Satisfaire nos besoins : un choix de société

Le progrès technique et l’organisation du travail ont favorisé le développement économique de la France et des pays industrialisés. Ce modèle de développement a permis aux populations de ces pays d’accéder à un niveau de conforts matériels sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Malgré ce bien-être matériel, les cadres et les classes moyennes continuent à produire et à consommer toujours plus de biens et de services marchands. La surproduction et la surconsommation de ces pays sont responsables du réchauffement climatique, de l’épuisement des matières premières, de la pollution de l’air, de l’eau et des sols et de la disparition de la biodiversité. Ce modèle économique et ce mode de vie matérialiste menacent donc notre qualité de vie, notre processus démocratique et la survie des générations présentes et à venir. Afin d’éviter une catastrophe annoncée, les cadres et les classes moyennes de ces pays ont le devoir et la responsabilité de changer de mode de vie. L’imminence de cette catastrophe, qui est révélée par la fréquence et l’intensité des phénomènes météorologiques extrêmes, des inondations, des sécheresses, des pics de pollution, etc., impose un changement en moins de 10 ans.

En fonction des sensibilités politiques, des cultures et des doctrines idéologiques, il existe déjà de nombreuses propositions pour éviter cette catastrophe. Certains proposent de concilier l’écologie et l’économie et de s’adapter aux changements climatiques et écologiques à venir. Pour favoriser la transition écologique, ils proposent le développement durable, une économie circulaire au service d’une croissance verte, de favoriser le nucléaire, les moyens de transport électrique et l’efficacité énergétique des bâtiments, de produire dans les pays émergents, de relever la taxe carbone, de développer l’économie autour des services, du divertissement et du tourisme, de distribuer le revenu de base, de faire confiance au progrès technique et à la loi naturelle du marché, etc. D’autres proposent de mettre en œuvre une politique économique de type keynésienne, de réaliser la planification écologique, de réguler les marchés financiers, de relocaliser l’industrie, de rétablir les taxes douanières, de produire de l’énergie en utilisant la force des marais, de créer la 6e république, etc. D’autres encore proposent le tri sélectif des déchets, de limiter notre consommation, de sortir du nucléaire, d’acheter des produits à basse consommation d’énergie, de favoriser l’agriculture biologique et les transports en commun, de construire des logements à haut niveau de performance énergétique, etc. Les plus radicaux proposent la décroissance, la simplicité volontaire, la sobriété heureuse et la dotation inconditionnelle d’autonomie. Ils proposent d’accéder à l’autonomie alimentaire, de favoriser les circuits courts, de manger moins de viande, de limiter nos besoins, de favoriser les liens plutôt que les biens, de réduire l’usage de la voiture au profit du vélo, etc. Tandis que certaines de ces propositions relèvent d’une conception idéologique de l’existence, d’autres méritent d’être approfondis et pris en considération.

Même si certaines de ces propositions ouvrent des perspectives nouvelles, comme le faisait remarquer Érick Fromm, la réponse à cette crise systémique ne relève pas seulement de propositions d’ordre économique. « Pour la première fois dans l’histoire, la survie physique de la race humaine dépend d’un changement radical du cœur humain. Mais ce changement n’est possible que dans la mesure où interviennent des changements économiques et sociaux rigoureux capables de donner au cœur humain la chance de changer et le courage et l’envie d’accomplir ce changement. »[1] Pour que ce changement de mode de vie ait lieu en moins de 10 ans, la réponse à cette crise devra s’accompagner d’une transformation profonde du rapport à soi et aux autres. Autrement dit, cette transformation économique et sociale devra être en mesure d’apporter aux couches populaires, aux classes moyennes, ainsi qu’à l’ensemble des salariés, des cadres, des chefs d’entreprises, des entrepreneurs, des professions libérales, des agriculteurs, des artisans et des commerçants un nouveau sens à la vie et une vision de l’avenir viable, atteignable et désirable capable de mobiliser les énergies individuelles et collectives. Pour être désirable, ce projet devra être en mesure, d’une part, d’assurer les subsistances et d’apporter une amélioration concrète de la qualité de vie, et, d’autre part, de donner à chacun les moyens de structurer le rythme de son existence, de se socialiser, de construire son identité, de participer à la vie sociale, de se distinguer les uns des autres et de se réaliser. Cette transformation devra également s’accompagner d’un changement de valeurs, de modes de production et de catégories sociales dominantes.

