Les enjeux du temps libre et de son aménagement

Étant donné que le temps est omniprésent, il n’est pas qu’un simple repère chronologique. En effet, l’individu et le temps étant étroitement liés dans l’action, la relation ou la discussion qui se vie au présent, il ne peut pas s’y consacrer sans être présent physiquement et mentalement. Afin d’appréhender l’impact des 4 jours de temps libre sur le processus de changement social, il apparaît nécessaire de commencer par mesurer le temps libre dont disposeront les individus et de proposer un nouvel aménagement de l’emploi du temps collectif.

  • La quantification du temps libre.

Une activité sociale est dominante lorsque la durée qui lui est consacrée est objectivement la plus importante. Pour déterminer le temps social dominant d’un individu qui travaillera 3 jours, il est nécessaire de mesurer et de comparer la durée de vie éveillée des différents temps sociaux sur la semaine et l’espérance de vie de 78 ans. Les graphiques ci-dessous présentent la répartition des ressources temporelles d’un salarié qui travaillera 3 jours par semaine.

Répartition des ressources temporelles sur 3 jours par semaine

  Durée de vie hebdomadaire éveillée                    78 années de vie éveillée

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Considérant ces chiffres dans l’absolu, étant donné qu’un individu dort 8 h 30 par jour, il consacre au sommeil 60 heures, soit 35,7 % de ses 168 heures hebdomadaires. Étant plus ou moins contraint d’effectuer 34 heures de tâches quotidiennes et domestiques, il consacre 31,5 % de sa semaine éveillée à effectuer des tâches qui ne sont pas du temps libre. Travaillant 8 h par jour, perdant 1 h dans les transports et prenant 2 h de pause à midi, il consacrera 33 heures, soit 30,6 % de sa semaine éveillée à travailler. Il disposera donc de 41 heures de temps libres, soit 38 % de ses 108 heures hebdomadaire éveillées.

Considérant toujours ces chiffres dans l’absolu, étant donné qu’un individu dort 8 h 30 par jour, il consacre 241 mille heures, soit 35,3 % de ses 683 mille heures de vie à dormir. Étant plus ou moins contraint d’effectuer 141 mille heures de tâches quotidiennes et domestiques, il consacre 31,9 % de ses 441 milles heures de vie éveillée à des tâches qui ne sont pas du temps libre. Travaillant 57 mille heures, il consacre 12,9 % de ses 78 années d’espérance de vie éveillée à travailler. Ayant droit à 5 jours de temps libre par semaine, ainsi qu’à 5 semaines de congés payés et à 11 jours de fêtes chômées par an, il disposera de 243 mille heures de temps libre, soit 48,1 % de ses 441 mille heures de vie éveillée.

Que ce soit sur la semaine ou l’espérance de vie, la semaine de 3 jours provoquera l’inversion du rapport à la temporalité (temps de travail < temps libre individuel). Le temps social dominant étant le temps libre individuel, la société se recomposera autour de nouveaux modes de production, de nouvelles valeurs et de nouvelles catégories sociales dominantes. Pour que ce changement s’incarne dans la vie quotidienne, il est nécessaire de proposer l’aménagement d’un nouvel emploi du temps.

  • Quels sont les enjeux de l’aménagement de l’emploi du temps ?

