Inciter les salariés à travailler toujours plus en limitant l’offre d’emploi

La satisfaction des besoins physiologiques et de sécurité est indispensable au maintien de l’équilibre biologique interne de l’individu. Quelle que soit sa catégorie socioprofessionnelle, le premier objectif d’un salarié est de sécuriser sa situation professionnelle pour satisfaire ses besoins physiologiques et ceux de sa famille. En exerçant une activité professionnelle, l’individu perçoit un salaire qui lui permet de payer son loyer, son alimentation, ses factures d’eau, d’électricité et de téléphone, les traites de sa maison, etc. Comme le fait remarquer Jean Rousselet, « Les adultes ont, en effet, moins de liberté d’action, enchaînés qu’ils sont par leurs responsabilités économiques et familiales. Comment pourraient-ils se contenter de solutions d’attentes plus ou moins marginales ou s’offrir le luxe de changements d’emploi trop fréquents quand il leur faut subvenir au jour le jour aux besoins de leurs femmes, de leurs enfants, continuer à payer régulièrement leur loyer ou leurs retraites, économiser si faire se peut pour les vacances ou pallier les risques éventuels de maladie ou du chômage ? »[1]. Étant donné qu’un climat d’insécurité, de précarité et d’instabilité risque de fragiliser sa santé physique et psychique, pour assurer la satisfaction de ses besoins, il a besoin d’un emploi sécurisé et stable.

Les trente glorieuses étaient une période de plein emploi. L’offre étant plus abondante que la demande, il n’y avait pas de compétition pour accéder à l’emploi. Comme les salariés n’avaient pas peur de perdre leurs emplois, la menace du licenciement étant inopérante. Le rapport de force étant en leur faveur, cette période connue de nombreuses luttes sociales qui ont permis d’améliorer les conditions de travail et d’augmenter le pouvoir d’achat des ménages. La hausse du chômage consécutif à la crise de 1973 inversa le rapport de force en faveur du patronat. De 1973 à 2013, la population active à la recherche d’un emploi est passée de 394 milles[2] à 2,8 millions de personnes[3]. Si la hausse du chômage est un problème pour les salariés, elle est la solution pour le patronat. La capacité de résistance des salariés ayant été affaiblie par le chômage et la peur du chômage, les luttes pour la conquête de nouveaux droits ont été remplacées par des luttes pour la préservation des acquis sociaux. En effet, sous le prétexte de créer des emplois, le patronat a proposé aux gouvernements de voter des lois favorables aux intérêts des entreprises.

  • Entretenir un climat d’insécurité sur le marché de l’emploi.

Au nom de la lutte contre le chômage, les gouvernements, qui se sont succédé au pouvoir, ont légalisé le recours à l’intérim, le contrat à durée déterminée (CDD) et le travail à temps partiel. De 1980 à 2011, les effectifs des salariés à temps partiel sont passés de 6 % à 17,9 %[4]. En 2011, 2,6 % des salariés travaillaient moins de 15 heures par semaine, 9,4 % entre 15 et 29 heures et 5,1% plus de 30 heures. De 1982 à 2013, les effectifs en CDD et en intérim ont respectivement augmenté de 138 % et de 398 %[5]. En généralisant l’usage de ces nouveaux contrats de travail, les cabinets de conseils en management ont divisé les effectifs des grandes entreprises en trois catégories. La première catégorie, qui est souvent limitée aux ouvriers qualifiés et aux cadres, comprend les salariés en CDI. Ayant le droit à tous les avantages sociaux (formations, primes, mutuelle, tickets-restaurants, crèche, etc.), ils sont relativement privilégiés. Étant donné qu’ils ont l’illusion que la sécurité de leurs emplois est liée à leurs loyautés envers la direction, ils participent rarement à des grèves. En cas de ralentissement économique, ils se sentent moins concernés par les vagues de licenciements que les salariés de la seconde catégorie. Par contre, si l’entreprise menace de délocaliser, ils seront les premiers à se mobiliser pour défendre leur emploi, leurs acquis sociaux et leur identité. La seconde correspond aux salariés qui sont employés en CDD ou en Intérim. Ils sont recrutés pour remplacer un salarié absent ou répondre à une hausse ponctuelle d’activité. Ne faisant pas partie des effectifs de l’entreprise, ils ne bénéficient pas des mêmes avantages sociaux que ceux de la première catégorie. En cas de ralentissement économique, ils sont les premiers concernés par les vagues de licenciement. La troisième concerne les salariés qui sont employés par des sous-traitants de services aux entreprises (nettoyage, sécurité, maintenance informatique, etc.). Même s’ils travaillent depuis de nombreuses années pour la même entreprise, ils ne font pas partie de ses effectifs. Ils ne bénéficient donc pas des avantages sociaux qu’elle procure.

