La croissance épuiserait-elle les ressources en eau ?

Jean-Christophe Giulinai

L’eau est à l’origine de la vie sur terre. Les stocks d’eau de la planète sont estimés à 1,39 milliard de km3 (1 km3 = 1 milliard de m3). Tandis que 97,6 % des stocks sont situés dans les océans, 2,4 % sont situés dans les calottes glaciaires, les eaux souterraines, l’eau douce superficielle et les vapeurs d’eau atmosphérique. Pour se développer, les espèces terrestres, dont l’espèce humaine fait partie, ont besoin d’une eau douce et potable, c’est à dire, d’une eau utile qui ne soit pas salée et polluée. Les eaux souterraines abritent 0,54 % des stocks utiles de la planète. Par conséquent, 98 % des eaux utiles à la consommation domestique, à l’irrigation des terres et à l’usage industriel ne représentent que 7,5 millions de km3, soit 7 trillions 500 milliards de m3.

Le rapport du Sénat, « Eau : Urgence déclarée » datant de juin 2016, affirmait que les stocks d’eau souterraine de la France étaient estimés à 2 000 km3, soit 2 000 milliards de m3[33]. Les stocks d’eau utiles étant limités, avant de proposer des solutions pour les préserver, il est nécessaire d’identifier les activités qui en consomment le plus. Chaque année la France prélève environ 32 milliards de m3 d’eau utiles pour assurer ses activités économiques et domestiques. Le graphique ci-dessous présente les consommations d’eau utiles par secteur d’activité en 2015.

–  Source : délégation à la prospective du Sénat, d’après le Conseil d’État (données consommations)[34]

Tandis que les usages domestiques consomment 24 % des 32 milliards de m3 d’eau utiles par an, les usages à caractère économique (agriculture 48 %, industrie 6 % et refroidissement des centrales nucléaires 22 %) en consomment 76 %. Utilisée à tous les stades de la production de métaux, de plastiques, de papiers, du raffinage du pétrole, etc…, l’eau est indispensable à l’industrie. En effet, la production d’un kg d’acier nécessite entre 300 et 600 litres d’eau et celle d’un kg de papier 500 litres. Étant polluées, les eaux rejetées par l’industrie sont impropres à l’usage industriel, agricole et domestique. C’est-à-dire qu’elles sont dangereuses pour la santé.

Les plantes ayant besoin d’eau pour se développer, l’agriculture en est le principal consommateur. La surexploitation de certaines régions agricoles, telle que l’Andalousie, menace les stocks d’eau qui y sont déjà limités. Dans d’autres régions, ce n’est pas la quantité, mais la qualité qui est menacée. Comme elle utilise toujours plus d’engrais chimiques et de pesticides, l’agriculture intensive pollue et détériore la qualité des nappes phréatiques. En Bretagne, à cause de l’agriculture et de l’élevage de porcs intensif, l’eau du robinet n’est plus potable[35]. Étant indispensable à l’agriculture, l’eau est une ressource stratégique dont le contrôle peut être une cause de tensions politiques et de conflits. Le territoire d’Israël étant en grande partie aride, l’eau est une ressource stratégique majeure. Le contrôle de l’eau de la vallée du Jourdain est donc l’une des causes du conflit qui oppose les Israéliens aux Palestiniens[36]. À terme, la surexploitation agricole et industrielle, les sécheresses et la pollution des stocks d’eau utiles risquent de provoquer une pénurie, dont les conséquences seront une hausse des prix, une baisse des rendements agricoles et donc, une augmentation des famines, des émeutes et des guerres.

Afin de limiter son gaspillage, le ministère de l’Écologie finance des campagnes à destination des ménages. Étant donné que c’est l’agriculture qui consomme le plus d’eau utile, c’est à ce secteur que l’État devrait s’adresser. Avant de proposer des solutions pour la réduire, il est nécessaire d’identifier les secteurs agricoles qui en consomment le plus. Le graphique ci-dessous présente le nombre de litres d’eau nécessaire pour produire un kilogramme de nourriture.

–  Source : Sénat, Eau : Urgence déclarée[37] et FAO, L’utilisation de l’eau en agriculture[38].

Ce graphique montre que la production d’un kg de viande de bœuf, d’agneau et de volaille nécessite entre 6 000 et 13 500 litres d’eau, que celle d’un kg de blé, de légumineuse (haricot, lentille, etc…), de pomme de terre et de maïs nécessite entre 500 et 1 000 litres et que celle d’un kg de salades et de tomates nécessite entre 20 et 100 litres. Puisque c’est la production d’un kg de viande qui en utilise le plus, si la population des pays industrialisés remplaçait les trois quarts de sa consommation de protéines animales par des protéines végétales (haricot, lentille, soja, quinoa, etc…), il serait possible de réduire considérablement la consommation d’eaux utiles. Ce changement de régime alimentaire permettrait d’en finir avec l’élevage intensif et la déforestation, de favoriser le renouvellement des sols et de réduire la consommation d’eau utile, la taille des surfaces agricoles et les rejets de méthane provoqués par la flatulence du bétail. Puisque la production de protéines végétales génère moins d’activités économiques que la production de protéines animales, ce changement de régime alimentaire ne favorisera pas la relance de la croissance du PIB.

Il n’y a pas que l’agriculture et l’élevage intensifs qui détériorent la qualité des sols et des stocks d’eau utiles. Elle l’est également par les rejets de déchets industriels et domestiques.

Jean-Christophe Giuliani

 

Pour accéder aux pages suivantes :

– La croissance du PIB serait-elle responsable du réchauffement climatique ?

– La croissance du PIB épuiserait-elle les stocks de matières premières ?

– La croissance du PIB épuiserait-elle les ressources biologiques ?

 


 

[33] Sénat, Eau : Urgence déclarée, rapport d’information n 616, déposé le 19 mai 2016, [En ligne] (consulté le 24 novembre 2016), http://www.senat.fr/rap/r15-616/r15-616_mono.html

[34] Ibid.

[35] Delhommais Pierre-Antoine (2013), Bretagne, tout n’est pas bon dans le cochon !, Le Point, [En ligne] (consulté le 12 décembre 2018), https://www.lepoint.fr/environnement/bretagne-tout-n-est-pas-bon-dans-le-cochon-30-10-2013-1749816_1927.php

[36] Amiot Hervé (2013), Eau et conflits dans le bassin du Jourdain, Les clés du Moyen-Orient, [En ligne] (consulté le 12 décembre 2018), https://www.lesclesdumoyenorient.com/Eau-et-conflits-dans-le-bassin-du-Jourdain.html

[37] Ibid.

[38] FAO, Chapitre trois – L’utilisation de l’eau en agriculture, [En ligne] (consulté le 24 novembre 2016), http://www.fao.org/docrep/007/y4683f/y4683f07.htm