Un système social s’organise autour d’un emploi du temps et de la pratique d’une activité qui coordonnent toutes les autres. Le temps de travail étant le temps social dominant, le rythme de la société est structuré par l’emploi du temps professionnel. Étant donné que la société est actuellement organisée autour du travail, comme le fait remarquer Roger Sue, il est important de ne pas idéaliser la mise en œuvre des 4 jours de temps libre. « Ceux qui se posent la question du temps libre en ont souvent une vue schématique, voire idéaliste. Ils en voient essentiellement la libération par rapport au travail quand celui-ci est vécu comme une contrainte. Ils estiment qu’ils trouveront suffisamment de ressources en eux-mêmes et dans leur activité de loisirs pour organiser leur temps libre. Mais il s’agit souvent d’une illusion qui permet de mieux supporter le travail en rêvant de ce que pourrait être une hypothétique vie de loisirs. Le passage à la retraite ôte souvent bien des illusions. »[1] En effet, depuis la maternelle, l’individu a pris l’habitude de déléguer à l’école, à l’université et à l’entreprise la responsabilité d’organiser son emploi du temps hebdomadaire et de structurer le rythme de sa vie (jour de travail et de repos, congés payés, vacances scolaires). Comme actuellement il dispose de 2 jours de repos hebdomadaire, de 5 semaines de congés payés et de quelques heures de temps libre après sa journée de travail, l’aménagement de son emploi du temps personnel peut relever de son initiative. Le peu de temps libre dont il dispose, il peut le consacrer à sa famille, à ses amis, à se reposer ou à pratiquer des activités de divertissement passives ou marchandes (shopping, tourisme, cinéma, restaurant, télévision, Internet, etc.) Étant donné qu’elles sont planifiées après sa journée de travail, le week-end ou durant les vacances, les activités personnelles qu’il pratique (sport, théâtre, lecture, politique, etc.,) sont considérées comme des occupations ou des loisirs. Étant des activités secondaires, elles ne contribuent pas à structurer le rythme de sa vie et son identité. Seuls les professionnels (acteurs, sportifs, musiciens, politiciens, etc.), qui pratiquent ces activités au quotidien, ont les moyens d’organiser leur vie et de se définir à partir de ces activités.

Étant donné que la plupart des individus n’ont pas appris à donner un sens personnel à leur temps, la confrontation à 4 jours de temps libre risque d’être une épreuve traumatisante. Pour s’en persuader, il suffit d’observer le salarié qui a consacré toute sa vie à travailler au moment du départ à la retraite. Étant souvent présentée comme un moment de repos bien mérité, de liberté retrouvée et de rêves à concrétiser, la retraite apparaît comme un objectif désirable à atteindre. Encore faut-il que le retraité ait pris le temps de la préparer et de faire un travail préalable sur lui-même à la fin de sa vie professionnelle. S’il ne s’est pas accordé ce temps, la confrontation à la retraite peut très vite devenir une source d’ennuis, de désœuvrement, d’anxiété, d’angoisse et donc, une expérience traumatisante. Étant donné que durant sa vie active, l’entreprise était son principal lieu de socialisation, du jour au lendemain le retraité se retrouve isolé, coupé du rapport aux autres et à la société. Ayant perdu ce qui donnait un sens à sa vie, c’est-à-dire l’activité professionnelle qui lui procurait des gratifications sociales et une identité, qui lui imposait un cadre et des contraintes horaires et qui le motivait à se lever le matin, il se retrouve totalement désœuvré. La retraite peut donc très vite conduire à la dépression et au suicide. Une étude de 2002 montre que 15 à 30 % des personnes âgées de plus de 65 ans souffrent de dépression[2]. Selon une étude du CepiDc-Inserm, 28 % des 10 400 suicides survenus en France en 2010 concernaient des personnes âgées de plus de 65 ans[3]. Afin d’éviter une dépression sociale généralisée, il est donc nécessaire que l’organisation des 4 jours de temps libre ne repose pas exclusivement sur les épaules de chaque individu.

Le ministère du temps libre aura donc la mission d’accompagner le changement de mode de vie et la transformation sociale occasionnée par les 4 jours de temps libre. Afin d’organiser le rythme de la société, ce ministère proposera un nouvel emploi du temps hebdomadaire autour de trois grands blocs de temps sociaux : le temps de travail, d’activités émancipatrices et de formation. Au lieu d’être de 5 jours, le nombre de journées légales d’ouverture des entreprises sera de 6 jours. L’emploi du temps des entreprises ne sera donc plus planifié du lundi au vendredi, mais du lundi au samedi. Le rythme de la société s’organisera autour de deux équipes qui se succéderont sur les lieux de travail, d’activités et de formations. Chaque individu devra travailler 3 jours par semaine pour assurer sa subsistance. Après avoir accompli son devoir envers la collectivité, il disposera de 4 jours de temps libre, soit 41 heures ou 8 plages horaires d’une demi-journée par semaine. Ceux qui le souhaiteront auront la possibilité de suivre 2 jours d’activités collectives et 1 journée de formation par semaine. Qu’elle soit individuelle ou collective, une activité structure le rythme de la vie d’un individu ou d’un groupe, si elle est planifiée à heures fixes dans un espace déterminé (salle, atelier, etc.). Tandis que les 3 jours de travail seront planifiés de 8 h à 18 h, les 2 jours d’activités collectives et la journée de formation le seront de 9 h à 17 h. Le planning ci-dessous présente l’aménagement de l’emploi du temps hebdomadaire de ces deux équipes.

