Déréguler les prix de l’alimentation

Qu’il soit cadre, employé ou ouvrier, un salarié a besoin de satisfaire ses besoins physiologiques. En exerçant une activité professionnelle, il perçoit un salaire qui lui permet de payer son loyer, son alimentation, ses factures d’eau, de gaz et d’électricité, les traites de sa maison, etc… Afin de préserver la légitimité de son autorité, l’élite économique a retenu et mis en pratique les conseils avisés du révérend protestant J.Townsend, qui datent de la fin du 18e siècle. « L’obligation légale du travail donne trop de peine, exige trop de violence et fait trop de bruit ; la faim au contraire est non seulement une pression paisible, silencieuse et incessante, mais comme le mobile le plus naturel du travail et de l’industrie elle provoque aussi les efforts les plus puissants. Perpétuer la faim du travailleur, c’est donc le seul article important de son code de travail. »[1]

  • Analyse des dépenses et de la part du Smic allouées à l’alimentation et au logement de 1959 à 2013.

Étant donné que la satisfaction des besoins physiologiques provoque les efforts les plus puissants, pour augmenter les profits des entreprises, inciter les salariés à travailler toujours plus et étouffer les revendications portant sur la durée du travail, il suffit d’augmenter constamment la part des dépenses des ménages allouée à l’alimentation et au logement. Tandis que les industriels, les banquiers et les cabinets de conseils en marketing mettent en œuvre des stratégies différenciées en fonction des besoins et des publics, les politiques fournissent un cadre juridique favorable à la mise en œuvre de ces pratiques commerciales. Afin de les identifier et de les décrire, je propose d’étudier ces dépenses. Le graphique ci-dessous, présente l’évolution des dépenses et de la part du Smic alloué à l’alimentation et au logement de 1959 à 2013.

–  Source : Insee, 2.201 Consommation finale effective des ménages par fonction à prix courants[2].
–  Source : Insee, 1.115 Produit intérieur brut et revenu national brut par habitant[3].
–  Source : Insee, SM02 : salaire minimum de 1951 à 2005 (en euros courants)[4].
–  Source : Insee, SM01 : salaire minimum pour 35 heures hebdomadaires (en euros courants)[5].

La courbe des dépenses moyennes mensuelles par habitant allouées à l’alimentation et au logement a été obtenue en divisant les dépenses de consommation finale effective des ménages consacrée à ces dépenses par la population totale sur douze mois. Cette courbe correspond aux dépenses moyennes d’un individu indépendamment de son âge. J’ai pris en compte le Smic net mensuel d’un salarié à temps plein, car, d’une part, c’est le revenu qu’il perçoit réellement à la fin du mois, et, d’autre part, les évolutions de son taux horaire, du temps de travail et des prix ont un impact immédiat et visible sur la part allouée à ces dépenses et donc, sur son pouvoir d’achat.

De 1959 à 2013, les dépenses allouées à l’alimentation et au logement sont passées de 16 € à 578 €. Tandis que le montant du Smic net mensuel passait de 39 € à 1 121 €, la part du Smic allouée à ces dépenses passait de 41 % à 51,6 %, soit une hausse de 10,5 points. Le montant du Smic ayant été multiplié par 28,7, il n’a pas permis d’absorber la hausse de ces dépenses qui l’ont été par 36. Afin d’identifier les causes de la hausse des dépenses et de la part du Smic allouées à ces dépenses, avec l’exemple d’Alain, qui est au Smic et caissier à temps plein, je propose d’étudier son évolution, sur les périodes de 1959 à 1967, de 1967 à 1982, de 1982 à 2003 et de 2003 à 2013.

