Les enjeux du temps sur le plan individuel et collectif

La régulation des tensions et des conflits inhérents à la vie sociale et aux activités humaines sont à l’origine de lois, de règles, de valeurs et de croyances qui ont contribuée à la construction de systèmes de signification de l’existence idéologique qui peuvent être religieux, économiques ou politiques. Ces systèmes régulent, organisent, médiatisent et donnent un sens à la vie, à la pratique d’activités particulières et aux relations que les individus tissent les uns avec les autres. Qu’elles soient guerrières, politiques, philosophiques, religieuses, économiques, professionnelles, artistiques, etc., ces pratiques sociales valorisées et reconnues par ces systèmes contribuent à structurer et à légitimer l’identité, le rôle et le statut social d’un individu. L’espace immatériel qui unit les systèmes idéologiques et les pratiques sociales aux individus est le temps. L’individu et le temps étant indissociables, dans l’optique d’une réflexion sur les conditions d’un changement de mode de vie et d’une transformation sociale désirable, il apparaît donc nécessaire d’étudier les enjeux du rapport au temps sur le plan individuel et social.

Sur le plan individuel, le temps et son aménagement ont des répercussions directes sur les moyens de se socialiser, de nourrir l’estime de soi et de s’accomplir. Pour le démontrer, je commencerai par définir et quantifier le temps libre dont dispose un individu. S’il manque de temps libre, je présenterai les solutions qu’il a à sa disposition pour en retrouver. Je poursuivrai ma démonstration en abordant l’impact de l’aménagement de l’emploi du temps sur la qualité de vie et le mode de vie d’un individu. L’individu et le temps étant indissociables, pour terminer, je tenterai de montrer comment le temps consacré à l’activité professionnelle contribue à structurer son identité et ses habitus.

Sur le plan social, les enjeux du contrôle et de l’aménagement du temps apparaissent comme un véritable choix de société, voire de civilisation. Afin de le démontrer, je commencerai par décrire les caractéristiques du temps social dominant et de la dynamique des temps sociaux. Pour montrer l’imbrication du temps social avec la dynamique des temps sociaux, je terminerai cette analyse en présentant le déclin de l’ordre religieux au profit de l’ordre économique.

Quels sont les enjeux du rapport au temps sur le plan individuel ?

Le temps est au cœur de nos préoccupations quotidiennes. Nous passons notre temps à dire que nous manquons de temps, qu’il nous faut plus de temps, etc. L’individu et le temps étant étroitement liés dans l’action qui se vit au présent, dans l’optique d’une réflexion sur les conditions d’un changement de mode de vie individuel, il apparaît nécessaire de le prendre en considération. Pour cela, je commencerai par quantifier le temps libre dont dispose un individu sur sa durée de vie active, une semaine et une journée. Ensuite, je tenterai de trouver les moyens qu’il a sa disposition pour retrouver du temps libre. Pour finir, en m’appuyant sur des exemples d’emplois du temps professionnel, je tâcherai de démontrer que l’aménagement du temps a un impact direct sur le mode de vie et la qualité de vie d’un individu.

  • Le temps, une ressource immatérielle limitée.

Sur le plan individuel, le temps est une ressource immatérielle limitée qui peut être quantifiée par l’horloge sous la forme d’heures, de minutes et de secondes. Étant donné qu’une année comprend 8 760 heures et qu’en 2013 l’espérance de vie moyenne d’un français était de 78 ans, chaque individu dispose d’une durée de vie moyenne de 683 280 heures, de 409 968 000 minutes ou de 2 459 808 000 secondes. S’écoulant seconde après seconde au rythme de la trotteuse, le temps de vie d’un individu ne peut pas être stocké. En effet, à l’inverse de l’argent, du pétrole et des matières premières, il est impossible de stocker une heure, une journée, un mois ou une année pour l’utiliser ultérieurement, la donner ou la vendre. Le seul moyen d’augmenter son temps de vie est d’augmenter sa durée de vie.

En ce qui concerne le temps libre, son accroissement ne relève pas exclusivement de l’augmentation de la durée de vie. Pour le démontrer, il est nécessaire de le quantifier. Mais avant de le quantifier, il apparaît pertinent de le définir.

  • Comment définir le temps libre ?

Le temps libre est souvent défini en opposition au temps contraint du travail. Le temps peut être considéré comme libre, lorsque le choix de son usage n’est plus soumis aux nécessités de la vie et à des activités plus ou moins contraintes. En effet, sept jours par semaine, un individu doit dormir et effectuer un certain nombre de tâches quotidiennes qui lui prennent plus ou moins de temps : hygiène personnelle, préparer le petit déjeuner et le repas du soir, faire la vaisselle, etc. Cinq jours par semaine, il prend sa voiture pour se rendre sur son lieu de travail. À midi, il prend un temps de pause pour se détendre et déjeuner. Étant donné que le temps de trajet et la pause sont inhérents à l’activité professionnelle, je considère qu’ils font partie du temps de travail. La journée de travail terminée, une nouvelle commence. En effet, chaque jour, l’individu est plus ou moins contraint d’effectuer un certain nombre de tâches domestiques : faire les courses et le ménage, laver et repasser le linge, remplir des documents administratifs, etc. S’il est marié et qu’il a des enfants, il doit leur consacrer du temps pour les nourrir, les couchers, les aider à faire leurs devoirs, les accompagner à l’école, etc. L’individu dispose donc d’un temps réellement libre lorsqu’il a fini de dormir, de travailler et d’effectuer ses tâches quotidiennes et domestiques. N’étant plus soumis à la nécessité, ce temps libre, il peut le consacrer à se détendre, à se divertir, à pratiquer des activités personnelles ou le partager avec son conjoint, ses enfants ou ses amis. Encore faut-il qu’il dispose de temps libre.

  • Comment quantifier le temps libre dont dispose un individu ?

Le temps libre étant défini, il est possible de le quantifier. Pour quantifier le temps libre dont dispose un individu, je calculerai la part des grands blocs de temps qui structurent le rythme de son existence sur la journée, la semaine et 40 années de vie active. Étant donné que la durée de travail d’un employé et d’un cadre n’est pas la même, pour effectuer ces calculs, je prendrai les exemples de Pierre et de Paul. Pierre est un agent de la fonction publique. Il est gestionnaire-conseil allocataires à la caisse d’allocations familiales. Étant chef de secteur, Paul est cadre dans la grande distribution. Ils sont tous les deux mariés et ont deux enfants. La durée de vie active de Pierre et de Paul est de 40 années, soit 350 mille heures. Tandis que Pierre travaille 7 h par jour, soit 35 heures par semaine, Paul travaille 10 h, soit 50 heures. Ayant droit à 5 semaines de congés payés, 11 jours fériés et 2 jours de repos hebdomadaire, Pierre travaille en moyenne 224 jours par an. Étant au forfait jour depuis la loi du 20 août 2008, Paul travaille 235 jours par an. Même si le sommeil est un besoin vital, les heures consacrées à dormir ne permettent pas de pratiquer d’autres activités. Je calculerai donc la part des blocs de temps consacrés à l’activité professionnelle, aux tâches quotidiennes et domestiques, ainsi qu’au temps libre sur la durée de vie éveillée. Pour effectuer ces calculs, j’utiliserai le tableau de regroupement des activités journalières de l’Insee publié dans les enquêtes sur l’emploi du temps.

–  Source : Insee, Temps sociaux et temps professionnels au travers des enquêtes Emploi du temps[1].
–  Sommeil*: En moyenne, les hommes y consacrent 8 h 23 et les femmes 8 h 37.

Les trois graphiques ci-dessous présentent la répartition des ressources temporelles éveillées de Pierre et de Paul sur la journée, la semaine et 40 années de vie active. Qu’il soit un employé ou un cadre, la durée d’une journée est toujours de 24 heures.

Considérant ces chiffres dans l’absolu, Pierre et Paul dorment 8 h 30 par jour. Étant plus ou moins contraints d’effectuer 5 h 03 de tâches quotidiennes et domestiques, ils consacrent 32,6 % de leur journée éveillée à effectuer des tâches qui ne sont pas du temps libre. Travaillant 7 h, prenant 2 h de pause à midi et perdant 1 h dans les trajets, Pierre consacre 10 heures, soit 64,5 % de sa journée éveillée à travailler. À la fin de sa journée, Pierre dispose de seulement 33 minutes de temps libre, soit 2,9 % de ses 15 h 30 de vie éveillée. Travaillant 10 h, prenant 2 h de pause à midi et perdant 1 h dans les trajets, Paul consacre 13 heures, soit 82,8 % de sa journée éveillée à travailler. À la fin de sa journée, Paul ne dispose pas d’un excédent, mais d’un déficit de 2 h 33, soit -16,5 % de sa vie éveillée. Avant de se détendre, de penser un peu à lui, de pratiquer des activités personnelles ou de consacrer du temps à ses enfants, à sa femme ou à ses amis, il doit donc commencer par combler ce déficit de temps.

