Comment se procurer du plaisir et éviter de souffrir

L’une des principales fonctions du système nerveux est de maintenir l’équilibre interne de son organisme. Afin d’assurer sa survie, le cortex cérébral a mis au point un système de récompense et de punition qui motive les êtres vivants à agir pour satisfaire leurs besoins. Le cerveau reptilien et le système limbique ont mis des millions d’années pour mettre au point trois circuits spécifiques : le medial forebrain bundle (MFB)[1] qui est le circuit de la récompense et du plaisir, le periventricular system (PVS) qui est le circuit de la punition et de l’évitement de la douleur et le système inhibiteur de l’action (SIA) qui est le circuit de l’inhibition de l’action, et donc, de la soumission.

Les circuits du plaisir et de la souffrance

Les circuits du plaisir et de la souffrance–  Source : Le cerveau à tous les niveaux[2].

Ces trois circuits, qui relèvent de fonctionnements inconscients, ont permis à l’espèce humaine de s’adapter et de survivre dans un environnement hostile. Au même titre que les animaux, l’être humain réagit davantage sous l’emprise de pulsions inconscientes qu’il n’agit sous le contrôle de sa raison. Bien que la plupart de ses choix, de ses désirs et de ses comportements soient motivés par la recherche d’informations gratifiantes qui lui procure du plaisir (récompenses) et l’évitement d’informations dégradantes qui le font souffrir (punitions), l’individu a la naïveté de croire qu’il est libre d’orienter sa vie et d’accomplir des actions sur sa propre initiative. Ayant conscience de cette illusion, les consultants en management et en marketing instrumentalisent les circuits du plaisir et de la souffrance pour conditionner et manipuler son comportement. En effet, pour motiver l’individu à travailler et à consommer toujours plus, à obéir aux ordres, à s’adapter docilement à son environnement professionnel ou à respecter l’ordre établi, il suffit de produire un stimulus sur l’un de ces deux circuits. Même s’il est impossible de se libérer de ces comportements inconscients, en prendre conscience peut permettre d’éviter de se faire manipuler et de faire des choix différents. Dans l’optique d’un changement de mode de vie, il apparaît donc pertinent d’étudier les circuits de la récompense, de l’évitement de la souffrance et de la soumission.

  • Le circuit de la récompense et du plaisir.

La principale préoccupation d’un organisme vivant est de satisfaire ses besoins pour rétablir son équilibre interne et se développer. Pour cela, il a mis en place le medial forebrain bundle (MFB) qui est le circuit de la récompense et du plaisir. Les structures cérébrales qui régulent le MFB sont l’aire Tegmentale ventrale (ATV), l’hypothalamus, le noyau Accumbens, le septum, l’amygdale et le cortex préfrontal.

Schéma du circuit de la récompense et du plaisir[3]

Shéma du circuit de la récompense et du plaisirLe MFB motive l’individu à agir en récompensant l’action qui a rétabli l’équilibre interne. Lorsqu’un déséquilibre interne apparaît et que l’individu agit pour rétablir l’équilibre, le MFB libère de la dopamine dans le noyau Accumbens, le septum, l’amygdale et le cortex préfrontal pour récompenser l’action qui l’a rétabli. La dopamine procure une sensation de plaisir bénéfique au développement des facultés physiques et psychiques de l’individu. Les effets de la dopamine, qui favorisent l’ouverture aux autres, aux jeux, aux activités créatives, à la connaissance, à la quête de partenaires sexuels, etc., renforcent de l’estime de soi. En provoquant un renforcement positif, la dopamine favorise la mémorisation de l’expérience, de l’action ou de la personne responsable de cette récompense. En mémorisant l’expérience qui procure du plaisir, le système limbique motive l’individu à la reproduire pour se procurer à nouveau des récompenses. Ayant faim, un petit singe est tiraillé par des crampes d’estomac. Pour satisfaire le besoin physiologique de se nourrir, il grimpe en haut d’un arbre pour cueillir de gros et longs fruits jaunes. En mangeant ces bananes, ce petit singe ressent un tel plaisir qu’il sera motivé à reproduire cette action lorsqu’il sera à nouveau tiraillé par la faim.