De 1959 à 1967, les dépenses d’Alain allouées à l’alimentation et au logement sont passées de 16 € à 30 €. Tandis que le montant du Smig net mensuel passait de 39 € à 52 €, la part qu’il allouait à ces dépenses passait de 41,1 % à 58 %. En passant de 49,7 % à 54 %[6], la hausse de 4,3 points de la part de la valeur ajoutée versée en faveur de la rémunération des salariés n’a pas empêché la perte du pouvoir d’achat d’Alain de 17,9 points. La revalorisation du Smig, qui avait été instauré par la loi du 11 février 1950[7], était indexée sur le taux d’inflation. L’indice des prix ayant augmenté de 31,4 %[8], la hausse du taux horaire a été de 36,5 %. Le montant du Smig ayant augmenté de 33,3 %, il n’a pas permis à Alain de compenser la hausse de ces dépenses qui étaient de 88,4 %.

De 1967 à 1982, les dépenses d’Alain allouées à l’alimentation et au logement sont passées de 30 € à 171 €. Tandis que le montant du Smic d’Alain passait de 52 € à 441 €, la part qu’il allouait à ces dépenses passait de 58,1 % à 38,7 %. En passant de 54 % à 62 %, la hausse de 8 points de la valeur ajoutée versée aux salariés a provoqué une hausse du pouvoir d’achat d’Alain de 19,4 points. Une partie de cette hausse est due à la revalorisation du Smig de 35 % obtenu lors des accords de Grenelle de mai 1968[9]. Le 2 janvier 1970, le Smig a été remplacé par le Smic. Le taux horaire du Smic étant indexé sur l’indice des prix à la consommation (article L141-3 du Code du travail[10]) et le salaire moyen (article L141-7), il augmentait plus vite que celui du Smig. Le taux d’inflation ayant été multipliés par 3,8 et le salaire moyen par 5,6, le taux horaire du Smic a été multiplié par 9. Le montant du Smic ayant été multiplié par 8,5, il a permis à Alain d’absorber la hausse des dépenses qu’il consacrait à l’alimentation et au logement qui a été multiplié par 5,7. En diminuant la part des dépenses, la hausse du Smic a provoqué une hausse du pouvoir d’achat d’Alain.

De 1982 à 2003, les dépenses d’Alain allouées aux subsistances sont passées de 171 € à 439 €. Tandis que le Smic passait de 441 € à 851 €, la part des dépenses d’Alain passait de 38,7 % à 51,6 %. En passant de 62 % à 57 %, la baisse de 5 points de la valeur ajoutée versée aux salariés a provoqué une perte de pouvoir d’achat d’Alain de 12,9 points. Cette perte est également due, dans une moindre mesure, à la loi Aubry sur les 35 heures. De 2000 à 2003, à cause des 35 heures, comme le montant du Smic a diminué de 0,6 %, il n’a pas permis de compenser la hausse des dépenses d’Alain qui ont augmenté 11,4 %. Le taux horaire du Smic ayant été revalorisé de 146 %, il n’a pas suivi la hausse du taux de l’indice des prix qui a augmenté de 81,9 % et celle de 106 % du salaire moyen. À cause de ce décrochage de 41,9 points, la revalorisation du montant du Smic de 94,9 % n’a pas permis à Alain de compenser la hausse de 157 % du budget alloué à ces dépenses. La mise en œuvre de la doctrine idéologique ultralibérale a donc provoqué une diminution du pouvoir d’achat d’Alain de 62,1 points.

De 2003 à 2013, les dépenses d’Alain sont passées de 439 € à 578 €. Tandis que le montant du Smic passait de 851 € à 1 121 €, la part qu’il allouait à ces dépenses se stabilisait à 51,6 %. En passant de 57 % à 58,4 %, la hausse de 1,4 point de la valeur ajoutée versée aux salariés a provoqué la stagnation du pouvoir d’achat d’Alain. Même si le taux d’inflation a augmenté de 17,7 % et le salaire moyen de 24,4 %, le taux horaire du Smic a seulement été revalorisé de 31,2 %. À cause de cet écart de 10,9 points, la hausse du Smic de 31,7 % a juste permis d’absorber la hausse des dépenses allouées à l’alimentation et au logement sans augmenter le pouvoir d’achat d’Alain. La hausse du Smic a donc juste compensé la perte occasionnée par les 35 heures.