Un emploi du temps étant souvent planifié sur la semaine, il apparaît nécessaire de calculer le temps libre hebdomadaire dont disposent Pierre et Paul. Qu’il soit un employé ou un cadre, la durée d’une semaine est toujours de 168 heures.

Considérant toujours ces chiffres dans l’absolu, Pierre et Paul dorment 60 heures par semaine. Étant plus ou moins contraints d’effectuer 36 heures de tâches quotidiennes et domestiques, ils consacrent 32,7 % de leur semaine de vie éveillée à effectuer des tâches qui ne sont pas du temps libre. Travaillant 50 heures, Pierre consacre 46,3 % de sa semaine éveillée à travailler. Pierre dispose donc de 23 heures de temps libre, soit 21,4 % de ses 108 heures de vie éveillée. Travaillant 65 heures, Paul consacre 60,2 % de sa semaine éveillée à travailler. Paul dispose donc de seulement 8 heures de temps libre, soit 7,5 % de sa semaine éveillée.

Après avoir calculé le temps libre sur une journée et une semaine, il apparaît pertinent de calculer le temps libre dont disposent Pierre et Paul sur une durée de vie active éveillée de 40 ans.

Considérant toujours ces chiffres dans l’absolu, Pierre et Paul consacrent 124 mille heures de leurs 40 années de vie active à dormir. Étant plus ou moins contraints d’effectuer 73 mille heures de tâches quotidiennes et domestiques, ils consacrent 32,6 % de leurs 226 mille heures de vie active éveillée à des tâches qui ne sont pas du temps libre. Travaillant 89 mille heures (travail + pause + trajet), Pierre consacre 39,6 % de sa durée de vie active éveillée à travailler. Pierre dispose donc de 62 mille heures de temps libre, soit 27,8 % de sa vie active éveillée. Travaillant 122 mille heures, Paul consacre 54 % de sa durée de vie active éveillée à travailler. Paul dispose donc de 30 mille heures de temps libre, soit 13,4 % de sa vie active éveillée.

Que ce soit pour Paul ou pour Pierre, le temps de travail est le bloc de temps social dominant sur la journée, la semaine et les 40 années de vie active éveillée. Tandis que, pour Pierre, le temps libre apparaît comme le second bloc de temps social, pour Paul, il disparaît derrière les tâches quotidiennes et domestiques. Afin d’en retrouver, Paul est donc obligé de trouver des solutions pour réduire le temps qu’il leur consacre.

  • Comment retrouver du temps libre ?

La quantification du temps sur 40 années de vie active, la semaine et la journée met en évidence que la ressource la plus précieuse et la plus rare est le temps libre. Le temps libre apparaît donc comme une ressource immatérielle, dont la valeur ne cesse d’augmenter en fonction de sa rareté. La préoccupation que partagent les entreprises avec les ménages et les individus est donc la course contre le temps. Disposant de très peu de temps libre, si l’employé ou le cadre souhaite se reposer, se divertir, consacrer du temps à ses enfants, à sa famille ou à ses amis ou pratiquer de nouvelles activités librement choisies, il est obligé de réduire le temps qu’il consacre à l’activité professionnelle, ainsi qu’aux tâches quotidiennes et domestiques.

Le tableau ci-dessous présente les moyens à la disposition de Pierre et de Paul pour retrouver du temps libre.

Concernant, l’activité professionnelle, Pierre et Paul peuvent réduire leur temps de travail. En utilisant l’article L 3123-5 du Code du travail[2], Paul a le droit de déposer une demande de travail à temps partiel auprès de son employeur. Son souhait de travailler 4 jours par semaine risquerait d’être perçu comme un signe de démotivation et de désengagement. À cause de cette demande, il pourrait voir sa carrière stagner ou être remplacé par un autre qui ne compterait pas ses heures. En étant plus productif, Paul pourrait également réduire son temps de travail à 9 ou à 8 heures par jours. Étant donné qu’il est payé pour être toujours plus productif, son efficacité n’est pas destinée à réduire son temps de travail, mais s’impliquer davantage. Si Paul souhaite évoluer ou conserver son emploi, il lui sera donc conseillé de travailler au minimum 10 h par jour. Pour retrouver du temps libre, il ne lui reste plus que deux solutions : utiliser sa voiture pour se rendre sur son lieu de travail au plus vite et limiter le temps de sa pause de midi à 1 h par jour.

Étant donné que Pierre est un agent de la fonction publique, des décrets lui donnent le droit de travailler à temps partiel ou d’organiser son temps de travail sur l’année[3]. En utilisant le décret n° 2000-815 du 25 août 2000 relatif à l’aménagement et à la réduction du temps de travail, il a le droit de travailler 17 h 30, soit 2,5 jours par semaine. En utilisant le décret n° 2002-1072 du 7 août 2002 relatif au temps partiel annualisé, Pierre à également le droit d’organiser ses 807 heures de travail annuelles en travaillant uniquement 6 mois dans l’année. Son temps de travail étant divisé par deux, sa rémunération sera également divisée par deux. Sa rémunération étant annualisée, qu’il travaille ou pas, il percevra le même revenu chaque mois. Lorsqu’il travaillera, pour gagner du temps, il pourra également utiliser sa voiture et prendre 1 h de pause à midi.

Concernant les tâches quotidiennes et domestiques, le couple de Pierre et de Paul peut mettre en œuvre diverses stratégies pour retrouver du temps libre. Si Pierre a uniquement besoin de dormir 6 h par nuit, il gagnera 2 h 30 de temps libre par jour. Même s’il est marié et qu’il a deux enfants, il dispose de nombreux moyens pour retrouver du temps libre. Au lieu de perdre 1 h 30 à dîner en famille, il peut y consacrer 30 min. Comme le temps consacré à ce repas contribue à renforcer le lien entre les membres de la famille, sa réduction risque d’affaiblir la cellule familiale. Concernant les 2 h 48 destinées aux tâches domestiques, Pierre peut les déléguer à sa femme et à ses enfants. Afin d’éviter de perdre du temps avec ses enfants, il peut en déléguer la charge à sa femme ou les laisser regarder la télévision, jouer aux jeux vidéos, surfer sur Internet ou traîner dans la rue. En réduisant son temps de sommeil, en déléguant ses tâches domestiques et en limitant le temps qu’il consacre à sa famille et à sa pause de midi, Pierre pourrait disposer de 7 h 45 de temps libre par jours au lieu de 27 min et de 72 heures par semaine au lieu de 23 heures. Encore faut-il que sa femme accepte de se charger des tâches domestiques et de l’éducation des enfants. Étant donné que les femmes travaillent également, elles n’acceptent plus de se sacrifier pour le bien-être de la famille. Le partage équitable des tâches quotidiennes et domestiques apparaît donc comme une cause de tensions et de conflits au sein du couple. Au même titre que, dans les entreprises, la cellule familiale est devenue un champ de lutte pour la conquête du temps libre.

La différence entre le revenu d’un couple d’employé et de cadre apparaît avec les tâches domestiques. Comme Paul est également marié avec une cadre, son couple dispose d’un revenu suffisant pour externaliser les tâches domestiques à des entreprises de services aux particuliers.

Si Paul a besoin de dormir 6 h par nuit, il gagnera 2 h 30 de temps libre par jour. Même s’il est marié et qu’il a deux enfants, il dispose également de nombreux moyens de retrouver du temps libre. Au lieu de perdre 1 h 30 à dîner en famille, il peut y consacrer 30 min. En lui consacrant moins de temps, il risque d’affaiblir les liens qu’il tisse avec sa femme et ses enfants. La différence entre Pierre et Paul apparaît avec les 2 h 48 destinées aux tâches domestiques et à l’heure consacrée à la préparation du petit déjeuné et du repas quotidien, ainsi qu’à la vaisselle. Étant donné que le couple de Paul dispose d’un revenu plus élevé, il a les moyens d’externaliser les tâches domestiques et la charge des enfants à des entreprises de services aux particuliers, à des domestiques et à une nourrice. Par exemple, ils peuvent externaliser le soutien scolaire à une entreprise d’aide au devoir. S’ils souhaitent aller au théâtre ou passer une soirée avec des amis, ils peuvent payer une baby-sitter pour s’occuper de leurs enfants. Malgré un déficit de temps de 2 h 33, en cumulant les gains de temps gagné sur le sommeil, la pause de midi, le repas du soir et l’externalisation des tâches, Paul et sa femme pourraient disposer de 4 h 45 de temps libre par jour et de 57 heures par semaine.

