Appartenir à une entreprise, un privilège

Satisfaire le besoin d’appartenance est indispensable à l’équilibre psychologique d’un individu. Si l’on met de côté la dimension économique, durant la vie active, l’entreprise est le principal lieu de socialisation et d’intégration sociale. L’appartenance à une entreprise donne au salarié les moyens de se socialiser, d’intégrer le rythme d’un collectif de travail, de trouver sa place dans la société et de structurer son identité. Elle lui procure également les moyens de s’exprimer, d’être écouté et soutenu, d’avoir une place et un rôle à jouer et de recevoir la preuve de sa propre existence. Avant la fermeture du site de production de Levi’s à La Bassée, les salariés étaient fiers d’appartenir à cette entreprise qui leur procurait un rythme de vie, un lieu de socialisation, un statut, une identité et une place dans la société. Lorsque Lévi’s a délocalisé sa production en Turquie en mars 1999, ils ont perdu bien plus qu’un simple revenu. En se retrouvant au chômage, ils n’avaient plus de repères temporels, de liens sociaux et d’identités.

En 1973, pour éviter la hausse du chômage, le patronat aurait pu choisir d’augmenter progressivement le nombre de journées de repos hebdomadaire. Étant donné que ce choix aurait remis en question le processus d’intégration sociale par le travail, il a favorisé l’usage du contrat à temps partiel. De 1975 à 2013, les effectifs à temps partiel sont passés de 8,3 % à 18,4 %[1]. Tandis que la réduction du temps de travail est un choix collectif, qui correspond à un choix de société, le contrat à temps partiel est un choix individuel. Même si les salariés peuvent demander de travailler à temps partiel, cette forme de contrat est surtout proposée, voire imposée par l’employeur. L’article L 3123-5 du Code du travail autorise les salariés à déposer une demande pour travailler à temps partiel. Malgré ce droit, seuls 5 % des cadres travaillent à temps partiel 4 jours sur 5. Pour l’essentiel, les demandes concernent des femmes qui désirent consacrer du temps à leurs enfants et des salariés qui souhaitent suivre une formation ou créer une entreprise. Comme ces demandes concernent la vie de famille et le rapport au travail, elles ne menacent pas la suprématie de l’intégration sociale par le travail. Par contre, les demandes, qui concernent le souhait de disposer de temps libre pour pratiquer des activités personnelles, pourraient être perçues comme un signe de désengagement et de démotivation. Le cadre qui souhaiterait disposer de temps libre pour raison personnelle risquerait de voir sa carrière stagner ou d’être remplacé par un autre qui ne compterait pas ses heures. Le cadre au chômage, qui chercherait un emploi qualifié à temps partiel, aurait beaucoup de difficulté à en trouver un. Il aurait donc le choix entre travailler 5 jours par semaine, être au chômage ou postuler à un emploi peu qualifié à temps partiel subi.

Les emplois à temps partiel subi concernent davantage les employés peu qualifiés que les cadres. Étant souvent fixé en fonction de l’activité de l’entreprise, l’aménagement des horaires de ces emplois est souvent flexible et instable. Même si un employé dispose de nombreuses heures de temps libre, étant donné qu’il ne maîtrise pas l’aménagement de son emploi du temps, il a beaucoup de difficultés à s’intégrer à un groupe social en dehors du travail. Il est donc dépendant de son activité professionnelle pour s’intégrer socialement. L’intégration à un groupe nécessite de participer à des réunions ou à des ateliers qui sont organisés chaque semaine ou chaque mois à des heures fixes. Par exemple, si un salarié souhaite suivre des cours de théâtre, il peut s’inscrire à un atelier qui a lieu tous les mardis de 19 h 30 à 21 h 30. Pour planifier cet atelier, il doit disposer d’un emploi du temps stable sur le mois et l’année. Comme ses horaires changent chaque semaine en fonction de l’activité de l’entreprise, il ne peut pas planifier d’activités collectives à moyen et long terme. À cause de ses horaires instables, il est contraint de se rabattre sur des activités individuelles (télévision, cinéma, jeux vidéos, shoping, etc.), des cafés ou des réseaux sociaux virtuels (Facebook, etc.) qui ne nécessitent pas de planification. À ce titre, les emplois à temps partiel subi contribuent davantage à la désintégration sociale qu’à l’insertion des salariés. Ne remettant pas en question l’intégration sociale par le travail, le temps partiel subi ne menace pas la suprématie du temps social du travail et donc, l’ordre économique.

Tant que le besoin d’appartenance n’est pas satisfait, le salarié rentre en compétition pour le satisfaire. Lorsqu’il est satisfait, la motivation de satisfaire le besoin d’estime devient plus forte.

Jean-Christophe Giuliani

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– Se réaliser en travaillant : une illusion.

 


[1] Insee, T403:Emploi et part dans l’emploi selon la quotité de temps de travail, par sexe et âge regroupé, en moyenne annuelle, données de 1975 à 2013, corrigées pour les ruptures de série, en France métropolitaine, personnes de 15 ans et plus, enquêtes Emploi (calculs Insee).