La doctrine idéologique ultralibérale, dont les principes de base sont le libre marché, la dérégulation des prix et la privatisation des services publics, a été mise en œuvre à partir de 1983. De 1982 à 2013, la part de la valeur ajoutée redistribuée aux salariés sous la forme d’une rémunération est passé 62 % à 58,4 %. À cause de cette baisse de 4,4 points, la part du Smic allouée à l’alimentation et au logement d’Alain est passée de 38,7 % à 51,6 %. Il a donc subi une perte de pouvoir d’achat de 12,9 points. À cause de cette perte, Alain est plus ou moins contraint de travailler toujours plus pour satisfaire ses besoins physiologiques.

Cette étude montre que le pouvoir d’achat des ménages est étroitement lié au taux horaire du Smic, au temps de travail, à la valeur ajoutée versée aux salariés et aux dépenses allouées à l’alimentation et au logement. Pour l’augmenter ou le diminuer, il suffit donc d’agir sur l’un de ces facteurs. Afin d’identifier et de décrire, d’une part, les stratégies mises en œuvre par le marketing, les industriels et les banquiers pour les augmenter, et, d’autre part, le cadre juridique et légal mis en œuvre par les politiques pour favoriser ces pratiques commerciales, je propose d’étudier les dépenses et la part du Smic allouées à l’alimentation.

  • Augmenter les dépenses et la part du Smic allouées à l’alimentation ?

Augmenter les dépenses et la part du Smic allouées à l’alimentation est l’un des premiers moyens à la disposition des industrielles de l’agroalimentaire et des politiques pour augmenter leurs profits et éviter les revendications portant sur la durée du travail. Le graphique ci-dessous présente l’évolution des dépenses et de la part du Smic allouées à l’alimentation de 1959 à 2013.

–  Source : identiques au graphique « Dépenses et part du Smic allouées à l’alimentation et au logement ».

De 1959 à 2013, les dépenses allouées à l’alimentation sont passées de 11,2 € à 193 €. Tandis que le montant du Smic net mensuel passait de 39 € à 1 121 €, la part du Smic allouée à ces dépenses passait de 28,7 % à 17,3 %. Les dépenses ayant été multipliées par 17,3, la baisse de la part du Smic de 11,4 points n’est donc pas due à leur diminution, mais à la hausse du Smic, qui a été multiplié par 28,7. Les moyens de se nourrir étant relativement limités, comment se fait-il que ces dépenses aient été multipliées par 17,3 ?

Pour augmenter les dépenses allouées à l’alimentation, l’industrie agroalimentaire et les cabinets de conseils en marketing peuvent intervenir sur l’offre et les prix. La première solution consiste à les augmenter en élargissant l’offre de produits alimentaires transformés. Une alimentation saine et équilibrée apporte les substances nutritives nécessaires au bon fonctionnement de l’organisme. Il est nécessaire de boire 1,5 litre d’eau par jour et de manger au quotidien 5 portions de 120 g de fruits et de légumes, 3 portions de 75 g de riz complet, de quinoas, de maïs, de patates douces ou de légumineux (lentilles, haricots, pois chiches, etc…), 30 g d’oléagineux (noix, amandes, noix de cajou, etc…), 2 à 3 œufs, 30 g de fromage, de 2 à 3 cuillères de 30 g d’huile d’olive, ainsi que 1 à 2 parts de poisson par semaine (sardine, maquereau, saumon, etc…).

Pour vivre plus longtemps et en bonne santé, il est conseillé d’éviter de manger trop de viande, de charcuterie et d’aliments glucidiques à index glycémique élevé (pâtes blanches, pain et riz blanc, etc…) et de limiter considérablement, voire de supprimer les alcools forts et les boissons sucrées (sodas, jus de fruits, etc…), les produits sucrés (bonbons, pâtisseries, glaces, confitures, etc…) et les aliments transformés (snacks, produits frits, plats préparés, viandes transformées, etc…) qui contiennent trop de sel, de sucres, de matières grasses et d’additifs alimentaires (colorant, conservateur, antioxydant, édulcorants, glutamate, etc…).