L’externalisation des tâches domestiques est à l’origine du développement du secteur des services aux particuliers. À la fin des années 80, en étudiant la trajectoire des États-Unis, André Gorz en a prédit les conséquences sociales. « La société […] continuera inévitablement à se scinder. Cette scission aura (et a déjà) pour raison la répartition très inégale des économies de temps de travail : les uns, de plus en plus nombreux continueront d’être expulsés du champ des activités économiques ou seront maintenus à sa périphérie. D’autres, en revanche, travailleront autant ou même plus que présentement et, en raison de leurs performances ou de leurs aptitudes, disposeront de revenus et de pouvoirs économiques croissants. Répugnant à se dessaisir d’une partie de leur travail et des prérogatives et pouvoir lié à leur emploi, cette élite professionnelle ne peut accroître ses loisirs qu’en chargeant des tiers à lui procurer du temps disponible. Elle va donc demander à des tiers de faire à sa place tout ce que n’importe qui peut faire, en particulier tout le travail dit de “reproduction”. Et elle va acheter des services et des équipements permettant de gagner du temps même lorsque ces services et équipements demandent plus de temps pour être produits qu’ils n’en économiseraient à un usager moyen. Elle va donc développer des activités qui, sans rationalité économique à l’échelle de la société, puisqu’elles demandent plus de temps de travail à ceux qui les assurent qu’elles n’en font gagner à ceux qui en bénéficient, correspondent seulement à l’intérêt particulier de cette élite professionnelle capable d’acheter du temps à un prix très inférieur au prix auquel elle-même peut le vendre. Ces activités sont des activités de serviteur, quels que soient d’ailleurs le statut et le mode de rémunération de ceux et de celles qui les accomplissent. »[4]

La principale activité d’une entreprise de services aux particuliers n’est pas de vendre un service, mais de transformer le temps en marchandise. En vendant du temps libre, elle transforme le temps en argent. En effet, l’entreprise achète une heure de travail au SMIC, qu’elle revend entre 20 et 30 € à un particulier pour qu’il puisse disposer d’une heure de temps libre. Pour que cette heure soit rentable, l’article L241-11 du code de la sécurité sociale[5] exonère les employés de ce secteur des cotisations sociales patronales. Étant donné que pour accéder à ces services un ménage doit disposer d’un revenu minimum de 5 500 € nets par mois, ils sont uniquement accessibles aux cadres et aux classes moyennes supérieures. Pour que les classes moyennes aient les moyens d’y accéder, l’article 199 sexdecies[6] accorde un crédit d’impôt compris entre 12 000 et 15 000 € par an. L’État subventionne donc ce secteur d’activité à auteur de 10 milliards € par an. Pour que ce secteur se développe, les cadres et les classes moyennes ne doivent plus avoir le temps d’effectuer leurs tâches domestiques. La loi du 20 août 2008 a fait passer le forfait jour des cadres de 218 à 235 jours par an. Pour retrouver du temps libre, ils sont donc contraints d’externaliser leurs tâches domestiques. Les interventions de l’État ont permis l’émergence du marché du temps libre, dont les effectifs ont augmenté de 89,3 % de 1990 à 2010[7]. Ce secteur d’activité fait apparaître une fracture sociale entre ceux qui travaillent beaucoup pour un revenu élevé et ceux qui travaillent à temps partiel pour un revenu qui leur permet à peine d’assurer leur subsistance. Employant des salariés peu qualifiés, au SMIC et à temps partiel « subi », les entreprises de services aux particuliers sont donc en partie responsables de l’augmentation des travailleurs pauvres.

Après avoir quantifié le temps libre dont dispose un individu et proposé des solutions pour en retrouver, il apparaît pertinent d’étudier l’impact de l’aménagement du temps de travail sur sa qualité de vie et son mode de vie.

  • L’emploi du temps aurait-il un impact sur la qualité du temps libre ?

Bien que les activités personnelles que pratique un individu soient étroitement liées au temps libre dont il dispose, s’est l’aménagement de son emploi du temps professionnel qui détermine celles qu’il pourra pratiquer. Pour aider l’individu à améliorer sa qualité de vie et à changer son mode de vie, il apparaît donc pertinent d’étudier les enjeux de l’aménagement du temps de travail. Le calendrier et l’horloge permettent de décomposer, de mesurer et de quantifier le temps en unité stable, homogène et régulière. Tandis que le calendrier répartit une année sur 12 mois, 52 semaines et 365 jours, l’horloge décompose une journée en 24 heures, une heure en 60 minutes et une minute en 60 secondes. Ils procurent des repères temporels communs qui permettent à l’individu de planifier dans son agenda ou son emploi du temps des rendez-vous, des activités, des tâches domestiques, des réunions, des colloques, des fêtes, des vacances, etc., sur la journée, la semaine, le mois et l’année. L’emploi du temps professionnel, qui est souvent présenté sur la journée ou la semaine, fait apparaître des plages horaires de travail et de temps libre.

Comme le fait remarquer Christophe Dejours, « Le travail n’organise pas que cette partie de votre vie qui est le temps de travail. Il a un rôle majeur dans l’organisation de toutes vos activités hors travail. »[8] Le travail étant central, l’accès à un temps libre de qualité dépend de la stabilité de l’emploi du temps professionnel. Le temps libre peut contribuer à améliorer la qualité de vie et à changer le mode de vie d’un individu, s’il lui permet de planifier des projets, ainsi que des activités familiales, sociales, citoyennes et personnelles sur la semaine, le mois et l’année. Plus l’emploi du temps professionnel est stable, plus l’individu peut planifier d’activité sur le long terme, plus il peut se projeter dans le futur pour orienter et donner un sens à sa vie. Par conséquent, « Maîtriser son emploi du temps, c’est maîtriser sa vie. » À l’inverse, l’absence de stabilité et de maîtrise de l’emploi du temps peut provoquer des pathologies temporelles[9].

Même si elle est nécessaire, la hausse du temps libre ne suffira pas à elle seule à changer le mode de vie et à améliorer la qualité de vie d’un individu. Pour qu’il ait les moyens de pratiquer de nouvelles activités personnelles, il doit également disposer de plages horaires de temps libres (journées, matinées, après midis et quelques heures en fin d’après-midi), qui soient stables sur l’année. Les activités qu’un individu peut pratiquer durant son temps libre sont déterminées par les plages horaires dont il dispose sur la journée. Les plages horaires du matin (9 h à 12 h) et du début d’après-midi (14 h à 17 h) sont propices aux tâches domestiques, aux démarches administratives et à la pratique d’activités individuelles. Les activités individuelles peuvent prendre la forme de loisirs marchands (shoping, cinéma, fitness, etc.) ou de pratiques qui ne nécessitent pas de planifications collectives (courir, lire, écrire, TV, Internet, jeux vidéos, etc.). Les plages horaires situées en fin d’après-midi (17 h 30 à 19 h 30) et en début de soirée (19 h 30 à 22 h 30) sont favorables aux loisirs marchands (cinéma, théâtre, concert, bar, etc.), aux activités individuelles et surtout, à la pratique d’activités collectives. Les activités collectives peuvent prendre la forme de pratiques associatives amateurs (clubs de sports, ateliers théâtre et philosophique, cours de musique, conférences, etc.), sociales (Rotary Club, Lion’s Club, etc.) et politiques (militant, conseiller municipal et conseil de quartier, etc.). L’activité professionnelle étant centrale et dominante, la plupart des activités collectives sont planifiées après la journée de travail. En effet, à part quelques exceptions (université du temps libre, etc.), durant la semaine, les activités amateurs, sociales et politiques sont plus souvent organisées après 17 h 30 et le week-end, qu’en matinée et en milieu d’après-midi.

Les emplois du temps de Pierre, Vincent, Julie, Marthe et Marie permettent d’appréhender les enjeux de l’aménagement du temps de travail sur la qualité de vie et le mode de vie d’un individu. Julie est conseillère commerciale dans une boutique de téléphonie mobile SFR et Pierre est gestionnaire-conseil allocataires à la caisse d’allocations familiales. Ils sont tous les deux mariés et ont deux enfants de 5 et 7 ans. Ils travaillent 35 heures, ont des horaires stables et disposent de la même durée de temps libre.