Le comportement de la recherche du plaisir[4]

Le comportement de la recherche du plaisirLe comportement d’un individu se modifie en fonction des résultats qu’il a obtenus. Lorsqu’une action (entreprendre, obéir, créer, conquérir le pouvoir, apprendre, lutter, etc.) mène au succès (rapport amoureux, reconnaissance, augmentation, promotion, diplôme, médaille, etc.), le MFB sécrète de la dopamine pour provoquer un renforcement positif. Comme un individu agit pour recevoir des récompenses, afin de le motiver à reproduire une action désirée, il est important de ne pas oublier de le récompenser. En début d’année, le directeur commercial fixe les objectifs qu’un commercial devra atteindre. La perspective de devoir atteindre ces objectifs élevés provoque des tensions internes. Pour les atteindre, le commercial relance ses anciens clients et fait des heures supplémentaires. Ayant atteint ses objectifs, il attend une récompense (prime, promotion, hausse de salaire, voiture de fonction, etc.) de la part de sa direction. S’il n’en obtient pas, le sentiment d’injustice qu’il ressentira provoquera un état de tension interne qui risquerait de le démotiver. Par conséquent, pour le motiver à s’impliquer toujours plus, il est important de le récompenser.

Étant donné que la recherche du plaisir est un puissant moteur de l’action des individus, les circuits de la recherche du plaisir sont étudiés et instrumentalisés par le neuromarketing pour stimuler l’acte d’achat.

Éric Fromm propose une distinction entre les « plaisirs primaires et secondaires »[5]. Le plaisir primaire contribue au plaisir sous sa forme « hédoniste »[6]. Étant provoquée par un « stimulus actif »[7], dès qu’il est satisfait, l’intensité de la sensation d’un plaisir primaire[8] diminue rapidement. Étant donné que la sensation s’épuise rapidement, pour ressentir à nouveau du plaisir, l’individu est motivé à renouveler fréquemment cette expérience. Par exemple, étant un plaisir primaire, l’acte sexuel impulsif doit être renouvelé fréquemment. La publicité exploite les plaisirs primaires pour inciter le consommateur à consommer toujours plus. Étant un acte spontané, qui n’est pas permanent, réfléchi et planifié, le comportement d’achat impulsif peut être provoqué par un stimulus actif induit par la publicité. Une marque de sport a conçu une nouvelle paire de baskets destinée aux adolescents. L’idée n’est pas que les adolescents aient besoin de ces baskets, mais qu’ils en achètent pour générer des profits et vider les stocks. Pour provoquer le désir d’achat, le message publicitaire affirme que « si tu achètes cette paire de baskets, tu seras un gagnant ». Indirectement, ce message induit également que « s’il ne l’achète pas, il demeurera un perdant ». Le désir d’être un gagnant et la peur d’être un perdant génèrent une tension qui provoque un déséquilibre interne. En achetant ces baskets, non seulement l’adolescent élimine la tension, mais en plus, il rétablit son équilibre interne. Comme il rétablit son équilibre, le MFB sécrète de la dopamine qui lui procure du plaisir. En récompensant le comportement d’achat, le MFB renforce la motivation à renouveler l’acte d’achat pour rétablir l’équilibre interne déstabilisé par la tension induite par la publicité. Ce processus conditionne l’individu à consommer toujours plus pour évacuer les tensions induites par la publicité. En lui procurant des plaisirs primaires, la consommation lui permet d’oublier, pour un temps, son mal-être, ses frustrations et ses angoisses.

À l’inverse du plaisir primaire, le plaisir secondaire[9] ne repose pas exclusivement sur la recherche d’expériences agréables. Le plaisir secondaire contribue au bonheur sous sa forme « eudémonique »[10] et à la réalisation de soi. Étant provoquée par un « stimulus passif »[11], l’intensité de la sensation d’un plaisir secondaire est durable. Étant durable, l’expérience qui procure un plaisir secondaire ne nécessite pas d’être renouvelée fréquemment. Le plaisir secondaire est le résultat d’un travail, d’un apprentissage et d’un entraînement qui s’inscrivent progressivement dans le corps et l’esprit. La pratique quotidienne d’une activité permet à l’individu de développer ses potentiels, ses talents et ses compétences. En effet, pour grimper un col, le cycliste a dû s’entraîner, pour développer son projet d’entreprise, l’entrepreneur a dû beaucoup travailler, pour publier ses travaux, le chercheur a dû faire de la recherche, pour réussir ses examens, l’étudiant a dû développer ses connaissances, etc. Dans ce cas, le plaisir ne provient pas d’un stimulus, mais du résultat de l’effort qui a permis d’atteindre l’objectif que l’individu s’est fixé. Même si l’accès aux plaisirs sur un mode secondaire consiste à utiliser nos talents, à développer nos compétences, à favoriser notre croissance personnelle et à poursuivre un objectif qui donne un sens à notre vie, le plaisir secondaire n’est pas tout à fait identique aux processus de réalisation de soi. En effet, tandis que la réalisation de soi vise à l’accomplissement de la vocation inscrite dans la structure intérieure, le plaisir secondaire vise à l’épanouissement personnel. D’un côté, c’est l’actualisation de sa structure intérieure qui donne un sens à l’action, et de l’autre, c’est la recherche du bonheur.