Bien que les aliments frais et naturels favorables à une alimentation saine et équilibrée soient relativement limités, l’offre des produits alimentaires transformés ne cesse d’augmenter. En effet, le consommateur qui se rend dans les rayons alimentaires d’un hypermarché est confronté à une augmentation constante de la largeur et de la profondeur de l’offre. Par exemple, de 1999 à 2009, le nombre de références de plats préparés frais est passé de 91 à 174, soit une hausse de 91 %[11], celui des yaourts est passé de 209 à 281, soit une hausse de 35 %[12], etc… L’industrie agroalimentaire n’élargit pas l’offre pour nourrir la population, mais pour augmenter ses profits. En élargissant l’offre, elle tente de conquérir des niches de consommateurs toujours plus étroites disposées à acheter des produits qui se distinguent par leurs marques, leurs prix, leurs qualités, ainsi que pour leurs « fonctions nutritives » et leurs « bienfaits pour la santé » plus ou moins avérée.

Afin d’appréhender ce processus, je vais prendre l’exemple du besoin physiologique de s’hydrater. Pour s’hydrater, un individu a besoin de boire en moyenne 1,5 litre d’eau par jour. Afin de le détourner de l’eau du robinet, de multiples marques d’eau en bouteille sont apparues sur le marché (évian, Vittel, etc…). En communicant sur la qualité, la pureté et les bienfaits de l’eau en bouteille, ces marques motivent le consommateur à payer 1 € le litre d’eau au lieu de 0,003 €. En 2018, une bouteille d’évian de 75 cl coûtait 3,5 € dans une boutique de la gare de Marseille. En achetant une bouteille d’eau minérale de marque, le consommateur satisfait son besoin physiologique et de sécurité. En effet, en acceptant de payer 1 € la bouteille, il étanche sa soif en ayant le sentiment de boire une eau de qualité. La consommation d’eau en bouteille a un impact direct sur la hausse des dépenses allouées à l’alimentation. En 2013, comme ces dépenses s’élevaient à 193 €, si une bouteille de 1,5 litre coûtait 1 €, un individu qui en aurait bu une par jour aurait consacré chaque mois 30 €, soit 15,5 % de ses dépenses alimentaires. En consommant uniquement l’eau du robinet, il aurait seulement dépensé 0,09 €, soit 0,05 % de ses dépenses.

Malgré le fait que l’eau soit la boisson la mieux adaptée pour étancher la soif, les linéaires des hypermarchés offrent une largeur et une profondeur disproportionnée de boissons sans alcool (boissons aux fruits, soda, thé glacé, Pulco, etc…). De 1999 à 2009, en passant de 167 à 242 références, l’offre a progressé de 45 %[13]. La vocation de ces boissons aux goûts agréables n’est pas d’étancher la soif, mais de procurer du plaisir sur un mode hédoniste. Étant donné que cette forme de plaisir s’épuise rapidement, pour s’en procurer à nouveau, le consommateur est motivé à renouveler fréquemment son acte d’achat et à accepter de payer ces boissons entre 0,80 et 5,50 € le litre. Au même titre que l’eau en bouteille, la consommation de ces boissons a un impact sur les dépenses allouées à l’alimentation. Une bouteille de Coca Cola de 1,5 litre coûte 1,55 € en Hypermarché. À raison d’une bouteille par jour, ce coût représente 46,5 €, soit 24 % des dépenses alimentaires. Il est possible de généraliser l’exemple du besoin de s’hydrater à l’ensemble des besoins de nutrition.