Pierre commence sa journée de travail à 8 h et la finit à 16 h. Sa pause de midi n’étant que de 1 h, il ne perd pas de temps pour le déjeuner. La durée du trajet pour se rendre au travail étant de 30 min, son temps libre commence après 16 h 30. Tandis que sa femme conduit les enfants à l’école au matin, Pierre les récupère et s’en occupe après 16 h 30. Disposant de nombreuses plages de temps libres stables après 16 h 30, Pierre peut planifier dans son emploi du temps des activités domestiques, personnelles, familiales et citoyennes sur le long terme. Le lundi, lorsque sa femme rentre du travail à 18 h, Pierre va faire les courses pour la semaine au supermarché. Le mardi, après 16 h 30, il planifie des démarches administratives et, en début de soirée, participe à un atelier théâtre qui débute à 19 h 30. Le mercredi, après s’être occupé de ses enfants, il participe à un conseil de quartier qui débute à 18 h 30. Le jeudi, il assiste à des conférences qui commencent à 18 h 30 ou participe à des activités militantes. Le vendredi, Pierre passe la soirée avec sa femme ou avec des couples d’amis. Le samedi matin, seul ou avec des amis, Pierre fait une sortie en vélo. Son après-midi et sa soirée, il peut la passer avec sa famille ou ses amis. Le dimanche, après avoir effectué quelques tâches domestiques ou son jogging matinal, Pierre peut consacrer sa journée à des activités familiales. Les activités familiales, personnelles et citoyennes que pratique Pierre durant son temps libre lui permettent de se socialiser et de nourrir l’estime qu’il a de lui.

En ce qui concerne Julie, elle commence sa journée de travail à 10 h pour la terminer à 19 h. Sa pause de midi étant de 2 h, elle perd 1 h pour déjeuner. La durée du trajet pour se rendre sur son lieu de travail étant de 30 min, son temps libre commence après 19 h 30. Comme sa journée commence à 10 h, Julie peut s’occuper de ses enfants et les conduire à l’école au matin. Son mari les récupérera en fin d’après-midi. Comme la plupart des activités collectives débutent entre 18 h et 19 h 30, Julie aura beaucoup de difficultés à en planifier dans son emploi du temps après sa journée de travail. Étant donné qu’elle rentre épuisée, elle n’a qu’une envie : se détendre en se vidant la tête devant la télévision. Comme elle travaille le samedi, Julie ne dispose pas d’un week-end de 2 jours consécutifs pour consacrer plus de temps à sa famille et à ses amis. Elle peut uniquement leur consacrer du temps après 19 h 30, en allant au cinéma ou au restaurant. Le dimanche, après avoir fait son jogging matinal, elle peut consacrer toute sa journée à sa famille. Son second jour de repos étant le lundi, elle planifie des tâches domestiques : s’occuper des enfants, faire les courses pour la semaine, laver le linge et le repasser, effectuer les démarches administratives, etc. À cause de ses horaires de travail, Julie aura tendance à favoriser ses collègues de travail, sa vie de famille et ses amis pour se socialiser et à pratiquer des activités individuelles (regarder la télévision, faire du jogging, etc.) pour nourrir l’estime qu’elle a d’elle-même. Même si Julie a un tempérament plus extraverti que Pierre, son emploi du temps professionnel l’incite davantage à se replier sur sa cellule familiale et professionnelle. Ces deux exemples illustrent de manière concrète comment l’aménagement de l’emploi du temps professionnel peut déterminer la qualité de vie et le mode de vie d’un individu.

Même si elle est prépondérante, la qualité de vie et le mode de vie d’un individu ne dépendent pas exclusivement de la quantité de temps libre dont il dispose. Elles sont également déterminées par la stabilité de son emploi du temps et des blocs de temps libre dont il dispose. Marie est vendeuse au rayon littérature à la FNAC et Marthe est caissière dans un hypermarché. Elles sont toutes les deux séparées, sans enfants.

Même si Marie travaille 38 heures, son emploi alimentaire lui permet de disposer de quatre plages horaires de temps libre d’une demi-journée chaque semaine : le lundi et le mercredi, elle commence à 13 h pour finir à 20 h et le mardi et le jeudi, elle commence à 9 h pour finir à 13 h. Ses pauses de midi, qui ne concernent que le vendredi et le samedi, sont de 2 h. Les autres jours, Marie déjeune avant ou après le travail. La durée du trajet pour se rendre sur son lieu de travail étant de 30 min, son temps libre du vendredi commence après 20 h 30 et du samedi après 19 h 30. Même si Marie travaille 3 heures de plus que Pierre, elle dispose de plus de temps libre de qualité. Son emploi du temps étant stable, elle peut planifier des activités sociales et personnelles sur l’année. Le lundi, en début d’après-midi, Marie planifie des démarches administratives, ses courses pour la semaine et d’autres tâches domestiques. De 16 h 30 à 18 h, Marie est bénévole dans une association qui fait de l’aide au devoir. À 19 h, elle participe à un atelier d’écriture. Le mercredi après-midi, elle fait du fitness dans une salle de sport et en fin d’après-midi participe à un atelier théâtre qui commence à 19 h. Le mardi et le jeudi, Marie consacre ses matinées à l’activité qui répond à sa vocation : écrire un roman. Ces deux soirées, elle les passe à regarder un DVD, à lire des romans ou à écrire lorsque l’inspiration lui vient. Comme elle travaille le samedi, Marie ne dispose pas de deux jours de repos consécutifs. Elle consacre ses soirées du samedi à aller au cinéma, au théâtre, au café ou au restaurant avec ses amis. Le dimanche, après avoir fait son jogging matinal, Marie peut consacrer toute sa journée à écrire son roman ou à rendre visite à sa famille. Les activités personnelles, familiales et sociales qu’elle pratique lui permettent de se socialiser, de nourrir l’estime qu’elle a d’elle-même et de s’accomplir.

Étant à temps partiel « subi », les horaires de travail de Marthe sont éclatés sur la journée de manière aléatoire. Ses horaires de travail étant flexibles, son emploi du temps professionnel change chaque semaine au rythme des saisons et de l’activité du magasin. Tandis que sa journée de repos du dimanche est stable, sa seconde est flexible. Malgré le fait qu’elle travaille seulement 24 heures par semaine, Marthe dispose de moins de temps libre de qualité que Marie, Julie et Pierre. Ne maîtrisant pas son emploi du temps, Marthe a beaucoup de difficulté à structurer son existence et à planifier des activités individuelles et collectives sur son temps libre. En effet, la flexibilité de son emploi du temps professionnel ne lui permet pas de planifier sur l’année un atelier théâtre qui a lieu tous les mardis à 19 h.

Ayant perdu le contrôle de son emploi du temps et donc, de son existence, Marthe risque d’être victime de la « pathologie du temps présent ». Au lieu d’être un temps d’émancipation, son temps libre peut devenir un temps vide nuisible à son bien-être et à son équilibre psychique. Ne pouvant se référer au passé et se projeter dans l’avenir pour lui donner un sens, la vie quotidienne de Marthe est réduite à l’immédiateté de l’instant présent qui englobe toute son existence. N’ayant pas la maîtrise de son temps, et donc de son avenir, Marthe ne peut pas différer la satisfaction de ses désirs qu’elle doit satisfaire « tout de suite ». Pour fuir son angoisse existentielle, Marthe peut se réfugier dans la pratique d’activités addictes et compulsives qui ne nécessitent pas de planification (sexe, shopping, jeux vidéo, télévision, Internet, etc.). Si cette situation se prolonge, Marthe risque de sombrer dans une dépression qui pourrait être liée au refoulement du passé, au désespoir face à l’avenir qu’elle ne maîtrise pas ou au rejet du présent qu’elle ne contrôle plus.

Comme 18,4 %[10] de salariés qui travaillent à temps partiel « subi » dans la restauration, l’hôtellerie, les services à la personne, etc., Marthe est victime de la flexibilité du temps de travail. Étant peu qualifiés, ces emplois sont souvent payés au SMIC. Étant donné que Marthe travaille 24 heures, elle perçoit environ 780 € nets par mois. Ce revenu lui permet à peine de se nourrir, de payer son loyer, ses factures d’eau, de gaz et d’électricité et d’assurer ses frais de portable et de transports, qui sont nécessaires pour trouver et garder un emploi. Déconsidérés et mal payés, ces emplois contribuent davantage à la désintégration sociale des salariés qu’à leur insertion.

