S’estimer en s’élevant dans l’échelle hiérarchique

« On peut en effet admettre qu’une motivation fondamentale ne disparaîtra pas, à savoir la réponse à l’angoisse existentielle, autrement dit à l’angoisse de la mort. Cette angoisse qui prend à la gorge tout être humain dès qu’il a conscience d’être et qui ne le quitte qu’à la mort, les sociétés contemporaines font un effort constant pour l’occulter, car elle gêne leur finalité de production de marchandise. Quand on est préoccupé par sa promotion sociale, on l’est moins par la signification de sa propre existence et l’on redevient plus efficace dans un processus de production. On peut se demander si celui qui réussit le mieux dans un tel processus, celui dont l’élévation hiérarchique est la mieux assurée, n’est pas finalement l’être le moins humain, le moins conscient, le plus aveugle, je serais tenté de dire le moins “intelligent”, le plus automatisé, le plus satisfait, le plus gratifié pas sa dominance, le moins inquiet, le véritable “imbécile heureux”. »[1].

La satisfaction du besoin d’estime de soi est indispensable au développement des facultés d’un individu. N’ayant que 2 journées de repos hebdomadaire, les cadres et les classes moyennes disposent de très peu de temps libre pour satisfaire leur besoin d’estime autrement que par l’activité professionnelle. Afin de les motiver à s’investir, les cabinets de conseils en management proposent de nombreux moyens de satisfaire ce besoin. Pour nourrir l’estime qu’il a de lui, le cadre a besoin de recevoir des récompenses et de la reconnaissance de la part de sa direction. Les primes, l’avancement, la voiture de fonction ou les stock-options qu’il obtient lorsqu’il a atteint ses objectifs le motivent à s’investir toujours plus. Pour satisfaire son besoin d’estime, le cadre a également besoin de faire un travail utile, visible et varié, de participer à la définition de ses objectifs et d’être apprécié par ses supérieurs. Le besoin de se sentir utile n’est pas un simple désir altruiste. Il relève du souci de se sentir solidaire, d’avoir une place, un rôle reconnu et d’éprouver sa propre nécessité. Il existe de nombreux « emplois bidon »[2], qui n’ont aucune utilité sociale et ne répondent à aucun besoin réel, dont l’intitulé de la fonction est souvent valorisant. En effet, si les traders, les gestionnaires de patrimoines, les consultants en marketing, etc., faisaient grève pendant des mois voire des années, ils ne dérangeraient personne. Tant que les classes moyennes occupent des emplois bidon, ils ne remettent pas en question la centralité du travail. Pour préserver l’estime qu’il a de lui, le cadre qui exerce un emploi bidon n’a aucun intérêt à questionner son utilité réelle.

Le cadre qui cherche à satisfaire son besoin d’estime accorde plus d’importances au montant de sa rémunération et à son statut hiérarchique qu’au contenu réel de sa mission. L’argent étant l’étalon de la valeur d’un individu, la valeur d’un salarié est déterminée par le montant de sa rémunération. Plus son revenu est élevé, plus sa valeur sociale est élevée, plus il a de facilité à nourrir l’estime qu’il a de lui. À l’inverse, plus son revenu est proche du SMIC, moins il a de valeur sociale, plus il a de difficulté à nourrir l’estime qu’il a de lui. Même si le gestionnaire de patrimoine occupe un emploi bidon, il sera mieux rémunéré et donc, plus valorisé qu’une aide-soignante qui occupe un emploi réellement utile à la collectivité. La position occupée dans la catégorie socioprofessionnelle du travail procure également les moyens de nourrir l’estime de soi. En manageant une équipe, le cadre a les moyens de s’élever au-dessus de la masse et d’éprouver un sentiment de puissance. La satisfaction qu’il éprouve ne provient donc pas des responsabilités qu’il est censé assumer, mais de la position qu’il occupe dans la hiérarchie de l’entreprise. Plus sa position hiérarchique est élevée, plus il suscite le regard, l’attention, l’admiration, le respect et l’envie de ses collaborateurs. Autrement dit, l’estime qu’il a de lui ne provient pas de l’exercice de savoirs, de savoir-faire et de compétences, mais de la reconnaissance sociale que lui confère son statut professionnel.

Tant que le besoin d’estime n’est pas satisfait, le cadre rentre en compétition pour le satisfaire. Dès qu’il est satisfait, le besoin de réalisation de soi émerge à la conscience.

Jean-Christophe Giuliani

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– Appartenir à une entreprise, un privilège.

– Se réaliser en travaillant : une illusion.

 


[1] Laborit Henri, Nouvelle Grille, Paris, Robert Laffont, 1974, page 200.

[2] Graeber David, On the Phenomenon of Bullshit Jobs, Strike! Magazin, August 17, 2013