La seconde consiste à augmenter les prix en élargissant la profondeur de l’offre de produits alimentaires transformés. Face à la prolifération des organismes génétiquement modifiés (OGM) et à la multiplication des scandales sanitaires : le bœuf aux hormones, le lait maternel et les huiles frelatées, la crise de la vache folle, le scandale de la dioxine, les poulets à la dioxine, etc…, les consommateurs sont de plus en plus soucieux de la qualité sanitaire des produits alimentaires. Afin de répondre à leurs inquiétudes, les industriels de l’agroalimentaire et les enseignes de la grande distribution proposent des marques et des labels qui sont censés garantir la qualité et la sécurité sanitaire d’un produit. Au lieu de proposer une offre de qualité à un prix raisonnable, ils proposent donc une offre toujours plus profonde. La profondeur de l’offre permet de créer une échelle de prix entre des produits de bonnes ou de mauvaise qualité qui se distinguent par leurs prix : le 1er prix à la qualité douteuse, le produit de marque distributeurs (carrefour, Auchan, etc…) à la qualité moyenne et au prix moyen, le produit de marque (Danone, Nestlé, etc…) à prix élevés, ainsi que le produit labellisé (label rouge, critères qualité certifiés, etc…) et bio (Agriculture biologique, etc…) à la qualité et aux prix très élevés. En fonction de l’importance qu’il accorde à la qualité des produits et à sa santé, le consommateur aura, le choix entre une fourchette de prix qui varient du simple au triple (4 tranches de jambon cuit : 1er prix 1,38 € et Bio Fleury Michon 4,76 €, soit un écart de 245 %). Ce processus contribue à créer un modèle de consommation à deux vitesses : les consommateurs aisés qui consomment des produits dont la qualité est certifiée par un prix élevé et ceux qui consomment des produits « Low cost » de qualité douteuse à prix bas. Ce qui est vrai pour les produits alimentaires, l’est également pour de nombreux biens et services marchands (vêtements, meubles, voitures, smartphones, etc…). En permettant une hausse du panier moyen et des prix, l’augmentation de la largeur et de la profondeur de l’offre de produits alimentaires transformés provoque la hausse des dépenses et de la part du Smic allouées à l’alimentation.

Afin d’autoriser les acteurs économiques à fixer les prix librement, les politiques ont fixé un cadre juridique favorable à la liberté des prix. Avant 1986, les prix étaient régulés par l’Ordonnance n°45-1483 du 30 juin 1945 relative aux prix[14]. À cause de cette ordonnance, les prix des biens et des services (alimentation, logement, eau, gaz, électricité, etc…) n’étaient pas fixés librement, mais par des arrêtés ministériels. Pour que l’État ait les moyens de remplir sa mission, les entreprises devaient communiquer les informations relatives à leur activité : la justification des prix pratiqués, les éléments qui composent le prix et le coût analytiques des biens et services, etc… En abrogeant l’ordonnance de 1945, l’Ordonnance n°86-1243 du 1er décembre 1986 relative à la liberté des prix et de la concurrence[15] a permis de fixer les prix librement en fonction de la loi du marché dite « de l’offre et de la demande ». Les prix étant libres, le prix d’un même produit peut varier d’un magasin à l’autre, d’une enseigne à l’autre, voire d’un magasin d’une même enseigne à l’autre en fonction de sa taille (Carrefour, Market, City, Express, etc…) et de sa localisation géographique (région, ville, quartier, centre-ville ou périphérie, etc…). À Lille, le prix de quatre tranches de jambon cuit, dont la marque et la référence sont identiques, peut fluctuer entre 2,99 € et 2,24 €, soit un écart de 33,5 % d’un magasin d’une même enseigne à l’autre.

Même si les prix étaient libres depuis 1986, les commerçants ne pouvaient pas se permettre de les augmenter trop brutalement sans que cela soit visible. Avant d’augmenter les prix, il était nécessaire de brouiller les repères dans l’esprit du consommateur. En brouillant les repères, le passage à l’euro, qui a eu lieu en France le 1er janvier 2002, a masqué la dérégulation des prix. Tandis qu’en 2000, le prix d’un sandwich était de 10 francs (1,52 €), en 2013 il était à 4,5 € (30 francs), soit une hausse de 195 %. Avant le passage à l’euro, aucune personne sensée n’aurait accepté de payer un sandwich 30 francs. À cause du brouillage des repères, un sandwich à 4,5 € semble aujourd’hui normal. Ce qui est vrai pour le sandwich l’est pour de nombreux biens et services de consommation : une bouteille d’eau (en 2018, 75 cl d’évian coûtait 3,5 € dans une boutique de la gare de Marseille), un café pris en terrasse (Lille 5 francs en 2000 et 1,5 € en 2013), les croissants, les pâtisseries, les vêtements, les vélos, etc… Même si l’euro apparaît comme le principal responsable de la hausse des prix, il a juste masqué le véritable coupable. En effet, sans la liberté des prix autorisée par l’ordonnance de 1986, malgré le passage à l’euro, les commerçants n’auraient pas eu le droit de fixer les prix librement et donc, de les augmenter.