Le cas de l’emploi du temps des cadres diffère de celui des employés. Vincent est responsable de rayon textile dans la grande distribution. Il est séparé, sans enfants. N’ayant pas à pointer, il est responsable de la gestion et de la planification de son emploi du temps. En règle générale, Vincent commence sa journée à 8 h pour la finir au minimum à 19 h. À midi, il prend une pause de 1 h pour déjeuner et se reposer. Dans la culture française, l’implication et la motivation d’un cadre sont mesurées par le temps qu’il consacre à l’entreprise. Bien que nul ne soit contraint de travailler plus de 50 heures par semaine, même si Vincent est compétent et productif, s’il souhaitait réduire son implication, il risquerait de stagner dans sa carrière ou d’être remplacé par un nouveau qui ne compterait pas ses heures. En effet, étant rémunéré pour sa compétence, il est normal qu’il soit productif. Sa productivité n’est donc pas destinée à réduire son temps de travail, mais à intensifier son rythme de travail.

Consacrant plus de 60 % de sa durée de vie éveillée hebdomadaire à travailler, Vincent dispose de très peu de temps libre pour construire un équilibre harmonieux entre sa vie professionnelle et personnelle. Dans la plupart des cas, il sacrifie sa vie personnelle au profit de « sa carrière ». La durée du trajet pour se rendre sur son lieu de travail étant de 30 min, son temps libre commence à partir de 19 h 30. Le début de la plupart des activités collectives étant programmé entre 18 h et 19 h 30, Vincent a beaucoup de difficultés à en planifier dans son emploi du temps après sa journée de travail. Étant donné qu’il rentre épuisé, il n’a qu’une envie, se détendre en se vidant la tête devant la télévision ou en jouant à des jeux vidéos. Le samedi soir, malgré sa fatigue, Vincent profite un peu de la vie en allant au cinéma, au café ou en boite de nuit avec ses amis. Le dimanche, au lieu de faire du sport, il passe sa matinée à dormir. L’après-midi, il le passe en famille ou il joue à des jeux vidéos. Son jour de repos, qui peut varié selon les semaines en fonction de l’activité du magasin et de la saison, Vincent le consacre à faire ses courses pour la semaine, ses tâches domestiques et ses démarches administratives. À terme, Vincent risque d’être dépendant de son activité professionnelle et de la croissance du chiffre d’affaires de son rayon pour se socialiser et nourrir l’estime qu’il a de lui-même.

À cause de l’intensification de son rythme de travail, Vincent ne maîtrise plus le rythme de sa vie. À terme, il risque d’être victime de la « pathologie du présent ». Pour fuir son angoisse et le vide de son existence, il peut s’étourdir dans l’activisme professionnel et la consommation. Des études en psychologie ont fait apparaître qu’un individu qui ne maîtrise pas son emploi du temps consomme davantage sur un mode impulsif que celui qui le maîtrise. Pour stimuler la consommation, il suffit donc de maintenir les cadres dans un état d’urgence et d’instabilité et de leur procurer un revenu au-delà de la nécessité. Étant donné que Vincent ne maîtrise pas son emploi du temps, il consomme plus fréquemment sur un mode impulsif. Son salaire étant de 2 500 € par mois, il a largement les moyens de financer ses besoins essentiels et de transférer une part de ses revenus vers la consommation de biens et de services ostentatoires. Cette forme de consommation apparaît donc comme le symptôme d’un malaise social profond et de la compensation d’une vie gâchée à travailler. À terme, cette fuite dans le travail ou la consommation peut aboutir à une dépression ou à un burn-out[11].

Comme de nombreux cadres, entrepreneurs et chefs d’entreprises, Vincent est victime de l’intensification de ses heures de travail. Pour réussir et s’élever dans la hiérarchie, ils sont plus ou moins contraints de sacrifier leur vie familiale et sociale, ainsi que leurs aspirations personnelles. Même s’ils ont réussi sur le plan professionnel, ils n’ont plus que de l’argent, des biens matériels et des voyages à partager avec leurs enfants et leurs proches. Mais surtout, ils sont totalement dépendants de leur activité professionnelle et de leur argent pour exister socialement, construire leur identité et nourrir l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes.

Ces cinq exemples démontrent que la qualité du temps libre ne repose pas exclusivement sur la durée du travail. En effet, de ces cinq salariés, seuls Pierre et Marie disposent de plages horaires de temps libre suffisamment stable pour planifier de nouvelles pratiques de socialisation et d’expression en dehors de leur activité professionnelle. À l’inverse, Marthe et Vincent risquent d’être victimes de pathologies temporelles qui sont les symptômes d’une crise sociale du rapport à la temporalité des pays industrialisés. À partir de ces constats, la réduction de la durée légale du temps de travail ne doit donc plus être pensée en heures, mais en jours.

L’existence de l’individu étant étroitement liée à ses pratiques temporelles, pour l’aider à changer son mode de vie, tout en améliorant sa qualité de vie, il est nécessaire de lui procurer du temps libre. Pour que ce temps libre soit de qualité, l’aménagement de l’emploi du temps doit être stable et reposer sur des plages horaires d’une demi-journée, voire d’une journée. Afin de favoriser un changement de mode de vie individuel plus sobre, désirable et respectueux de l’environnement, il sera donc préférable de réduire le temps de travail en jours plutôt qu’en heures.

Après avoir étudié les enjeux du temps libre et de son aménagement sur un plan individuel, il apparaît pertinent d’aborder les enjeux du temps sur un plan collectif.

Quels sont les enjeux du rapport à la temporalité sur le plan collectif ?

La légitimité de l’autorité d’une élite ne repose pas exclusivement sur l’emploi de la force et un système idéologique. Dans l’essai « Temps et ordre social », Roger Sue présente le temps comme un instrument d’organisation qui met en évidence les rapports de hiérarchie entre les différentes activités et catégories sociales. Même si le calendrier et l’horloge mesurent, quantifient et décomposent le temps en unités stables, homogènes et régulières, il est important de préciser que le temps abstrait de ces outils techniques ne relève pas de lois naturelles ou physiques observables, mais d’une construction sociale médiatisée et normalisée par un système idéologique qui peut être religieux, économique ou politique. Les séquences de temps et les concepts d’années, de mois et de semaines du calendrier sont donc des constructions abstraites et arbitraires. En effet, tandis qu’une semaine compte 7 jours en occident, elle pouvait compter 3,4 5 voire 6 en Afrique et 10 en Chine. En organisant le rythme des pratiques individuelles et collectives, ces outils techniques permettent « […] d’établir les présences et les absences, de savoir où et comment retrouver les individus, d’instaurer les communications utiles, d’interrompre les autres, de pouvoir à chaque instant surveiller la conduite de chacun, l’apprécier, la sanctionner, mesurer les qualités ou les mérites. Procédure donc, pour connaître, pour maîtriser et pour utiliser. »[12] Permettant d’organiser, de réguler et de contrôler les relations entre les acteurs, le calendrier et l’horloge apparaissent donc comme des instruments de contrôle et de domination sociale.

Dans l’essai « Temps et ordre social », Roger Sue présente le temps comme un instrument d’organisation qui met en évidence les rapports de hiérarchie entre les différentes activités et catégories sociales. Comme toutes les sociétés se caractérisent par un certain agencement du temps, sa modification apparaît comme le signe d’une transformation sociale et donc, d’un changement de société. Cette mutation sociale intervient lorsqu’un temps social dominant est remplacé par un temps social émergeant qui, à son tour, devient dominant. L’étude des temps sociaux apparaît donc comme une grille de lecture pertinente de la dynamique des changements sociaux.

  • Quelles sont les caractéristiques du temps social dominant ?

Les temps sociaux[13] correspondent aux grands blocs de temps qu’une société se donne pour désigner, rythmer et coordonner les activités sociales auxquelles elle accorde une importance particulière. Étant de grande amplitude, ils permettent de déterminer les rythmes dominants et de distinguer les activités sociales dominantes d’une société donnée. Avec les temps sociaux, le temps n’apparaît plus comme un simple repère chronologique, mais comme le reflet de la dynamique sociale. Même si les temps sociaux donnent une approche réductrice et simplifiée de la réalité d’une organisation sociale, les activités qu’ils valorisent nous renseignent sur son système de valeurs et sa catégorie sociale dominante

Roger Sue caractérise un temps social dominant[14] à partir de cinq critères. Le premier critère est quantitatif. Il consiste à calculer et à comparer la durée objective des différents temps sociaux. Un temps social est dominant lorsque la durée consacrée à une activité sociale est objectivement la plus importante. Au début du 19e siècle, comme l’ouvrier consacrait plus de 73 % de sa durée de vie éveillée à travailler, le temps social du travail était dominant. Le second correspond au mode de production[15] social dominant. Malgré la multiplicité des formes de productions sociales (production industrielle et marchande, production religieuse, production de la femme au foyer, du sportif et de l’acteur de théâtre, du bénévole, etc.), le mode de production considéré comme dominant est celui qui est pratiqué durant le temps social dominant. Même si la production marchande des pays industrialisés représente une infime partie de la production sociale, le temps social de l’économie est tellement dominant que la notion même de production se confond avec elle. Le troisième correspond à la valeur qualitative du temps social dominant. En effet, le temps social et le mode de production dominant déterminent et hiérarchisent les systèmes de valeur d’une société donnée. En valorisant une forme de production particulière, la société permet à l’individu de s’intégrer, de nourrir l’estime qu’il a de lui et de structurer son identité. Au début du 19e siècle, comme le temps social du travail était dominant, la valeur du travail était dominante.

