La croissance du PIB épuiserait-elle les sols ?

Jean-Christophe Giuliani

Épaisse de 30 cm en moyenne, la couche de terre qui recouvre les sols abrite d’intenses échanges biologiques et physico-chimiques. Elle fournit les éléments indispensables à la croissance des végétaux, filtre l’eau, contrôle l’alimentation des nappes phréatiques, régule le cycle du carbone et de l’azote et constitue l’habitat de près de 80 % de la biomasse. L’agriculture, dont l’Homme dépend pour son alimentation, nécessite l’exploitation de terres arables, c’est-à-dire de terres pouvant être labourées et cultivées. Dans un rapport datant de décembre 2015, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) affirmait qu’un tiers des terres arables de la planète étaient menacées de disparaître[29]. La disparition de la biodiversité, l’agriculture intensive, l’urbanisation et le réchauffement climatique provoquent l’épuisement, l’érosion, le tassement, l’acidification, la pollution et la salinisation des sols.

Les principales causes de l’épuisement des sols sont l’agriculture et l’élevage intensifs. L’exploitation intensive, la monoculture (blé, soja, betterave, maïs, colza, etc…), les cultures inadaptées aux écosystèmes et aux climats locaux, ainsi que l’usage intensif d’engrais chimique et de pesticides accélèrent l’épuisement et la dégradation des sols. En perturbant la vie souterraine et les échanges biochimiques, les labours profonds en réduisent la fertilité. En appauvrissant les teneurs en nutriments, en humus et en matières organiques, qui constituent l’engrais naturel des plantes, la surexploitation agricole les épuise également. À l’échelle mondiale, les rendements agricoles ont augmenté de 3 % de 1950 à 1984 et de 1 % de 1984 à 1995. Depuis 1995, ils stagnent ou se réduisent. À cause de la surexploitation, 40 % des surfaces agricoles françaises présentent des risques d’épuisement. L’épuisement des sols provoque une baisse des rendements agricoles qui nécessite un usage croissant d’engrais chimique. Le graphique ci-dessous présente l’évolution des quantités d’azote vendues ramenées à la surface fertilisable.

–  Source : Unifa, enquête sur les livraisons d’engrais en France Métropolitaine – SSP, statistique annuelle agricole. Traitements : SOSeS, 2015[30].

Tandis qu’en 1972, il fallait environ 55 kg d’azote pour fertiliser un hectare, en 2013, il en fallait 85 kg, soit une hausse de 54,5 %. Entre 1972 et 2013, tandis que les surfaces fertilisables diminuaient de 11 %, les livraisons d’engrais de synthèse azotée augmentaient de 29 %[31]. À cause de l’exploitation intensive, malgré un usage intensif d’engrais chimique, les rendements ne cessent de diminuer. Dans certaines régions du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, les rendements agricoles sont passés de 5 à 0,5 tonne à l’hectare.

À cause de l’épuisement des sols, 33 millions d’hectares de terres sont détruits chaque année au niveau mondial. Ce rythme est désormais supérieur à celui de la pédogenèse, c’est-à-dire celui de la régénération et de la formation des sols. À terme, l’agriculture et l’élevage intensifs, qui sont encouragés par les banques et l’industrie agroalimentaire, provoqueront une chute des rendements agricoles, dont les conséquences seront la hausse des prix des produits alimentaires. La hausse des prix provoquera des famines, des révoltes de la faim, des tensions politiques et des guerres. Afin d’éviter l’épuisement des sols, il est désormais urgent de changer la finalité de l’agriculture, les pratiques agricoles et de régime alimentaire.

Contrairement aux idées reçues, l’agriculture intensive n’est pas destinée à nourrir les populations, mais à enrichir les banques, à spéculer en bourse et à nourrir du bétail. Afin d’investir dans la terre et le matériel d’exploitation, un agriculteur est obligé de s’endetter auprès d’une banque. Pour rembourser ses traites, il est plus ou moins contraint, d’une part, d’utiliser des engrais chimiques et des pesticides pour augmenter les rendements, et d’autre part, de produire de manière intensive du colza, des betteraves, du soja, du blé, du maïs, de l’avoine, etc… qui sont, pour l’essentiel, destinés à nourrir du bétail. Il est important de préciser que plus de 70 % des terres agricoles ne sont pas utilisés pour nourrir des êtres humains, mais du bétail[32]. Ces matières premières agricoles étant cotées en bourse, elles sont soumises à la loi du marché et à la spéculation. En devenant un producteur de matières premières à part entière, l’agriculteur s’est aliéné à une logique économique au détriment de sa fonction nourricière.

Pour éviter que la sécurité alimentaire soit compromise par l’épuisement des sols, l’élevage intensif et la spéculation, il est nécessaire de changer d’habitudes alimentaires. En réduisant la consommation de protéines animales au profit de protéines végétales (lentille, haricot, quinoa, spiruline, etc…), il sera possible d’en finir avec l’élevage intensif et donc, de réduire la surface des terres destinées à nourrir le bétail. En produisant davantage de légumineux, de fruits et de légumes, l’agriculture biologique et maraîchère locale assurera la sécurité alimentaire des populations. En limitant l’usage d’engrais chimique et de pesticides et en réhabilitant les semis directs, les haies, l’assolement, la rotation des cultures et les jachères, ces formes d’agricultures permettront de régénérer l’activité biologique et microbienne des sols et donc, d’éviter leur épuisement. En s’affranchissant de la logique économique, l’agriculteur retrouvera sa fonction nourricière initiale.

La nécessité de changer de régime alimentaire ne concerne pas que l’épuisement des sols, elle concerne également les stocks et la qualité de l’eau.

Jean-Christophe Giuliani

 

Pour accéder aux pages suivantes :

– La croissance du PIB serait-elle responsable du réchauffement climatique ?

– La croissance du PIB épuiserait-elle les stocks de matières premières ?

– La croissance du PIB épuiserait-elle les ressources biologiques ?

 

[29] FAO, Les sols sont en danger, mais la dégradation n’est pas irréversible, [En ligne] (consulté le 10 novembre 2016), http://www.fao.org/news/story/fr/item/357221/icode/

[30] Ministère de l’environnement, de l’énergie et de la mer, L’utilisation des engrais azotés en France, [En ligne] (consulté le 10 novembre 2016), http://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/lessentiel/ar/2396/0/lutilisation-engrais-azotes-france.html

[31] Ibid.

[32] Wikipédia, Impact environnemental de l’élevage, [En ligne] (consulté le 4 janvier 2019), https://fr.wikipedia.org/wiki/Impact_environnemental_de_l%27%C3%A9levage