Depuis le passage à l’euro et la dérégulation des prix, de nombreux consommateurs affirment, à tort ou à raison, que les prix de certains produits alimentaires auraient fortement augmenté. Les prix ayant augmenté, le Smic aurait dû augmenter. En effet, le taux horaire du Smic étant indexé sur l’inflation, la loi L141-3 du Code du travail stipule que lorsque le taux d’inflation augmente d’au moins 2 %, le Smic augmente dans la même proportion. De 2002 à 2013, le taux d’inflation a augmenté de 20,1 %, soit une moyenne inférieure à 2 % par an. L’enquête sur les prix, publiée par Nice-Matin en 2012, invite à questionner ce taux. Le tableau ci-dessous compare l’évolution des prix de produits de consommation courants entre 2000 et 2010.

–  Source : Nice-Matin, « Franc-Euro : notre enquête »[16].

En comparant les écarts de prix entre le Franc et son équivalent en euro, ce tableau montre qu’entre 2000 et 2010, le prix d’un litre de lait a augmenté de 59,7 %, de six œufs de 60,3 %, d’une baguette de 75 %, de 2,5 kg de pommes de terre de 96,3 % et d’une laitue de 206 %. Malgré ce constat, les experts de l’Insee affirment que le passage à l’euro n’a pas provoqué une flambée des prix[17]. Puisqu’entre 2000 et 2010, le taux d’inflation a seulement augmenté de 15,6 %, affirmer que le passage à l’euro et la liberté des prix auraient provoqué une hausse de prix compris entre 50 % et 200 % sur certains produits apparaît donc comme une erreur de perception de la réalité.

Afin d’infirmer ou de confirmer cette affirmation, je propose d’étudier le mode de calcul de l’indice des prix à la consommation (IPC). L’IPC, qui permet d’estimer, entre deux périodes données, la variation moyenne des prix des produits consommés par les ménages, est l’instrument de mesure de l’inflation. Publié chaque mois au Journal Officiel, l’IPC hors tabac sert à indexer le Smic, de nombreux contrats privés, les pensions alimentaires et les rentes viagères. Le calcul de l’IPC repose sur l’observation d’un panier fixe de 1 000 familles de produits regroupés au sein de 161 groupes, actualisé chaque année. Ces groupes comprennent des biens et des services destinés à satisfaire des besoins physiologiques (alimentation, loyer, énergie, eau, santé, etc…) et d’autres, qui sont plus ostentatoires (habillement, transport, informatique, communication, voyage, etc…), destinés à satisfaire des besoins d’appartenance et d’estime. Le tableau ci-dessous présente les variations moyennes annuelles de l’indice des prix de 2014 à 2015.

–  Sources : Insee – indices des prix à la consommation, a) Ensemble des ménages – France[18]

L’indice global pondère chaque produit proportionnellement à son poids dans le panier moyen d’un ménage. Le poids de la pondération de chaque groupe de produits est sensé correspond à la part des dépenses de consommation d’un consommateur moyen. En 2014, les produits manufacturés étaient pondérés à 25,8 %, l’énergie à 8,2 %, les services à 47,4 %, etc… Tandis que certaines de ces pondérations correspondent à la part de la consommation finale effective des ménages, d’autres n’y correspondent pas. Par exemple, comme la part de la consommation destinée à l’habillement et aux chaussures est de 4 %[19], elle correspond à la pondération de ces dépenses qui est de 4,4 %. La part de la consommation alimentaire étant de 13,4 %, même si elle est supérieure de 3,2 points, sa pondération, qui est de 16,6 %, correspond à ces dépenses. La part allouée au logement, à l’eau, au gaz, à électricité et aux autres combustibles étant de 26,5 %, la pondération de 7,7 % ne correspond pas aux dépenses allouées aux loyers, à l’eau et à l’enlèvement des déchets. Cet écart de 18,8 points peut donc expliquer la perception des ménages qui ont le sentiment que les prix des loyers ont augmenté bien plus vite que l’inflation, qui était seulement de 20,1 % entre 2002 et 2013.

