vie sont structurés et organisés par l’activité professionnelle. Pour que les 4 jours de temps libre soient désirables, ils doivent procurer une nouvelle forme d’intégration sociale et un nouveau sens à la vie.

  • Pourquoi faut-il proposer une nouvelle forme d’intégration sociale ?

Un système social s’organise autour d’un emploi du temps et de la pratique d’une activité qui coordonne toutes les autres. Le temps de travail étant le temps social dominant, le mode de vie, le rythme de la vie et l’intégration sociale de la population des pays industrialisés est structuré par l’activité professionnelle. Comme le faisait remarquer Hannah Arendt, « C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. »[1] Le rythme de la société étant organisé autour de l’activité professionnelle, même si elle est désirable, la semaine de 3 jours fait apparaître le problème de l’usage du temps libre et donc, de la liberté. Étant donné que l’activité professionnelle ne procure pas qu’un revenu, la réduction du temps de travail ne suffira pas à elle seule à rendre le temps libre désirable. Au-delà du fait qu’il est préférable de travailler que d’être au chômage, des études font apparaître qu’avoir un emploi est la condition du bonheur[2] et de l’émancipation[3]. Même si 40 % des cadres sont victimes du Brown-out, étant donné qu’ils sont attachés et aliénés au travail, nombreux sont ceux qui auront beaucoup de difficulté à envisager leurs existences en dehors de l’activité professionnelle. Ces études font également apparaître que ce ne sont pas forcément les missions, les fonctions ou les tâches, souvent répétitives et routinières, mais les conditions d’exercices liées à l’activité professionnelle qui rendent le travail désirable. Afin de rendre le temps libre désirable, il est donc nécessaire d’identifier les bienfaits que procure l’activité professionnelle.

À l’inverse de l’idée trop largement répandue par les médias, les économistes et les politiques, l’activité professionnelle n’est pas un simple moyen de production qui permet de redistribuer des revenus et de garantir l’accès à un système de protection sociale. Elle procure également les moyens de structurer le rythme de son existence, de se socialiser, de nourrir l’estime de soi et de donner une raison de vivre. En procurant au salarié un emploi du temps hebdomadaire, l’entreprise structure le rythme de sa vie au quotidien. Cet emploi du temps lui évite de perdre son temps, de s’ennuyer, de se confronter au vide de son existence et de devoir prendre en charge l’usage de son temps. En permettant au salarié de retrouver ses collègues de travail au quotidien, l’activité professionnelle lui donne les moyens de se socialiser. Son intégration professionnelle lui procure un statut social et une identité qui lui permettent de se définir et d’exister socialement. En lui procurant les moyens de se distinguer, de s’affirmer et d’éprouver le sentiment d’être utile, la pratique d’une activité professionnelle lui donne les moyens de nourrir l’estime qu’il a de lui. En prescrivant des objectifs à atteindre chaque jour, chaque mois ou chaque année, l’entreprise donne un sens à sa vie qui lui évite de se poser trop de questions sur le sens de sa propre existence.

Pour être désirables, les 4 jours de temps libre devront donc être en mesure de donner aux ouvriers, aux employés et aux cadres, ainsi qu’aux chefs d’entreprises, aux entrepreneurs, aux professions libérales, aux agriculteurs, aux artisans et aux commerçants les moyens de s’intégrer à la société autrement que par l’activité professionnelle et la consommation. Ce nouveau modèle d’intégration sociale devra donc donner à chacun de ces acteurs les moyens de structurer le rythme de son existence, de se socialiser, de nourrir l’estime de soi, de s’accomplir et de donner un sens à sa vie en pratiquant une activité qui n’a pas de finalités économiques. Pour que ce projet s’inscrive dans la réalité, comme en 1936, c’est à l’État que reviendra la responsabilité d’aménager et d’organiser le rythme de la société. Comme en 1981, le gouvernement devra également créer un ministère du temps libre. En partenariat avec les communes et les associations locales, ce ministère aura la responsabilité d’organiser, de coordonner et de financer les moyens matériels et humains destinés à assurer la mise en œuvre des activités liées au temps libre. Pour que la pratique de ces activités ait une raison d’être et donne un sens à la vie, elles devront s’organiser autour d’un projet de société à atteindre en commun. La mise en œuvre de la semaine de 3 jours nécessite donc de proposer une nouvelle vision de l’avenir capable de mobiliser les énergies individuelles et collectives.

  • Pourquoi faut-il proposer un nouveau sens à la vie ?

