Les origines de l’esprit du capitalisme

La valorisation de l’activité professionnelle et l’accumulation rationnelle du profit comme finalité en soi qui caractérise l’esprit du capitalisme sont apparues avec « l’éthique protestante ». La réforme protestante, annoncée par Luther et poursuivie par Calvin, a propagé en Europe un nouvel élan moral et intellectuel qui a permis, malgré lui, l’avènement d’un état d’esprit favorable au capitalisme.

« La doctrine calviniste, à la fois par sa doctrine propre et par les réactions psychiques qu’elle a provoquée, a engendré une morale individuelle et économique favorable à des conduites de type capitaliste. » Max Weber [1]

En effet, la pratique quotidienne de l’ascétisme moral liée à la doctrine de la prédestination annoncée par Calvin a provoqué une transformation psychique, morale et intellectuelle favorable à l’émergence de l’esprit du capitalisme.

  • Les conséquences de la prédestination.

« Chapitre III : décrets éternels de Dieu, n°3. Par décret de Dieu, et pour la manifestation de sa gloire, tels hommes […] sont prédestinés à la vie éternelle, tels autres voués à la mort éternelle. »

« N°5. Ceux parmi les hommes qui sont prédestinés à la vie, Dieu les a élus dès avant d’établir les fondements du monde, conformément à Son dessein immuable de toutes éternités ainsi qu’à Sa volonté intime et à Son bon plaisir. Il les a élus dans le Christ et pour leur gloire éternelle, de par Sa seule grâce et Son seul amour librement prodigués, en dehors de toute prescience tant de leur foi ou de leurs bonnes œuvres que de leur persévérance en celles-ci ou en celle-là, en dehors aussi de toute autre condition ou cause déterminante propre à la créature [élue] : et tout cela à la louange de sa grâce et de Sa gloire. »[2]

En affirmant qu’en vertu d’un décret éternel, Dieu a attribué à chacun une destinée garantie dès sa naissance, la prédestination a procuré un socle spirituel qui a profondément influencé la conduite et le sens de la vie des protestants. Selon ces décrets, les élus seront sauvés et élevés à la gloire éternelle, tandis que les réprouvés seront damnés pour l’éternité. Le salut et le destin de l’Homme étant garanti dès sa naissance, il ne peut le modifier. Quels que soient ses actes, l’élu ne peut perdre la grâce qui lui a été accordée, tandis que le réprouvé ne peut gagner la grâce qui lui a été refusée. Un réprouvé qui s’aviserait de se plaindre de son sort se comporterait comme un animal qui déplore de ne pas être né Homme. Mais surtout, les indulgences (offrande) que les catholiques font à l’église pour racheter leurs péchés ne permettent pas d’obtenir la grâce de Dieu.

L’Homme ne peut prendre connaissance de ces décrets souverains que si Dieu souhaite les lui communiquer. De ce fait, comme il est impossible de distinguer un réprouvé d’un élu, les questions d’un calviniste étaient celles-ci : suis-je un élu ? Comment m’assurer de mon élection ? Existe-t-il des critères qui garantiraient à coup sûr mon appartenance au monde des élus ? Pour Calvin, seule une transformation radicale du sens de la vie et des pratiques quotidiennes était à même de confirmer les signes de la grâce et de l’élection divines. À l’inverse du catholicisme, le calvinisme n’exigeait pas une bonne œuvre isolée (indulgence), mais une vie entière vouée à une œuvre érigée en système. À ce titre, le signe de l’élection se reconnaissait, d’une part, à la réussite dans l’activité qui répond à la vocation de l’élu, et, d’autre part, à une conduite morale et éthique exemplaire fondée sur l’ascétisme moral.

Selon Calvin, la divine providence a prévu pour chacun la vocation d’un métier à laquelle l’élu doit se consacrer tout entier pour sublimer son temps et son énergie au service de la société et à la gloire de Dieu. Le doute concernant la vocation étant le symptôme d’un manque de confiance en soi, de la tentation du démon, d’une foi insuffisante et d’un état de grâce imparfait, il devait être rejeté. Pour s’en libérer, l’élu devait exercer sans relâche son métier pour accéder à sa maîtrise et à la perfection. En exerçant son activité professionnelle avec méthode et rationalité, l’élu fournissait des biens et des services destinés à satisfaire les besoins essentiels de la communauté. En s’opposant à la consommation ostentatoire et à l’accumulation de la richesse qui détourne l’élu de la recherche d’une vie ascète, l’éthique protestante favorisa le processus d’industrialisation. En effet, l’enrichissement qui s’en suivait n’avait pas la vocation d’être consommé ou thésaurisé, mais d’être réinvestis dans une activité productrice.