Le quatrième correspond à la catégorie sociale dominante. Une société se caractérise par une catégorie sociale qui donne une image plus ou moins fidèle de son système hiérarchique. Sans le contrôle du temps, l’emploi de la force et d’une idéologie ne suffirait pas à légitimer l’autorité d’une élite. Provenant d’interactions et de conflits sociaux, le privilège de donner le temps est souvent lié aux pratiques sociales de la catégorie dominante. En contrôlant et en organisant le temps, la catégorie dominante impose son temps social, ses pratiques, son mode de production et son système de valeur aux autres catégories. La légitimité d’un système hiérarchique repose sur le contrôle de pratiques et de modes de production particulièrement valorisés par la société. Le rang ou le statut social d’un individu est donc déterminé par la place qu’il occupe dans le mode de production dominant. En imposant son temps social, la catégorie dominante influence les transformations politiques et sociales, ainsi que le sens de l’histoire. Étant donné que le pouvoir est détenu par celui qui contrôle le temps, la conquête du temps apparaît comme un enjeu de luttes politiques et sociales. Le temps social, le mode de production et les valeurs de l’économie étant actuellement dominants, la hiérarchie sociale est issue de la position occupée dans la division sociale du travail. Une catégorie sociale est considérée comme déclinante, lorsque son temps social, son mode de production et son système de valeurs ne conviennent plus pour décrire la réalité sociale émergeante. Il est donc nécessaire de rechercher dans les catégories sociales émergeantes, la nouvelle catégorie dominante et donc, le nouvel ordre social. Au 18e siècle, étant donné que le pouvoir temporel, le mode de production et les valeurs de l’Église déclinaient au profit de ceux de l’économie, l’ordre monarchique déclinait au profit de l’ordre bourgeois.

Le cinquième critère correspond au temps objectivement dominant d’un point de vue quantitatif, qui est reconnu comme tel par l’ensemble de la société. Il est important de distinguer le temps social dominant de la nouvelle catégorie sociale réellement dominante, du temps social déclinant de la catégorie sociale déclinante qui se croit encore dominante. En effet, pour préserver son autorité, une catégorie déclinante peut continuer à considérer son temps social comme dominant. Lorsque le temps social objectivement dominant de la catégorie émergeante s’accroît au détriment de la déclinante, la société est en crise. La crise se renforce lorsque la catégorie déclinante nie et minimise les valeurs et les modes de production de l’émergeante. Tant que les valeurs et les modes de production de la catégorie émergeante ne remplaceront pas ceux de la déclinante, la société sera en crise. Au début du 21siècle, tandis que le temps social, le mode de production et la valeur du travail déclinent en faveur du temps libre, l’élite économique continue à considérer le travail comme la valeur dominante de la société. Après avoir défini le temps social dominant, il apparaît pertinent d’aborder la dynamique des temps sociaux.

  • Quelles sont les caractéristiques de la dynamique des temps sociaux ?

Il existe un lien étroit entre les temps sociaux dominants et la dynamique des temps sociaux. Roger Sue propose cinq grandes phases[16] qui correspondent au cycle entier d’un temps dominant : l’apogée, le déclin et le remplacement. À sa phase initiale, un temps social est dominant lorsqu’il est proche du monopole. Les autres temps sociaux sont quasiment inexistants et ne bénéficient d’aucune reconnaissance sociale. Au milieu du 19e siècle, comme les ouvriers consacraient plus de 73 % de leurs durées de vie éveillée à travailler, le temps social de travail était à son apogée. Lors de la seconde phase, de nouveaux temps sociaux émergent sous une forme mosaïque et résiduelle. Étant dépendants du temps dominant, ils ne disposent d’aucune autonomie. Au milieu du 19siècle, même s’ils sont dépendants du temps du travail, ceux de l’éducation et de la famille commencent à émerger pour les membres de la classe ouvrière. Lors de la troisième phase, les temps sociaux émergeants commencent à prendre de l’ampleur. Étant compartimentés, ils ne constituent pas encore une alternative au temps social dominant. Même si le temps dominant amorce un déclin, ses modes de production et ses valeurs restent dominants. Des tensions ou des « pressions temporelles » apparaissent lorsque les modes de production, les valeurs et les catégories sociales liées aux temps sociaux émergeants entrent en compétition avec ceux des déclinants. Ayant l’impression de manquer de temps, de courir après le temps et qu’il « manque du temps au temps », le temps est de plus en plus vécu comme un problème. Le manque de temps apparaît donc comme le symptôme que les modes de production, les valeurs et les catégories émergeantes sont contraints de coexister et de partager leur temps avec les déclinantes.

La quatrième phase apparaît lorsque des temps sociaux émergeants s’agrègent entre eux pour former des blocs de temps dominants. Étant de plus en plus autonomes, ces blocs de temps sociaux influencent les modes de production et les catégories sociales déclinantes qui en sont dépendantes. Même si les catégories déclinantes ont encore l’illusion d’être dominantes, en réalité, se sont les catégories émergeantes qui sont désormais dominantes. Les temps sociaux dominants ayant changé, la société se transforme et change de temps. C’est un moment fragile de l’Histoire où quelque chose est en train de naître, mais qui n’est pas encore là. Ce « temps » où tout bascule est celui des « malaises temporels », de tensions et de crises de plus en plus aiguës. Si cette mutation, qui s’est déjà en partie produite dans le temps vécu, n’est pas reconnue par la catégorie déclinante, la société est en crise, « elle est malade du temps ». Ce n’est donc pas une crise économique, mais une crise du rapport à la temporalité que la France subit depuis la fin des années 60. Malgré l’émergence de nouveaux modes de production et systèmes de valeurs et d’une nouvelle catégorie dominantes, l’élite économique ne veut pas reconnaître le déclin de son autorité et donc, de l’ordre économique. Ne voulant pas accepter son déclin, elle entretient un climat de crise, qui est désormais systémique.

La cinquième et dernière phase apparaît lorsque le temps social objectivement dominant est « officiellement » reconnu comme tel. En se réconciliant avec son temps et donc, avec elle-même, la société sort de la crise. La société et l’ordre social se recomposent institutionnellement autour de nouveaux temps sociaux, de nouveaux modes de production, de nouvelles valeurs et de nouvelles catégories sociales. Le cycle historique étant bouclé, on en revient à la phase initiale.

Les transformations sociales intervenues lors des grands changements historiques peuvent s’expliquer à partir de la dynamique des temps sociaux. Les tensions, les conflits et les crises qui apparaissent lors de ces mutations sont les symptômes qu’une catégorie sociale déclinante ne souhaite pas laisser la place à l’émergeante qui est désormais dominante. Étant donné que de multiples facteurs (techniques, mœurs, idéologies, climatiques, etc.) peuvent expliquer ces changements sociaux, je n’affirmerai pas que la dynamique des temps sociaux les explique à eux seuls. Je tenterai simplement de mettre en évidence qu’un temps social dominant produit toujours un nouveau temps émergeant qui, à son tour, deviendra dominant. En produisant une rupture temporelle, ce nouveau temps social dominant provoquera un changement de société. Afin d’illustrer la dynamique des temps sociaux, j’aborderai l’apogée et le déclin de l’ordre religieux de la monarchie au profit de l’ordre économique de la bourgeoisie.

  • L’apogée et le déclin de l’ordre religieux au profit de l’ordre économique.