Le temps n’étant qu’un moyen, la réduction du temps de travail fait apparaître le questionnement sur le sens de la vie. Lorsqu’un individu ou un groupe est confronté au temps libre, s’il ne dispose pas d’un projet pour orienter et donner un sens à son action, il risque d’être confronté à l’ennui, à l’angoisse et à des questionnements existentiels. Pour éviter l’anomie sociale, un groupe a besoin d’un système de représentation de l’existence qui lui procure un objectif à atteindre. Comme le fait remarquer Guy Rocher, « L’idéologie est un système d’idées et de jugements, explicite et généralement organisé, qui sert à décrire, expliquer, interpréter ou justifier la situation d’un groupe ou d’une collectivité et qui, s’inspirant largement de valeurs, propose une orientation précise à l’action historique de ce groupe ou de cette collectivité. »[4]. Un système idéologique est une représentation de l’existence qui procure une vision du monde fondée sur des idéaux, des règles, des valeurs, des principes moraux et des symboles majoritairement admises. En donnant de l’espoir, en nourrissant les ambitions, en révélant les aspirations du groupe et en proposant des critères de réussites atteignables et désirables, l’idéologie mobilise les énergies individuelles et collectives au service de l’intérêt général et de l’ordre social.

L’idéologie procure également les moyens de satisfaire les besoins de sécurité, d’appartenance et d’estime de soi. En proposant des lois, des normes, des coutumes et des principes (dix commandements, bible, code civil, constitution européenne, etc.), l’idéologie fixe les règles d’un cadre légal qui permet de vivre ensemble, de satisfaire le besoin de sécurité et de maintenir l’ordre social. En reliant, en réunissant et en rassemblant les individus autour de valeurs, de symboles et de croyances (Dieu, argent, travail, marque, etc.), dans des lieux de culte (église, entreprise, hypermarché, stade, etc.) et avec des rituels, des cérémonies ou des fêtes (messe du dimanche, Noël, 14 juillet, soldes, mondial de football, etc.), elle fédère ses membres, leur permet de se reconnaître entre eux et renforce leur sentiment d’appartenance. En justifiant, d’une part, les punitions (bûcher/licenciement, enfer/chômage, excommunication/exclusion sociale, etc.) infligées aux membres qui ne respectent pas les règles, et, d’autre part, les récompenses (paradis, salut, promotion, prime, médaille, diplôme, etc.) accordées à ceux qui les respectent, elle instrumentalise les circuits du plaisir et de la souffrance. En récompensant, valorisant et reconnaissant ceux qui se comportent conformément aux normes prescrites (servir Dieu, obéir au Roi, réussir sur le plan financier, professionnel et matériel), l’idéologie permet également de nourrir l’estime de soi. En nommant les membres reconnus par la communauté (prêtre, noble, bourgeois, actionnaire, PDG, cadre, etc.), elle légitime les hiérarchies sociales.

Après la Révolution française, comme les hommes naissaient libres et égaux en droit, le fait d’être noble ne conférait plus d’autorité. Ce n’était donc plus la naissance, mais la réussite financière, professionnelle et matérielle qui procurait une légitimité à l’autorité. Non seulement cette forme de réussite permettait à la bourgeoisie de recevoir le respect, la reconnaissance et les considérations d’autrui, mais en plus, elle donnait un sens à la vie. Afin de se distinguer de la masse et de légitimer son autorité, la bourgeoisie a donc fait de son aliénation au mode « avoir » la raison de vivre de la société. En exerçant une fonction prestigieuse, en accumulant des profits financiers et en exhibant sa consommation ostentatoire celui qui appartient au groupe culturel des modernistes a les moyens de nourrir l’estime qu’il a de lui, de légitimer son autorité et de donner un sens à sa vie. En effet, la volonté de posséder un costume Hugo Boss, une Rolex, un gros 4×4, un yacht, etc., peut être un puissant moteur de l’action individuel et une raison de vivre.

À cause du réchauffement climatique, de l’épuisement des matières premières, de la pollution des ressources naturelles et de la disparition de la biodiversité, un individu sain d’esprit a de plus en plus de difficulté à justifier sa réussite sur le plan matériel. Ayant conscience que l’activité de leurs entreprises nuit au climat et à l’environnement, de plus en plus de cadres dirigeants souffrent du Brown-out. Étant nuisible à l’avenir de l’humanité, la réussite sur le plan financier, professionnel et matériel n’apparaît donc plus comme désirable et donc, capable de donner un sens positif à la vie.

Pour que les 4 jours de temps libre soient en mesure de mobiliser les énergies individuelles et collectives, ils doivent proposer une vision de l’avenir viable, atteignable et désirable qui donne un sens à la vie. Afin de proposer une vision qui ne repose pas sur un système idéologique, je propose de revenir aux origines de la vie sur terre.

Depuis son apparition, la vie s’est structurée autour de trois grands principes : assurer sa subsistance, s’adapter à son environnement et évoluer vers un état toujours plus complexe. Il y a plus de 3,85 milliards d’années, la vie est apparue sous la forme d’un organisme unicellulaire. Durant 3,4 milliards d’années, la vie évolua, proliféra et se complexifia dans la mer sous la forme d’algues, d’organismes pluricellulaires, de méduses, des tubes et de vertébrés qui prendront la forme de poissons. Il y a seulement 440 millions d’années, la vie est sortie de la mer pour coloniser la terre sous la forme de mousses, de plantes, d’arbres, d’insectes, de reptiles et de dinosaures. Il faudra attendre 230 millions d’années et un cataclysme provoqué par une météorite, pour que l’extinction des dinosaures favorise l’émergence des mammifères. En fonction des ressources à sa disposition et de l’évolution de son environnement naturel, cet organisme unicellulaire n’a cessé de se complexifier pour donner vie 3,85 milliards d’années plus tard au premier hominidé.