La sentence de Benjamin Franklin exprime parfaitement les valeurs de l’éthique protestante. « Souviens-toi que le temps c’est de l’argent…Souviens-toi que l’argent est par nature générateur de profit… Celui qui assassine une pièce de 5 shillings détruit tout ce qu’elle aurait pu produire : des monceaux de livres sterling. »[3]

En plus d’apprendre à lire et à compter, l’élu devait également consacrer du temps et de l’énergie à apprendre les mathématiques et la géométrie, à lire des livres scientifiques et à faire de la recherche pour comprendre l’œuvre de Dieu. L’instruction devait lui permettre de lire la bible et d’acquérir une certaine forme d’autonomie de la pensée pour interpréter la parole de Dieu. Ces pratiques ont favorisé le libre arbitre et l’esprit critique qui a permis aux protestants d’être plus efficaces et rationnels dans leurs affaires. Mais surtout, elles ont accéléré le progrès technique à l’origine de la révolution industrielle.

  • Les conséquences de l’ascétisme moral

La conduite d’une vie fondée sur l’ascétisme moral rejetait toutes joies et jouissances naïves de l’existence. De ce fait, gaspiller son temps et son énergie étant le plus grave des péchés, la joie de vivre, le luxe, la contemplation, les loisirs, la lecture de romans, l’expression théâtrale, la pratique musicale, artistique et sportive, l’érotisme, les mondanités, les bavardages et les plaisirs de la vie étaient proscrits. Devant exercer un contrôle très strict sur ses émotions et son comportement, l’élu se façonnait une conduite de vie rationnelle et ordonnée.

« La société monarchique protégeait « ceux qui voulaient se divertir » contre la morale bourgeoise naissante et contre les conventicules ascétiques hostiles à l’autorité, de la même façon qu’aujourd’hui la société capitaliste prend soin de protéger « ceux qui désirent travailler » contre la morale de classe et les syndicats anti-autoritaires. » Max Weber [4]

L’ascétisme moral rendait fautifs les tentations de la chair, l’attachement personnel et les illusions sentimentales (sensibilité, émotions, culture des sens). En encourageant l’élu à se méfier de ses amis et de ses proches et à les considérer comme nuisibles à son salut, l’ascétisme moral renforçait son isolement intérieur. Libéré des relations affectives et des jouissances de la vie, l’élu consacrait son temps et son énergie à suivre seul le chemin tracé pour lui par un décret divin. Cette conception des relations humaines favorisera le comportement individualiste de la bourgeoisie protestante.

Il est important de préciser que Luther et Calvin n’ont jamais considéré l’enrichissement comme une finalité en soi. Le culte de l’argent se heurtait aux sentiments moraux des protestants et des catholiques. La pratique de l’usurier qui s’enrichissait en prêtant de l’argent à crédit était considérée par l’Église protestante comme un sacrilège. Par contre, Calvin ne voyait pas d’obstacle à l’enrichissement dont le mobile était la gloire de Dieu. Au contraire, il procurait un accroissement désirable de prestige social à l’élu qui investissait fructueusement sa fortune. En considérant la réussite professionnelle et financière comme un signe d’élection divine, l’éthique protestante a libéré l’individu de la culpabilité liée à l’enrichissement. C’est ainsi que le travail, l’argent et le confort matériel, qui ne sont que des moyens de subvenir à des besoins, sont devenus une finalité positive. De ce fait, les entrepreneurs protestants ont investi leur temps et leur énergie dans la recherche rationnelle du profit par l’exercice d’une profession. À la fin du 19e siècle, en s’enrichissant, une partie des entrepreneurs protestants a délaissé l’ascétisme moral pour se consacrer corps et âme aux plaisirs de la vie et à la consommation ostentatoire.

L’utilisation rationnelle des moyens de production (ressources humaines et capitales), dus à l’organisation du travail, à la recherche scientifique et aux progrès techniques (machine à vapeur, électricité, moteur à explosion), a permis aux entrepreneurs protestants de construire une infrastructure de production et de distribution performante. Ces infrastructures ont permis aux populations des pays industrialisés d’accéder, au milieu du 20e siècle, à un niveau d’abondance matériel sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

C’est ainsi que le travail, l’argent et l’accumulation de biens matériels, qui à l’origine n’étaient que des moyens de subvenir à des besoins, sont devenus progressivement une finalité en soi et la raison d’être des entrepreneurs protestants, des marchands, des financiers et de la bourgeoisie. Les pratiques, les habitus, la personæ et la nature de l’être de l’élite économique étant totalement absorbé et aliéné par ces objectifs matériels, elle en a fait sa Religion et son système de valeur. Afin de légitimer son autorité et sa domination hiérarchiques, l’élite économique a fait de son aliénation la raison d’être de la société. C’est ainsi que le travail, l’argent et l’accumulation ont progressivement remplacé Dieu, le Christ et le Saint-Esprit dans le cœur des Hommes. Afin de décoloniser notre imaginaire de la Religion économique, nous aborderons les origines du sacre de l’argent Roi ainsi que les confusions qui entourent la Religion du travail et la Religion de la consommation.

Pour accéder aux pages suivantes :

– Les origines du sacre de l’argent Roi.


[1] Rocher Guy, 3. Le changement Social : Introduction à la sociologie générale, Montréal,  HMH, 1968, page 72.

[2] Weber Max, L’étique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964, page 111.

[3] Weber Max, Op. Cit., page 45.

[4] Weber Max, Op. Cit., page 203

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