Étant donné que la maîtrise d’un métier, d’une activité ou d’un art nécessite de lui consacrer du temps, la condition d’accès aux plaisirs secondaires est le temps libre. Disposant de très peu de temps libre, les cadres et les classes moyennes n’ont pas le temps de pratiquer d’autres activités qui leur permettraient de prendre du plaisir sur un mode secondaire. Ayant identifié ce problème, le marketing et le management proposent des solutions pour y répondre. Pour aider les classes moyennes à combler leur frustration, les consultants en marketing les invitent à se procurer des plaisirs sur un mode primaire en transférant leur désir d’expression sur des biens et des services marchands (vêtement, voiture, concert, cinéma, tourisme, etc.). Les consultants en management invitent les cadres à se procurer du plaisir sur un mode secondaire en s’impliquant toujours plus, ce qui revient à dire, en consacrant toujours plus de temps à leur activité professionnelle.

Après avoir abordé les enjeux de la recherche du plaisir, il apparaît pertinent de s’intéresser à ceux de l’évitement de la douleur.

  • Le circuit de l’évitement de la douleur.

La seconde préoccupation d’un organisme vivant est d’éviter la douleur provoquée par un agent stressant qui peut être externe ou interne. Pour cela, il a mis au point le periventricular system (PVS)[12] qui est le circuit de l’évitement de la douleur. Les structures cérébrales qui régulent le PVS sont l’hypothalamus, le thalamus, la substance grise centrale entourant l’aqueduc de sylvius, l’amygdale et l’hippocampe.

Schéma du circuit de l’évitement de la douleur[13]

Shéma du circuit de l'évitement de la douleurLorsque le système limbique perçoit un agent stressant, son réflexe instinctif est de le fuir ou de l’affronter. Le rôle du PVS est d’activer le système nerveux sympathique et de libérer dans l’organisme des hormones (adrénaline, noradrénaline et cortisol) pour augmenter rapidement la circulation du sang, la pression artérielle, la sudation et l’accélération du rythme cardiaque nécessaire à la fuite ou à l’affrontement. Lorsque la menace disparaît, le corps retrouve son équilibre interne et la sécrétion de ces hormones cesse. Pour accélérer ce processus, la circulation de l’information entre le système limbique et les lobes frontaux est coupée. Ne recevant plus d’informations, les lobes frontaux ne peuvent pas intervenir pour rétablir l’équilibre autrement que par la fuite ou l’affrontement (dialogue, diplomatie, négociation, droit, etc.)

Le comportement de l’évitement de la douleur[14]

Le comportement de l'évitement de la douleurLorsqu’un individu perçoit dans son environnement un agent stressant (serpent, professeur malveillant, supérieur tyrannique, plan de licenciement, tortionnaire, etc.) que son système limbique a identifié comme provoquant de la souffrance (morsure, punition, harcèlement, torture, licenciement, etc.), le PVS procure à l’organisme les moyens de réagir par la fuite ou l’affrontement (colère, agressivité, violence, etc.) pour le soumettre ou le tuer. Même si la fuite permet de rétablir l’équilibre interne, elle ne procure pas de récompense. Par contre, l’affrontement, qui a permis de terrasser l’agent stressant, procure des récompenses par l’intermédiaire du MFB. En récompensant cette stratégie, le MFB renforce la tendance à utiliser l’affrontement plutôt que la fuite. En revanche, si l’affrontement procure des punitions, l’individu aura tendance à favoriser l’évitement, la fuite ou la soumission.