Avant de proposer des solutions, il m’est apparu nécessaire de commencer par identifier les conditions d’un changement individuel et collectif. Même si le progrès technique, le développement économique, l’évolution des mœurs et du niveau d’éducation peuvent en partie l’expliquer, pour éviter de me laisser enfermer par des considérations culturelles ou idéologiques, j’aborderai le changement à partir des besoins et du rapport au temps. Je prendrai en compte les besoins, car la confusion entretenue entre les besoins et les moyens de les satisfaire empêche d’envisager autrement leurs satisfactions. En effet, tandis que les besoins sont transhistorique et transculturelle, les moyens de les satisfaire évoluent et changent d’une époque, d’une culture, d’une idéologie ou d’une civilisation à l’autre. Pour satisfaire un besoin, il est nécessaire d’agir. Étant donné que l’individu et le temps sont étroitement liés dans l’action qui se vit au présent, le temps apparaît comme un objet d’étude incontournable pour aborder les moyens de les satisfaire autrement. Il est important de préciser que je n’aborderai pas le temps à partir d’une conception physique, métaphysique ou philosophique, mais à partir du temps concret de l’horloge, du calendrier et de l’emploi du temps qui structure le rythme de l’existence individuelle et collective au quotidien. J’aborderai également le rapport au temps en tant qu’instrument d’organisation de la société.

Afin de montrer comment la satisfaction des besoins et le rapport au temps interviennent concrètement dans le processus de transformation économique et social, j’ai construit ma démonstration en trois partis. Dans la première partie, je présenterai les enjeux de la satisfaction des besoins et du rapport au temps. En m’appuyant sur la théorie des besoins d’Abraham Maslow, la distinction entre le mode « avoir » et le mode « être » d’Érick Fromm et le comportement biologique de la recherche du plaisir et de l’évitement de la souffrance, je commencerai par identifier et distinguer les besoins des moyens de les satisfaire. Je poursuivrai cette analyse en décrivant ensuite les enjeux du temps libre sur le plan individuel et collectif. Pour aborder les enjeux du temps sur le plan individuel, je quantifierai le temps libre d’un employé et d’un cadre et j’analyserai l’impact de l’emploi du temps sur le mode de vie et la qualité de vie. En m’inspirant des caractéristiques du temps social dominant et de la dynamique des temps sociaux de Roger Sue, je présenterai les enjeux du temps sur le plan collectif. Pour finir, à partir d’une approche historique de la réduction du temps de travail, je tenterai de décrire comment la conquête du temps libre a provoqué une révolution silencieuse du rapport à la temporalité qui s’est transformé, à partir du milieu des années 70, en crise systémique.

Dans la seconde partie, je décrirai comment les agences de conseils en marketing et en management ont instrumentalisé les besoins et le temps pour inciter les salariés, les cadres et les classes moyennes à travailler et à consommer toujours plus. Je commencerai par dévoiler les stratégies utilisées par le management pour soumettre les salariés et impliquer toujours plus les cadres. En étudiant l’offre marchande, ainsi que les causes de l’augmentation des prix de l’alimentation et du logement, je décrirai ensuite les moyens d’inciter les salariés à travailler toujours plus. Pour finir, je décrirai les stratégies utilisées par le marketing pour motiver les cadres et les classes moyennes à consommer toujours plus de biens et de services ostentatoires.

Mon objectif étant d’être une force de proposition, dans la troisième partie, je relèverai le défi de proposer l’ébauche d’un nouveau modèle économique durable, dont la finalité est de mettre l’économie au service du développement et de l’émancipation de chaque individu. En m’inspirant de « l’état stationnaire » de l’économie, je commencerai par aborder autrement la croissance du PIB. En intervenant sur l’offre marchande, le temps de travail, le revenu et les prix, je proposerai ensuite des solutions pour satisfaire les besoins essentiels. Après avoir calculé le temps libre dont disposera un individu et avoir proposé un nouvel emploi du temps collectif, je poursuivrai ma démonstration en présentant les activités qui permettront d’organiser le rythme de la société, de se socialiser, de nourrir l’estime de soi, de se distinguer les uns des autres et de se réaliser. Étant donné que ces mutations favoriseront le passage du mode « avoir » au mode « être », je terminerai ma démonstration en montrant comment ce modèle économique provoquera un changement de mode de vie individuel, une transformation sociale, voire un changement de civilisation.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

– Quels sont nos besoins ?

– Satisfaire nos besoins en travaillant 5 jours : le choix de la catastrophe !

– Satisfaire nos besoins en travaillant 2 jours : un choix de société !

 

 

[1] Fromm Erich, Avoir ou être : Un choix dont dépend l’avenir de l’homme, Paris, Robert Laffont, 1978, page 26.

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