Étant donné qu’il existe 161 groupes de produit, la hausse des prix d’un groupe peut être compensée par la baisse d’un autre sans provoquer l’augmentation de l’indice des prix. Tandis que les prix de l’habillement et des chaussures diminuaient de 0,9 %, ceux des produits frais, dont la pondération est de 2,1 %, augmentaient de 5,3 %. La baisse des prix de l’habillement, qui est destinée à satisfaire des besoins d’appartenance et d’estime, a donc permis de compenser la hausse des prix de produits frais destinés à satisfaire des besoins physiologiques au quotidien sans provoquer la hausse de l’indice des prix.

Cette forme de compensation apparaît également entre les produits frais et les produits alimentaires transformés. Tandis que le prix des produits frais, qui sont pondérés à 2,1 %, augmentait de 5,3 %, celui des produits alimentaires transformés, qui sont pondérés à 14,5 %, diminuait de 0,2 %[20]. Si le prix des produits transformés n’avait pas diminué, la hausse des prix des produits frais aurait provoqué une augmentation de l’indice des prix. Entre 2014 et 2015, malgré un taux d’inflation de 0,5 %, le prix des légumes a augmenté de 6,8 % et celui des fruits de 4,8 %[21]. Étant donné qu’une hausse de prix peut être compensée, il est possible d’affirmer que, malgré un taux d’inflation de 20,1 %, les prix de certains produits frais et de consommation courants aient pu augmenter de 50 % à 200 % entre 2002 et 2013.

Même si le taux d’inflation était de 20,1 % entre 2002 et 2013,à cause, d’une part, de la règle de compensation et d’une pondération inadéquate, et, d’autre part, des écarts de prix dus à la largeur et à la profondeur de l’offre et à la diversité des prix d’un même produit en fonction des points de vente, le prix des produits alimentaires favorables à une alimentation saine et équilibrée a pu augmenter plus vite que le taux d’inflation. Le Smic étant indexé sur le taux d’inflation, les ménages modestes, dont la part des dépenses allouées à l’alimentation est la plus élevée, subissent à la fois une hausse des prix des subsistances et une stagnation de leur revenu qui se traduit par une perte de pouvoir d’achat. Malgré l’abondance de l’offre de produits alimentaires transformés, les salariés sont donc contraints de travailler toujours plus pour satisfaire leurs besoins physiologiques.

Après avoir étudié les stratégies appliquées à l’alimentation, je propose d’identifier et de décrire celles utilisées pour augmenter les dépenses et la part du Smic allouées au logement.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

Je consomme, donc je suis


[1] Marx Karl, Le Capital Livre I section V à VIII, Paris, Flammarion, 1985, page 113.

[2] Insee, 2.201 Consommations effectives par fonction à prix courants, [En ligne] (consulté le 15 janvier 2013), https://www.insee.fr/fr/statistiques/2383640?sommaire=2383694

[3] Insee, 1.115 Produit intérieur brut et revenu national brut par habitant, Op.Cit.

[4] Insee, SM02 : salaire minimum de 1951 à 2005, [En ligne] (consulté le 14 février 2017), https://www.insee.fr/fr/statistiques/2122816?sommaire=2122819

[5] Insee, SM01 : salaire minimum pour 35 heures hebdomadaires (en euros courants), [En ligne] (consulté le 14 février 2017), https://www.insee.fr/fr/statistiques/2122816?sommaire=2122819

[6] Insee, 1.107 Partage de la valeur ajoutée brute à prix courants [En ligne] (consulté le 25 février 2017), https://www.insee.fr/fr/statistiques/2383629?sommaire=2383694

[7] Wikipédia, Salaire minimum interprofessionnel garanti, [En ligne] (consulté le 12 janvier 2019), https://fr.wikipedia.org/wiki/Salaire_minimum_interprofessionnel_garanti. Le Smig fixait un planché minimum au taux horaire de la rémunération de tous les salariés, dont la revalorisation était indexé sur la hausse du taux de l’indice des prix à la consommation.