La direction d’une entreprise souhaite se débarrasser d’un salarié sans lui payer d’indemnités de licenciement. Afin de le pousser à la démission, la direction charge son supérieur hiérarchique de le harceler. Face au harcèlement, la réponse instinctive du salarié sera d’éviter son supérieur. S’il ne parvient pas à l’éviter, pour éviter de souffrir, il peut démissionner. Dans ce cas, il retrouvera son équilibre intérieur, mais n’obtiendra pas d’indemnités de licenciement. S’il ne peut pas l’éviter et qu’il ne souhaite pas démissionner, il peut réagir de manière impulsive en affrontant son supérieur (insulte ou agression physique) pour le contraindre à arrêter son harcèlement. Étant donné que l’agression physique d’un supérieur correspond à une faute grave, le salarié risque d’être licencié pour faute grave. Dans ce cas, il retrouvera peut-être son équilibre interne, mais il ne percevra pas d’indemnités de licenciement. S’il ne souhaite pas démissionner ou être licencié pour faute grave, la seule alternative qui reste à sa disposition est la soumission. Dans le meilleur des cas, s’il a la volonté de défendre ses droits et a suffisamment de ressources psychologiques, il peut se défendre en demandant le soutien d’un syndicat ou en dénonçant le harcèlement de son supérieur auprès de l’inspection du travail.

Les agents stressants ne sont pas qu’externes. En effet, la honte[15] et la culpabilité[16] sont des agents stressants internes qui provoquent également des tensions et un déséquilibre internes. Au même titre que les agents externes, elles provoquent l’activation du système nerveux et la libération d’hormones nécessaire à la fuite ou à l’affrontement. Comme le fait remarquer Henri Laborit, « La connaissance de la réalité extérieure, l’apprentissage des interdits socioculturels et des conséquences désagréables qu’il peut en coûter de les enfreindre, comme de celles, agréables, dont le groupe social peut récompenser l’individu pour les avoir respectés, répond au principe de réalité. »[17] La honte et la culpabilité sont provoquées par des normes et des interdits moraux qui peuvent être religieux, socioculturels ou idéologiques. Faire souffrir autrui contre son consentement est interdit par le droit et la morale. L’individu, qui prend du plaisir et qui n’éprouve aucune culpabilité à faire souffrir autrui, pourrait être diagnostiqué « psychopathe »[18] par un médecin. Étant donné qu’un psychopathe est un individu malade, pour le bien-être de ses proches, de la société et de l’environnement, il est indispensable de le soigner.

Si un individu peut réagir face à un agent stressant externe, il lui est plus difficile de fuir ou d’affronter un agent stressant interne. Les solutions à sa disposition pour fuir la souffrance provoquée par une transgression morale sont la psychose (fuir dans la folie), la drogue (alcool, antidépresseur, héroïne, etc.), l’addiction (télévision, jeux vidéo, Internet, etc.) ou le suicide. Au Japon, la honte d’avoir échoué à un examen peut motiver un étudiant à se suicider. L’affrontement peut prendre la forme de l’activisme (surtravail, agitation, tourisme, etc.), la pratique du yoga et de la médiation et le rejet des normes morales dictées par la famille, les religions et les idéologies. Les valeurs dominantes induisent que : le fait de travailler pour gagner sa vie est la preuve qu’un individu est responsable, intégré socialement et en bonne santé physique et psychique. Indirectement, ces valeurs normatives induisent que : l’individu qui survit en percevant les allocations chômage ou le revenu de solidarité active (RSA) est en situation d’exclusion sociale parce qu’il est irresponsable à cause de troubles psychologiques. Pour éviter de souffrir de la honte, celui qui est au chômage s’agitera pour trouver un emploi ou fuira dans l’alcool et l’addiction à la télévision. La doctrine ultralibérale culpabilise davantage les chômeurs qui ne trouvent pas d’emploi que les multinationales qui, sous prétexte de créer des emplois, contribuent au réchauffement climatique et à la banalisation du mal.