En se généralisant, le recours à l’intérim, aux CDD et au travail à temps partiel a provoqué l’apparition des travailleurs pauvres et précaires. Étant donné qu’ils sont souvent au SMIC, les salariés à temps partiel qui travaillent 24 heures par semaine perçoivent en moyenne un salaire net de 750 € par mois. Ce revenu permet à peine de subvenir aux besoins essentiels (loyer, alimentation, électricité, etc.), ainsi qu’aux frais de mobile et de transports qui sont nécessaires pour trouver et garder un emploi. En 2005, ils comprenaient 21 % de la population active. La précarité de millions de salariés n’apparaissait pas comme un problème pour la patronne du MEDEF. Lors d’une interview publiée dans le Figaro Économie du 30 août 2005, Laurence Parisot présentait la précarité comme la norme de vie des pays industrialisés. « La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? » Elle oubliait de préciser que c’était souvent la précarité de l’emploi qui était responsable de la précarité de la vie, de la santé et de l’amour.

Pour sécuriser la satisfaction de leurs besoins physiologiques, les salariés cherchent à obtenir un contrat de travail à durée indéterminée (CDI) ou de fonctionnaire. Ces emplois étant limités, ils rentrent en compétitions les uns avec les autres pour les obtenir. Lorsqu’un salarié décroche un CDD dans une grande entreprise, sa principale préoccupation est d’obtenir un CDI. Pour cela, il prouve sa compétence en remplissant ses missions et sa loyauté en se soumettant aux ordres et aux exigences de l’entreprise. Un CDI n’étant jamais acquis, lorsqu’il en décroche un, il fait tout pour le conserver. La peur de le perdre l’incite à se soumettre à sa direction, à accepter la flexibilité et l’intensification de son rythme de travail, à éviter de se syndiquer et de revendiquer l’amélioration de ses conditions de travail. Pour le conserver, il sera également capable de refouler ses valeurs morales, ses convictions et ses aspirations. Malgré ses valeurs humanistes et écologistes, il acceptera de contribuer au « sale boulot »[6] : harceler un salarié, enfreindre le Code du travail, polluer une rivière, etc.

Le mal-être et l’état de stress, consécutifs à la soumission ou à l’inhibition de l’action (SIA), fragilisent la santé physique et psychique des salariés. De plus en plus de salariés sont sujets à des états anormaux d’agitation et d’angoisse, accompagnés d’une diminution de la lucidité et d’un rétrécissement de la pensée. Aux États-Unis, plus de la moitié des 550 millions d’heures de travail perdues dans le secteur privé pour cause d’absentéisme sont en grande partie liés au stress[7]. Les coûts liés à l’absentéisme et au stress représentent 10 % du PIB du Royaume-Uni. En France, entre 1985 et 1993, les files d’attente en psychiatrie adulte ont augmenté de 13 %. Les principaux troubles étaient la schizophrénie, la maladie d’Alzheimer, l’alcoolisme, la toxicomanie et l’addiction (consommation, jeux, sexe, travail, etc.). Ces symptômes sont révélateurs d’un malaise social profond qui concerne toutes les couches de la société.

  • Baisser les charges salariales au nom de la création d’emploi et de la compétitivité.

La branche d’activité qui emploi le plus de salariés en CDD, en intérim et à temps partiel subi est celle des services marchands. Étant donné que de 1973 à 2013, la part des effectifs de cette branche est passée de 33 % à 49 %[8], c’est également celle qui emploie le plus de salariés. Cette branche comprend, entre autres, la grande distribution, les services aux entreprises (nettoyage, sécurité, logistique, etc.) et les servies aux particuliers (services à la personne, hôtellerie, restauration, etc.). Même si les emplois d’agent d’entretien, de caissière, d’employé libre-service, d’aide à domicile, de plongeur, etc., sont peu qualifiés, le taux horaire légal de ces emplois est le SMIC.