planning-semaine-3-jours-2016

L’activité professionnelle étant planifiée sur 6 jours, l’équipe n 1 prendra en charge l’activité de l’entreprise du lundi au mercredi et la n 2 du jeudi au samedi. Chaque individu aura la possibilité de pratiquer 2 jours par semaine une activité collective librement choisie. Les membres de l’équipe n°1 les pratiqueront du vendredi au samedi et ceux de la n°2 du lundi au mardi. Ceux qui le souhaiteront auront également la possibilité d’assister à une journée de formation par semaine. Les membres de l’équipe n°1 y assisteront le jeudi et ceux de la n°2 le mercredi. La pause de midi, qui sera planifié de 12 h à 14 h, sera un moment de convivialité qu’il sera possibilité de partager avec les collègues de travail, de formations et d’ateliers. Au non du principe de liberté, nul ne sera contraint de pratiquer une activité collective, d’assister aux formations et de déjeuner avec ses collègues. En fonction de ses objectifs et de son projet de vie, c’est à l’individu que reviendra la responsabilité de décider de s’inscrire ou non aux ateliers et aux formations qui lui seront proposés.

Après ses 3 jours de travail, ses 2 jours d’activités et sa journée de formation, l’individu disposera de nombreuses plages horaires de temps libre commun aux deux équipes. Le dimanche et après 18 h, il aura la liberté de se consacrer à ses tâches domestiques, à sa vie familiale, affective, sociale et politique ou à des activités individuelles (solitude, lecture, méditation, footing, etc.). S’il le souhaite, il aura également la possibilité de pratiquer une activité artistique, sportive ou intellectuelle de 19 h 30 à 21 h 30. Ces plages horaires pourront également être l’occasion de rencontre et de pratique d’activité en commun entre les membres des deux équipes : des compétitions sportives, des représentations théâtrales, des concerts, etc.

En organisant le rythme de la société autour de nouvelles pratiques, cet emploi du temps collectif donnera un nouvel élan à la société qui favorisera l’émergence de nouveaux modes de vie individuels et collectifs. Ayant les moyens de planifier leurs activités personnelles sur la semaine, le mois et l’année, les employés, les ouvriers, les cadres ainsi que les chefs d’entreprises, les entrepreneurs, les professions libérales, les agriculteurs, les artisans et les commerçants retrouveront la maîtrise de leurs emplois du temps sur le long terme et donc, de leur vie. En retrouvant la maîtrise de leur emploi du temps, ils auront les moyens de se projeter dans l’avenir et donc, de choisir le sens qu’ils souhaiteront donner à leur propre existence. En transformant le rapport à soi, aux autres et à la société, ce processus individuel et collectif provoquera un changement de société.

Après avoir décrit les enjeux du temps libre et de son aménagement, il apparaît pertinent d’aborder les activités qui seront pratiquées durant ces 4 jours de temps libre.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

–  Les enjeux de l’intégration sociale et du sens de la vie

– Suivre une journée de formation par semaine

– Favoriser la pratique d’activités émancipatrices

– Dynamiser la démocratie participative

– Favoriser la vie affective fondée sur le « mode être »

– Pourquoi les 4 jours de temps libre sont-ils un choix de société ?

 

[1] Sue Roger, Vers une société du temps libre ?, Paris, PUF, 1982, page 63.

[2] Lefebvre des Noettes, V. Epidémiologie psychiatrique. Neurologie-Psychiatrie-Gériatrie (NPG), 2002; janvier février (7) : 10-15.

[3] Comité National pour la Bientraitance et les Droits des Personnes Agées et des Personnes Handicapées, Prévention du suicide chez les personnes âgées, [En ligne] (consulté le samedi 17 février 2018), http://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/CNBD_Prevention_du_suicide_Propositions_081013.pdf

 

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