Les interdits moraux sont indispensables au bon fonctionnement de la société. Même si, d’un point de vue juridique, une entreprise a une personnalité morale, ce n’est pas elle qui est concernée par les interdits moraux, mais les salariés qui y travaillent. Tandis que des salariés peuvent éprouver de la honte et de la culpabilité à transgresser la loi et les règles morales, une multinationale n’en éprouve aucune. En montrant comment les multinationales exploitent leurs salariés, la nature, les ressources naturelles et les matières premières, le documentaire « The corporation »[19] démontre que le comportement d’une multinationale s’apparente à celui d’un psychopathe. Afin d’augmenter leurs dividendes et le cours de leurs actions, le CA d’une multinationale demande à leurs cadres dirigeants de licencier deux mille salariés. Pour atteindre cet objectif à moindre coût, il est nécessaire que ces salariés démissionnent ou partent en près retraite. Afin d’éviter de se charger de ce « sal boulot », les cadres dirigeants délèguent aux cadres opérationnels la responsabilité de harceler leurs collaborateurs pour les contraindre à démissionner. Tandis que leurs collaborateurs sont soumis à des agents stressants externes, les cadres opérationnels sont à la fois soumis à des agents stressants internes et externes. En effet, le cadre qui refuserait de collaborer et d’obéir aux ordres risquerait de perdre son emploi. Pour réussir à harceler ses collaborateurs sans éprouver trop de culpabilité, un cadre sain d’esprit doit trouver les moyens de légitimer son comportement. Dans l’essai « Souffrance en France », Christophe Dejours propose de multiples stratégies qui permettent à un cadre sain d’esprit de contribuer au « sale boulot »[20] : nier la souffrance d’autrui, pratiquer le cynisme viril, obéir aux ordres, être « normopathe »[21], croire à la guerre économique et à la doctrine ultralibérale. Comme l’entreprise est en guerre économique, au nom de la compétitivité, ces cadres peuvent légitimer la nécessité de harceler leurs collaborateurs sans éprouver trop de culpabilité. En effet, quand ces salariés auront démissionné, l’entreprise sera plus compétitive et en mesure de créer de nouveaux emplois plus proches des besoins du consommateur. Si la fuite et l’affrontement sont inopérants, la dernière alternative à la disposition de l’individu est la soumission.

  • Le système inhibiteur de l’action (SIA).

Le système inhibiteur de l’action (SIA)[22] a été découvert au début des années 70 par Henri Laborit. Lorsque l’individu est contraint de se soumettre à un agent stressant, le rôle du SIA est de lui permettre de s’adapter. Ce circuit est régulé par le système septo-hippocampal, l’amygdale et le noyau de la base qui libèrent de la sérotonine et du cortisol. Malgré la soumission, le PVS continue à activer le système nerveux et à libérer des hormones pour préparer le corps à l’action pour fuir ou affronter l’agent stressant. Lorsque la soumission se prolonge des semaines ou des mois, le circuit de la SIA devient moins sensible à l’inhibition réactive. L’insensibilité provoque l’augmentation de la production et de la sécrétion de cortisol dans l’organisme. La sécrétion excessive de cortisol a des conséquences pathologiques sur la santé physique et psychique. À moyen terme, ces sécrétions excessives provoquent un état de stress durable aux symptômes physiques multiples : (fatigue, tension musculaire, sueur, hypertension, anxiété, etc.). À long terme, elles sont responsables de l’apparition de maladie psychosomatique et de pathologies physiques et psychiques graves (dépression, schizophrénie, Alzheimer, ulcères, diabète, cancer, etc.).

L’inhibition de l’action se rencontre très souvent dans les entreprises. La peur du chômage incite de nombreux salariés à adopter un comportement de soumission face aux exigences de la direction. Comme il ne peut pas fuir (démissionner) et qu’il a peur de défendre ses droits grâce à la lutte sociale (peur d’être licencié pour avoir manifesté), le salarié préserve son emploi en acceptant un objectif inaccessible, la hausse de son rythme de travail, la flexibilité de son emploi du temps, le harcèlement d’un petit chef ou en contribuant au « sale boulot ». En inhibant son action au quotidien, il provoque une insensibilité du circuit du SIA et des sécrétions excessives de cortisol dans son organisme. De plus en plus de salariés sont sujets à des états anormaux d’agitation et d’angoisse, accompagnés d’une diminution de la lucidité et d’un « rétrécissement de la pensée ». Afin de les aider à poursuivre leur travail, les médecins prescrivent toujours plus d’antidépresseurs. En France, de 1985 à 1993, les files d’attente en psychiatrie adulte ont augmenté de 13 %. En 2000, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a révélé que plus de 3 millions de Français souffraient de troubles psychiques. Les principaux troubles sont la schizophrénie, la maladie d’Alzheimer, l’alcoolisme, la toxicomanie et l’addiction (jeux, sexe, surconsommation, surtravail, etc.).