Contrairement aux activités de la branche industrielle, celles de la branche des services marchands ne peuvent pas être délocalisées. En effet, il n’est pas possible de délocaliser en Chine un emploi de plongeur, de femme de ménage ou de caissière. Comme ces emplois ne peuvent pas être délocalisés, au nom de la compétitivité et de la création d’emplois, les dirigeants de ces secteurs d’activités réclament la suppression du SMIC, une baisse des charges sociales et un assouplissement du droit du travail. Considérant les contraintes liées au Code du travail comme un frein à la création d’emploi, le patronat souhaite le démanteler pour favoriser la négociation individuelle entre l’employeur et le salarié. En effet, selon le MEDEF, un salarié devrait avoir la liberté d’accepter ou de refuser le contrat précaire et la dégradation des conditions de travail qui lui sont proposés. Si le droit du travail était démantelé, la compétition s’organiserait autour du taux de rémunération horaire et des conditions de travail. Le déséquilibre entre l’offre et la demande étant en faveur des employeurs, les salariés qui auront le privilège de trouver un emploi seront ceux qui accepteront la rémunération la plus basse et les conditions de travail les plus dégradantes, précaires et serviles.

Avec la directive Bolkestein, le patronat dispose déjà d’un cadre juridique pour contourner légalement le droit du travail et le SMIC. Depuis décembre 2006, la directive Bolkestein permet aux entreprises de services des pays d’Europe de l’Est (Pologne, Roumanie, etc.) de fournir des prestations de services sur le territoire français en appliquant les mêmes conditions de travail que dans leurs pays d’origine. C’est-à-dire le même niveau de revenu, de protection sociale et de droit du travail. Sur les routes de France et d’Europe de l’Ouest, de plus en plus de camions sont conduits par des chauffeurs routiers polonais, roumains, etc. Ces chauffeurs, qui sont employés par des entreprises françaises, travaillent pour un salaire et un niveau de protection sociale inférieure à un chauffeur français. Cette forme de dumping social contribue à faire baisser les salaires et le niveau de protection sociale des salariés. Le chômage de masse, les délocalisations et la directive Bolkestein offrent aux entreprises de multiples moyens de baisser le coût du travail. Au nom de la compétitivité et de la création d’emploi, le MEDEF demande aux salariés de revenir progressivement au niveau des conditions de travail du 19e siècle.

Si le salarié ne parvient pas à obtenir un CDI pour satisfaire son besoin de sécurité, il se repliera sur un CDD ou un contrat d’intérim pour préserver la satisfaction de ses besoins physiologiques. Par contre, si son emploi est sécurisé par un CDI, la motivation du besoin d’appartenance deviendra sa principale préoccupation.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

– Je travaille, donc je suis


[1] Rousselet Jean, L’allergie au travail, Paris, Ed du Seuil, 1974, page 39

[2] Eymard-Duvernay François, Le chômage a augmenté de 12 % entre mars 1973 et mars 1974, Economie et statistique, N°62, Décembre 1974. page. 39-43.

[3] Insee, Population au chômage (en milliers) et Taux de chômage (en %), enquêtes Emploi 1975-2013, séries longues.

[4] Insee, enquêtes Emploi 2003-2011, Temps partiel selon le sexe et la durée du temps partiel en 2012.

[5] Insee, T402: Formes particulières d’emploi et parts dans l’emploi, par sexe et âge regroupé, en moyenne annuelle, données de 1982 à 2013, corrigées pour les ruptures de série, en France métropolitaine, personnes de 15 ans et plus, enquêtes Emploi (calculs Insee).

[6] Dejours Christophe, Souffrance en France :banalisation de l’injustice sociale, Paris, Ed du Seuil, 1998, page 101.

[7] Professeur Cary L. Cooper, Paula Liukkanen et Dr Susan Cartrwight, stress prevention in the workplace : Assessing the costs and benefits to organizations, 1996, Dublin, Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail.

[8] Insee, 6.209 Emploi intérieur total par branche en nombre d’équivalents temps plein, Comptes nationaux, Base 2010

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