Le rapport au temps des sociétés primitives était structuré par le rythme des saisons (printemps, été, automne et hiver). Ce rythme étant cyclique, le temps social dominant était le temps circulaire. Étant donné qu’ils communiaient périodiquement avec les Dieux et les ancêtres, le mode de production dominant des sociétés primitives était de célébrer le retour aux origines. Les valeurs dominantes étaient donc celles qui respectaient les prescriptions des Dieux et des ancêtres. L’appartenance à la catégorie sociale dominante se transmettait à la naissance. Étant capables de rentrer en relation avec les Dieux et les ancêtres, les prêtres et les sorciers en faisaient également partie. En s’inscrivant dans le rythme cyclique des saisons et le retour aux origines, l’organisation sociale de ces sociétés était relativement stable. En remplaçant le temps circulaire par le temps linaire, le Judaïsme a rompu avec le rythme cyclique des sociétés primitives. Étant tourné vers l’avenir, le temps linéaire a inscrit le temps dans la durée. En l’inscrivant dans la durée, le Judaïsme a fait apparaître la question du sens de l’histoire. En s’inscrivant également dans la continuité du Judaïsme, la religion chrétienne adopta également le temps linéaire.

La première phase, qui correspond à l’apogée du règne de l’Église Chrétienne, commence au début du moyen âge. Le temps social dominant étant le temps religieux, les hommes naissaient, vivaient et mourraient dans un monde déiste. En apportant une réponse aux angoissantes questions du sens de la vie et de la mort, la doctrine de l’Église Chrétienne imposait son pouvoir spirituel. À l’apogée de son règne, elle imposait ses valeurs, son mode de production (l’économie du salut) et ses catégories sociales dominants. Le Roi étant le représentant de Dieu sur terre, les membres de l’église et de la monarchie appartenaient à la catégorie sociale dominante. La hiérarchie sociale était donc issue de la position occupée au sein de l’Église (Pape, cardinal, Évêque, Abbés, Prêtre) et de la monarchie (Roi, Duc, Comte, Baron, Marquis, Chevalier).

Étant donné que l’Église Chrétienne détenait le pouvoir temporel, elle avait la responsabilité de donner le temps. Les instruments de son pouvoir temporel étaient la datation de l’histoire, le calendrier et les cloches. En datant l’histoire à partir de la naissance du Christ, l’Église Chrétienne incarnait son pouvoir temporel dans le temps historique. Le rôle des cloches était de structurer le rythme de la société et des activités sociales au quotidien. En sonnant à heures fixes (laudes, prime, tierce, secte, none, vêpres et complies), les cloches donnaient les heures du levé, des prières, du travail, des repas et du coucher. En exerçant une surveillance quotidienne, les cloches rappelaient l’autorité et le pouvoir temporel de l’Église. Le calendrier, qui permettait de planifier les activités politiques et sociales, ainsi que les jours de fêtes religieuses chômées, était également un instrument d’organisation, de contrôle et de stabilité sociale. Au moyen âge, pour asseoir son autorité et manifester son pouvoir temporel, l’Église Chrétienne accordait entre 132 et 142 jours de fêtes chômées à la gloire de Dieu. Les grands propriétaires fonciers et les paysans s’élevaient contre le nombre important de jours chômés qui s’harmonisaient difficilement avec le rythme de la nature et donc, les récoltes. Le pouvoir temporel de Dieu et donc, de l’Église se manifestait concrètement à travers la datation de l’histoire, l’organisation du rythme de la société et les jours chômés.

La seconde phase apparaît au milieu du moyen âge avec l’émergence du temps social du travail. Même si le travail était un commandement biblique « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », il était considéré comme une malédiction. L’un des premiers devoirs du Roi étant d’assurer les subsistances à ses sujets, il avait besoin du travail des paysans et des marchands pour en assurer la production et la distribution. Étant utile au bien commun, le travail commença à bénéficier d’une certaine forme de considération de la part de l’Église. Les subsistances étant vitales, ceux qui souhaitaient s’enrichir avec son commerce risquaient l’excommunication, voire la peine de mort. Tant que le temps social du travail se contentait d’assurer les subsistances, son émergence ne menaçait pas l’autorité de l’Église et de la monarchie.

La troisième phase apparaît, entre le 11e et le 15e siècle. Les mouvements d’urbanisation du 11e et 13siècle ont accéléré le processus de désacralisation du temps et la transformation sociale. Tandis que le rythme des villages était structuré par le temps religieux, celui des villes s’organisait progressivement autour du temps économique. Le développement des cités et de l’activité économique favorisa l’émergence d’une nouvelle classe : la bourgeoisie. Entre le 13e et le 14e siècle, le déclin du pouvoir temporel de l’église se manifesta avec l’apparition de l’horloge. En supplantant la cloche, l’horloge devenait le nouveau donneur de temps des villes. Étant visible, plus précise et régulière, l’horloge était mieux adaptée que la cloche pour réguler le rythme de la vie économique et sociale. En adoptant l’horloge, les villes commençaient à s’affranchir du pouvoir temporel de Dieu et donc, de l’Église. Le rythme des cités étant désormais dicté par l’horloge, le pouvoir temporel de l’Église déclinait au profit des artisans et des marchands.

Malgré le déclin de son pouvoir temporel, l’Église détenait toujours le pouvoir spirituel. En produisant des lois et des valeurs, sa doctrine proposait une conduite de vie qui permettait d’éviter des punitions (excommunication, enfer, etc.) et de recevoir des récompenses après la mort (paradis). En apportant une réponse à l’angoissante question de la vie après la mort, l’économie du salut permettait à l’Église de légitimer son autorité et d’exercer une influence sur les marchands et les banquiers. Ne détenant plus que le pouvoir spirituel, le pouvoir de l’église déclinait, entraînant la monarchie dans sa chute.

La quatrième phase apparaît entre le 16e et le 18e siècle. La renaissance annonça le déclin du temps religieux au profit du temps économique. En voulant retrouver la pureté religieuse, la réforme protestante engendra, malgré elle, un monde matérialiste totalement dominé par le travail et l’argent. En affirmant qu’en vertu d’un décret éternel, Dieu a attribué à chacun une destinée garantie dès la naissance, la prédestination a procuré un socle spirituel qui a profondément influencé la conduite et le sens de la vie des protestants. Selon ces décrets divins, tandis que l’élu sera sauvé et élevé à la gloire éternelle, le réprouvé sera damné pour l’éternité. Étant donné que Dieu ne dévoile pas ses décrets souverains, il était difficile de distinguer un élu d’un réprouvé. Les questions que se posaient les calvinistes étaient donc celles-ci : suis-je un élu ? Comment m’assurer de mon élection ? Selon Calvin, la divine providence a attribué à l’élu une vocation à laquelle il doit se consacrer tout entier. En exerçant sa vocation avec méthode et rationalité, l’élu améliorait sa condition et permettait à la communauté de prospérer. Le prestige social, les considérations et l’estime que lui apportait sa réussite professionnelle et financière étaient les signes de son élection divine. En transformant le travail et l’argent en moyen, but et finalité en soi, l’éthique protestante a remplacé « l’économie du salut » par « le salut par l’économie ». Ce renversement des valeurs provoqua le déclin du pouvoir spirituel que détenait encore l’Église Chrétienne.

En autorisant de prêter avec intérêt aux investisseurs et aux entrepreneurs, Calvin a profondément influencé les valeurs de la société et accéléré le déclin du pouvoir temporel de l’Église Chrétienne. Pouvant être mesuré par l’horloge et le calendrier, le temps pouvait être quantifié. Étant quantifiable comme une marchandise, il pouvait faire l’objet d’échanges et de spéculations. En transformant en argent le temps qui s’écoule entre la date de l’obtention d’un prêt et son remboursement, l’usure a transformé le temps en argent. Sous le pouvoir temporel de l’Église, le temps était par nature un bien public et inaliénable qui n’appartenait qu’à Dieu. En transformant le temps en argent, l’usure a fait de l’argent le nouveau Dieu de l’ordre économique naissant. En dépouillant le temps de ses attributs mystiques, la pratique de l’usure accéléra le déclin du pouvoir temporel de l’Église. Tandis que le pouvoir temporel de l’Église s’exprimait à travers la figure de Dieu, celui de l’économie s’exprimera à travers celle de l’argent. Étant donné que les marchands et les banquiers avaient le pouvoir de créer de l’argent à partir du temps, le pouvoir temporel de l’Église déclina au profit de celui de la bourgeoisie.

La Révolution des Lumières contribua également au déclin du pouvoir spirituel de l’Église. S’appuyant sur la recherche scientifique et des vérités objectives, les philosophes des Lumières remettaient en question les superstitions religieuses et donc, la croyance en Dieu. En faisant la promotion de la propriété, du travail, de l’usure, de la liberté du commerce des grains, les hommes des Lumières ont accéléré le déclin du pouvoir spirituel de l’Église au profit du pouvoir matériel de l’économie. Avec la liberté du commerce des grains, les physiocrates ont transformé le travail agricole et donc, les subsistances en moyen de s’enrichir.