En effet, il y a 6 millions d’années, le hasard et le processus de destruction / création lié à l’évolution des espèces ont permis l’émergence du premier hominidé du genre homo. Il faudra attendre 5,8 millions d’années pour qu’il donne enfin naissance à l’homme moderne, c’est-à-dire à l’homo sapiens. L’homo sapiens, dont nous sommes les descendants, est donc apparu il y a seulement 200 mille ans.

Depuis son apparition, l’homo sapiens a produit des outils et développé des modes d’organisation de plus en plus complexes pour dominer la nature, s’adapter à son environnement et assurer sa subsistance. La complexité de son évolution s’exprime, d’une part, par le passage de la vie nomade du chasseur / cueilleur à celle plus sédentaire de l’éleveur et du cultivateur, et, d’autre part, à travers la fabrication d’objets, l’invention de l’écriture, l’évolution du langage, des modes d’organisation sociale, etc. L’anthropologie fait apparaître l’existence d’un lien étroit entre le temps libre conquis sur la nécessité et l’évolution des civilisations. En se libérant de la contrainte de travailler pour la nécessité ou en la déléguant à des esclaves, à des salariés ou à des machines, des hommes ont pu consacrer leurs temps libres à pratiquer des activités toujours plus complexes : les peintures de la grotte de Lascaux, la construction de pyramides ou de cathédrales, l’art de la guerre, la religion, la politique, la création d’œuvres philosophiques ou artistiques, l’invention de machines, les mathématiques, la géométrie, la recherche scientifique, etc. Toutes ces créations ont contribué au progrès de l’humanité et à l’évolution de la civilisation.

Malgré le progrès technique, les facultés intellectuelles de l’homo sapiens stagnent. En effet, de nombreuses études montrent que l’individu n’utilise qu’une faible partie des capacités intellectuelles de son cerveau. Le professeur Howard Gardner a fait apparaître que chaque individu dispose de huit formes d’intelligences plus ou moins développées selon les individus (linguistique, logicomathématique, spatiale, kinesthésique, musicale, intra-personnelle, inter-personnelle et naturaliste)[5]. Étant donné que chaque individu dispose de ces huit formes d’intelligences, la sous-exploitation des capacités intellectuelles n’est pas une erreur de l’évolution. En effet, ces formes d’intelligences ne se développent pas en pratiquant des activités routinières, en se divertissant ou en consommant des loisirs marchands, mais en exerçant sa raison et sa volonté, en faisant des efforts, en créant, en expérimentant et en pratiquant des activités variées. Au lieu de déléguer le développement de ses facultés intellectuelles, psychologique, relationnel et physique à des machines ou à des prothèses artificielles, c’est à chaque individu que revient la responsabilité de développer les capacités que la nature lui a transmises depuis l’apparition de la vie sur terre.

Étant donné que le progrès technique a permis à l’homme d’assurer sa subsistance et que la réussite sur le plan financier, professionnel et matériel n’est plus envisageable, le nouveau but qui pourrait donner un sens désirable à la vie pourrait être d’apprendre à utiliser et à développer ces huit formes d’intelligences. En développant l’ensemble de ses capacités intellectuelles, psychologiques, relationnelles et physiques, non seulement, l’individu évoluera vers un niveau de complexité toujours plus élevé, mais en plus, il accédera à un comportement réellement adulte, c’est-à-dire libre, autonome et responsable. En s’émancipant et en développant ses facultés, il contribuera à l’évolution de la société dont il est le membre. Ce nouveau sens à la vie, qui va dans le sens de l’histoire, apparaît donc comme un choix de société, voire de civilisation.

Pour que ce nouveau sens à la vie ne relève pas seulement d’idées ou d’un discours, il doit s’encrer dans la réalité et les pratiques quotidiennes. Après avoir proposé un nouveau sens à la vie, il est nécessaire de présenter les conditions temporelles et les pratiques sociales de ce changement de mode de vie et de transformation sociale.

Jean-Christophe Giulinai

 

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Pour accéder aux pages suivantes :

– Quels sont les enjeux du temps libre et de son aménagement ?

– Suivre une journée de formation par semaine.

Comment favoriser la démocratie participative ?

– Favoriser la pratique d’activités émancipatrices.

– Favoriser la vie affective fondée sur le « mode être »

– Pourquoi les 4 jours de temps libre sont-ils un choix de société ?


 

[1] Arendt Hannah, Les conditions de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983, page 37.

[2] Baudelot C, Gollac M, Travailler pour être heureux ? Le bonheur et le travail en France, Paris, Arthème Fayard, 2003.

[3] Dejours Christophe, Travail vivant 2 : travail et émancipation, Paris, Payot & Rivages, 2009.

[4] Rocher Guy, 3. Le changement Social : Introduction à la sociologie générale, Montréal, HMH, 1968, page 87.

[5] Gardner Howard, Les formes de l’intelligence, Paris, Odile Jacob, 1997.