[8] France-inflation.com, Tableau de l’inflation en France avec inflateur cumulé depuis 1961, [En ligne] (consulté le 6 octobre 2018), http://france-inflation.com/inflation-depuis-1901.php

[9] Wikipédia, Accord de Grenelle, [En ligne] (consulté le 6 octobre 2018), https://fr.wikipedia.org/wiki/Accords_de_Grenelle

[10] Légifrance, Salaire minimum de croissance , [En ligne] (consulté le 6 octobre 2018), https://www.legifrance.gouv.fr/affichCode.do?idSectionTA=LEGISCTA000006154055&cidTexte=LEGITEXT000006072050&dateTexte=19821113 Article L141-3 : lorsque l’indice national des prix à la consommation atteint un niveau correspondant à une hausse d’au moins 2 % par rapport à l’indice constaté lors de l’établissement du salaire minimum de croissance immédiatement antérieur, le salaire minimum de croissance est relevé dans la même proportion à compter du premier jour du mois qui suit la publication de l’indice entraînant ce relèvement. Article L141-7 : En aucun cas, l’accroissement annuel du pouvoir d’achat du Smic ne peut être inférieur à la moitié de l’augmentation du pouvoir d’achat des salaires horaires moyens enregistrés par l’enquête trimestrielle du ministère du travail.

[11] Le journal du net, 4e les plats préparés frais : +83 références en dix ans, [En ligne] (consulté le 10 octobre 2011), http://www.journaldunet.com/economie/distribution/les-references-en-hypermarche/plats-cuisines-frais.shtml

[12] Le journal du net, 8e les yaourts : +72 références en dix ans, [En ligne] (consulté le 10 octobre 2011), http://www.journaldunet.com/economie/distribution/les-references-en-hypermarche/yaourts.shtml

[13] Le journal du net, 6e, les boissons sans alcool : +75 références en dix ans, [En ligne] (consulté le 10 octobre 2011), http://www.journaldunet.com/economie/distribution/les-references-en-hypermarche/boissons-sans-alcool.shtml

[14] Légifrance, Ordonnance n°45-1483 du 30 juin 1945 relative aux prix, [En ligne] (consulté le 15 mars 2017), https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000516237&categorieLien=cid

[15] Légifrance, Ordonnance n° 86-1243 du 1 décembre 1986 relative à la liberté des prix et de la concurrence, [En ligne] (consulté le 15 mars 2017), https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do;jsessionid=8CC5770909CFA9FB2AA0603052347210.tpdjo09v_3?cidTexte=JORFTEXT000000333548&dateTexte=19960702

[16] Chevalier Jean-Michel, Eric Galliano, Alain Maestracci, Jean-Charles Pierson et Jean-François Roubaud, « Franc-Euro : notre enquête », Nice-Matin, lundi 27 décembre 2010, page 2 à 5.

[17] Simon marie (2017), L’euro n’a pas fait flamber les prix, selon l’Insee, Le Figaro.fr, [En ligne] (consulté le 4 janvier 2019), http://www.lefigaro.fr/conso/2017/05/24/20010-20170524ARTFIG00145-l-euro-n-a-pas-fait-flamber-les-prix-selon-l-insee.php

[18] Insee, Stabilité des prix à la consommation en moyenne en 2015, Prix à la consommation – moyennes annuelles (IPC) – 2015, [En ligne] (consulté le 4 octobre 2018), https://www.insee.fr/fr/statistiques/2011356

[19] Insee, 2.201 Consommations effectives par fonction à prix courants, Op-Cit.

[20] Ibid.

[21] Insee, Stabilité des prix à la consommation en moyenne en 2015, Prix à la consommation – moyennes annuelles (IPC) – 2015, Op-Cit.