En 1776, Adam Smith démontra que le travail permettait de créer la richesse, le développement économique et donc, le progrès social. Au même titre que l’usure, le travail transforme le temps en argent. En transformant les matières premières (coton, laine, etc.) en produits finis (robes, uniformes, etc.), le temps de travail produit des marchandises qui, lorsqu’elles sont vendues, se transforment en argent. En transformant le temps en argent, le travail contribua également à accélérer le déclin du pouvoir temporel de Dieu au profit de celui de l’argent.

En devenant le nouveau Dieu de la bourgeoisie, l’argent s’est transformé en étalon de la valeur de l’individu. En accumulant toujours plus d’argent, non seulement il prouvait son élection divine, mais en plus, il suscitait l’envie et l’admiration d’autrui. Étant donné qu’ils transforment le temps en argent, le travail et l’usure sont devenus les instruments du pouvoir et de l’autorité de la bourgeoisie. En s’agrégeant entre eux, le temps de l’horloge, du travail, du marchand, de l’usure et de la production se sont constitués en un bloc de temps homogène. Le changement de valeurs et de modes de production dominant provoqué par ce bloc de temps homogène accéléra l’effondrement du pouvoir temporel et spirituel de l’Église et de la monarchie au profit de la bourgeoisie.

Tandis que la noblesse tirait l’essentiel de ses profits de la propriété foncière, la bourgeoisie s’enrichissait avec le travail, la production, le commerce et l’usure. Étant d’essence divine, la légitimité de l’autorité de la monarchie reposait sur le pouvoir temporel et spirituel de l’Église. Ayant perdu le pouvoir temporel, spirituel et économique au profit de la bourgeoisie, la noblesse ne détenait plus que le pouvoir politique et certains privilèges. En effet, la monarchie détenait le pouvoir de voter les lois et de lever les impôts et les nobles avaient le droit d’accéder à des postes prestigieux dans l’administration et aux grades d’officier dans l’armée. Le levier du pouvoir étant désormais le Dieu argent, la lutte pour la conquête du pouvoir politique provoqua de multiples tensions, dont la conclusion fut la Révolution française.

La cinquième et dernière phase est apparue avec la Révolution française de 1789. En permettant au temps économique de l’ordre bourgeois de se substituer au temps religieux de l’ordre monarchique, la Révolution française a permis à la société de se réconcilier avec son temps. La production de « l’économie du salut » a été remplacée par la production du « salut par l’économie ». Sous l’ancien régime, quel que soit le montant de sa fortune, en fonction de sa naissance, un homme était noble ou roturier. Tous les hommes étant désormais libres et égaux en droit, ce n’était plus la naissance, mais la capacité à faire fructifier sa fortune qui devenait les nouveaux étalons de la valeur d’un individu. Le travail, l’argent et la propriété étant les valeurs dominantes, la légitimité de l’autorité d’un individu et sa place dans la hiérarchie sociale étaient déterminées par sa fortune et sa position occupée dans la division sociale du travail. En devenant la condition naturelle de l’existence de l’homme, le travail est devenu la religion des temps modernes. Étant toutes deux issues du travail, la classe bourgeoise et la classe ouvrière incarnaient les nouvelles catégories sociales de l’ordre économique.

Comme la bourgeoisie détenait le pouvoir temporel, spirituel, économique et politique, c’est à elle que revenait la responsabilité de voter les lois, d’organiser le rythme de la société et de maintenir l’ordre social. En prenant en main les institutions de l’État, la bourgeoisie organisa la société autour du travail. Afin d’établir son autorité, le parlement vota la « loi le Chapelier », supprima les corporations ainsi que les jours de fêtes religieuses qui étaient propices à l’oisiveté, aux désordres et aux émeutes. Non seulement, le travail dans les manufactures permettait de créer de la richesse, mais en plus, il était un moyen de contrôler et de surveiller la classe ouvrière, de légitimer les hiérarchies sociales et de maintenir l’ordre économique. Afin de renforcer son pouvoir temporel, elle abrogea également la loi sur la prohibition de l’usure qui autorisa le prêt avec intérêt[17].

Les travaux de Roger Sue mettent en évidence que le temps social dominant détermine les valeurs, le mode de production et la catégorie sociale dominante. La dynamique des temps sociaux fait également apparaître que l’émergence de nouveaux temps sociaux provoque le déclin des dominants au profit des émergents. En m’appuyant sur cette dynamique, il est donc possible d’appréhender les mutations sociétales actuelles et de tenter d’éclairer le passé et l’avenir.

Jean-Christophe Giuliani

 

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Pour accéder aux pages suivantes :

Les enjeux du temps et de l’emploi du temps

L’apogée et le déclin du temps religieux en faveur du temps économique

[1] Insee, Temps sociaux et temps professionnels au travers des enquêtes Emploi du temps, Économie et Statistiques, n° 352-353 de 2002

[2] Codes et lois.fr, article-l3123-5, [en ligne] (consulté le 28 septembre 2017), http://www.codes-et-lois.fr/code-du-travail/article-l3123-5

[3] Ministère de la fonction publique, Guide du temps partiel des fonctionnaires et des agents non titulaires des trois fonctions publiques, [en ligne] (consulté le 28 décembre 2016), http://www.fonction-publique.gouv.fr/files/files/IMG/Guide_temps_partiel_FPE-2.pdf

[4] Gorz André, Métamorphoses du travail : critique de la raison économique, Paris, Galilée, 1988, page 20

[5] Légifrance, Article L241-11 du code de la sécurité sociale, [En ligne] (consulté le 15 Août 2017), https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?cidTexte=LEGITEXT000006073189&idArticle=LEGIARTI000006741946&dateTexte=&categorieLien=cid

[6] Légifrance, , Article 199 sexdecies, [En ligne] (consulté le 28 septembre 2017), https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?cidTexte=LEGITEXT000006069577&idArticle=LEGIARTI000033813202&dateTexte=&categorieLien=id

[7] Insee, 6.209 Emploi intérieur total par branche en nombre d’équivalents temps plein, Op.Cit.

[8] Dejours Christophe, Souffrance en France : banalisation de l’injustice sociale, Paris, Ed du Seuil, 1998.

[9] La pathologie du présent caractérise le comportement quotidien d’un individu qui vit ses actes au temps présent, sans se référer à son passé et se soucier des conséquences de ses actes pour le futur. L’existence du sujet se ramenant au seul moment présent, l’immédiateté du temps englobe toute sa conscience. Ne pouvant se projeter dans l’avenir, sa vie n’a plus de sens. Comme il ne peut différer ses actions, elles doivent être réalisées « tout-de-suite ». Son existence quotidienne étant enfermée dans le moment présent, le sujet est confronté au vide et à l’angoisse existentielle. Pour fuir l’angoisse, il peut s’étourdir dans l’activisme, la consommation compulsive ou diverses activités addictes. Elle peut aboutir à une dépression dont l’origine est à la fois liée au refoulement du passé, au désespoir face à l’avenir et au rejet du présent que l’individu ne contrôle plus. La pathologie du passé concerne les formes de mélancolie résultant de la permanence d’un état de conscience attaché au passé. Étant exclusivement confronté à des souvenirs et expériences passées, le sujet se trouve dans l’impossibilité de vivre au présent et de se projeter dans l’avenir. Par exemple, le péché originel qui doit être perpétuellement racheté illustre ce symptôme. La pathologie du futur correspond à l’attitude de celui qui rejette plus ou moins consciemment son passé et son présent pour trouver le sens de son existence uniquement dans un futur désiré et idéalisé. Cette pathologie s’apparente aux utopies de certaines croyances idéologiques (ascension hiérarchique = réalisation de soi).

[10] Insee, T403:Emploi et part dans l’emploi selon la quotité de temps de travail, par sexe et âge regroupé, en moyenne annuelle, [En ligne], (consulté le février 2017), https://www.insee.fr/fr/statistiques/1992572?sommaire=2008058

[11] Baumann François, Burn out : quand le travail rend malade, Paris, Josette Lyon, 2006.

[12] Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975, p. 168.

[13] Sue Roger, Temps et ordre social, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, page 29.

[14] Ibid, page 126

[15] Le mode de production correspond à la somme de toutes les actions qui contribuent à produire la société.

[16] Sue Roger, Op Cite, page 137.

[17] Gilles Duteil, Delphine Thomas-Taillandier, Usure, [En ligne] (consulté le samedi 9 avril 2016), https://www.cercle-k2.fr/files/Usure-2015.pdf