La colère, que souvent la loi et la morale réprouvent, est une réaction plutôt bonne pour la santé physique et psychique d’un individu. Si elle s’exprime de manière ajustée, la colère d’un salarié qui subit la dégradation de ses conditions de travail est saine pour sa santé. À l’inverse, la soumission à un agent stressant externe peut nuire à la santé et également provoquer des comportements brutaux, sadiques et cruels. N’étant pas inhérents à la nature humaine, ces comportements apparaissent comme des réactions secondaires provoquées par la soumission à un agent stressant. Un salarié qui serait soumis au harcèlement d’un petit chef sur le long terme pourrait développer un comportement sadique. Lorsqu’il détiendra un peu de pouvoir, ce salarié pourrait entretenir la spirale de la haine en faisant subir à des victimes innocentes les persécutions qu’il a subies quand il n’avait pas des moyens de se défendre. En entretenant ces comportements sadiques, les multinationales et la doctrine ultralibérale engendrent des êtres malfaisants qui contribuent à la banalisation du mal.

Les travaux de recherche de Mc Clelland[23] lui ont permis de constater que les causes de la compétition pour le pouvoir sont motivées par le désir de recevoir des récompenses qui procurent du plaisir et d’éviter de recevoir des punitions qui font souffrir. La lutte pour le pouvoir est d’autant plus intense et féroce que les sources de frustration, de punitions et de soumissions sont plus nombreuses que les moyens de se procurer du plaisir. Dans un État bureaucratique (URSS, Chine, etc.) ou un régime autoritaire (Nazisme, fascisme, etc.), les moyens de se procurer des récompenses et donc, du plaisir étaient plus limités que les sources de frustrations et de punition. Par contre, dans ces États et ces régimes, les récompenses étaient plus nombreuses en haut qu’en bas de l’échelle sociale. Les fonctions hiérarchiques étant plus limitées que les fonctions subalternes, la compétition pour la conquête du pouvoir y était donc plus intense et féroce. Étant calquée sur un modèle autoritaire, l’entreprise est également un champ de compétition et de lutte pour le pouvoir. Étant donné que les fonctions de subordination sont souvent synonymes de soumissions, de punitions et de frustrations, les salariés rentrent en compétition les uns avec les autres pour gravir les échelons hiérarchiques. En s’élevant dans la hiérarchie, ils reçoivent davantage de gratifications, imposent leurs volontés et évitent de subir la domination d’un petit chef. Pour s’élever dans la hiérarchie, les salariés se conforment aux valeurs de l’entreprise, se soumettent à l’autorité et acceptent de contribuer à la banalisation du mal.

Après avoir identifié et distingué les besoins des moyens de les satisfaire et décrit les différents circuits du cortex cérébral qui motivent leurs satisfactions, il est possible d’aborder les conditions d’un changement de mode de vie individuel et collectif. En effet, les moyens destinés à nourrir l’estime de soi n’ont pas cessé d’évoluer au cours de l’histoire en fonction de l’évolution des mœurs, des doctrines religieuses, du droit, des connaissances et du progrès des techniques. Ces évolutions ont contribué à des changements de sociétés, voire de civilisations.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

Satisfaire le besoin d’estime de soi : un choix de société

[1] Laborit Henri, Nouvelle Grille, Paris, Robert Laffont, 1974, page 59

[2] Le cerveau à tous les niveaux, Rechercher l’agréable et éviter le désagréable, [En ligne] (consulté le 1 mars 2017), http://lecerveau.mcgill.ca/flash/a/a_03/a_03_p/a_03_p_que/a_03_p_que.html

[3]Le cerveau à tous les niveaux, (consulté le 31 janvier 2011), Les centres du plaisir, [En ligne]. Adresse URL : http://lecerveau.mcgill.ca/flash/i/i_03/i_03_cr/i_03_cr_que/i_03_cr_que.html.

[4]Le cerveau à tous les niveaux, (consulté le 31 janvier 2011), Choisir un comportement, [En ligne]. Adresse URL : http://lecerveau.mcgill.ca/flash/a/a_01/a_01_p/a_01_p_fon/a_01_p_fon.html

[5] Fromm Eric, L’homme pour lui-même, Paris, E.S.F., 1967, page 190.

[6] Le plaisir hédoniste correspond à la poursuite du plaisir lié à l’expérience de certains stimuli.

[7] Un stimulus actif est une stimulation qui s’affadit et s’épuise très rapidement en intensité et/ou en nature. Il exige donc d’être renouvelé fréquemment.

[8] Un plaisir primaire correspond à la sensation d’un plaisir dont l’intensité disparaît rapidement dès qu’il est satisfait. Comme l’intensité du plaisir s’épuise rapidement, il est nécessaire de renouveler fréquemment l’acte qui l’a provoqué pour en éprouver à nouveau.

[9] Un plaisir secondaire correspond à la sensation d’un plaisir dont l’intensité est durable. L’intensité du plaisir étant durable, il n’est pas nécessaire de renouveler régulièrement l’expérience qui l’a provoqué pour en éprouver à nouveau.

[10] Le bonheur eudémonique est la forme de bonheur qui provient de notre épanouissement, de l’utilisation de nos talents et compétences pour poursuivre des objectifs qui ont du sens pour nous.

[11] Un stimulus passif est une stimulation qui conserve son intensité plus longtemps. Il ne demande donc pas à être renouvelé fréquemment.

[12] Laborit Henri, Nouvelle Grille, Paris, Robert Laffont, 1974, page 59

[13] Le cerveau à tous les niveaux, (consulté le 31 janvier 2011), Les centres du plaisir, [En ligne]. Adresse URL : http://lecerveau.mcgill.ca/flash/i/i_03/i_03_cr/i_03_cr_que/i_03_cr_que.html.

[14] Le cerveau à tous les niveaux, (consulté le 31 janvier 2011), Choisir un comportement, [En ligne]. Adresse URL : http://lecerveau.mcgill.ca/flash/a/a_01/a_01_p/a_01_p_fon/a_01_p_fon.html

[15] La honte est un sentiment d’impuissance et de déchéance qui provoque l’inhibition de l’action, de la souffrance et la perte de l’estime de soi. Elle peut être provoquée par une origine sociale défavorisée, un statut social et un emploi dévalorisant, un faible niveau d’étude, des limites physiques ou intellectuelles, etc. Ses conséquences peuvent être l’alcoolisme, les addictions, la toxicomanie, la dépression et à l’extrême le suicide.

[16]. La culpabilité est une émotion qui repose sur la conviction d’être responsable et coupable d’un événement répréhensible ou d’une transgression morale. Elle provoque de la souffrance, un état de stress, un sentiment de honte, et une image de soi négative qui peuvent, dans des cas extrêmes, conduire au suicide.

[17] Laborit Henri, Eloge de la Fuite, Paris, Robert Laffont, 1974, page 20.

[18] Un psychopathe a une personnalité antisociale à tendance perverse et hystérique. Présentant un dysfonctionnement au niveau de ses instances morales, il est capable d’infliger de la souffrance à autrui sans ressentir de honte et de culpabilité.

[19]Abbott Jennifer et Achbar Mark, The corporation, Canada, Big Picture media corporation, 2003. DVD, 145 mn.

[20] Dejours Christophe, Souffrance en France : banalisation de l’injustice sociale, Paris, Ed du Seuil, 1998, page 101. Le sale boulot concerne les salariés ou les cadres qui sont contraints de mettre en œuvre des pratiques que la morale réprouve : harceler un salarié, enfreindre les règles de sécurité, licencier un salarié sans raison, préparer un plan social, participer à la recherche sur des produits dangereux, etc.

[21] La normopathie désigne un individu qui se caractérise par son extrême conformisme aux normes sociales dominantes. Etant dépourvu de personnalité, d’imagination et de créativité, le normopathe est parfaitement adapté et intégré à la société, à l’intérieure de laquelle il évolue aisément, sans être perturber par la honte et la culpabilité.

[22] Laborit Henri, Nouvelle Grille, Paris, Robert Laffont, 1974, page 73

[23] Rocher Guy, 3. Le changement Social : Introduction à la sociologie générale, Montréal,  HMH, 1968, page 176

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