Quels sont les enjeux de l’énergie psychique ?

« Qu’est-ce que le travail ? Pour notre système nerveux, cela consiste à libérer de l’énergie sous forme d’influx nerveux. Pour nos muscles, à libérer de l’énergie sous forme mécanique, contractile. Pour nos glandes, à libérer de l’énergie sous forme chimique, celles des produits de sécrétion. Pour tous, à utiliser des substrats, c’est-à-dire des aliments énergétiques pris à l’environnement. Cette action pour sa plus grande part et quelle que soit sa forme plus ou moins élaborée consistera à se procurer ces substrats alimentaires. C’est ce que l’on veut dire en parlant de force de travail. » Henri Laborit [1]

Avant d’aller plus loin, il est légitime de se poser cette question : quel est le lien entre l’énergie psychique, la satisfaction des besoins et le changement de mode de vie ? Au même titre que toutes les formes de vie animées, l’Homme est une machine thermique qui absorbe des aliments et de l’oxygène pour produire de l’énergie. « L’énergie psychique »[2] est une force quantitative qui procure à l’organisme la force de faire circuler l’information interne pour agir sur son environnement afin de satisfaire ses besoins ou de réagir aux agents stressants. Comme l’énergie psychique intervient dans toutes nos activités et pratiques quotidiennes, dans l’optique d’un changement de mode de vie, il nous semble indispensable d’aborder avec l’aide de Carl Gustav Jung les enjeux psychologiques et sociaux des surplus d’énergie, des complexes, du phénomène d’entropie et des conceptions mécanistes et énergétistes.

  • Quelle est la fonction de l’énergie psychique ?

Étant présente sous une forme quantitative, la fonction de l’énergie est de procurer la force nécessaire à la circulation de l’information interne à l’organisme. Pour agir, nous avons besoin d’énergie psychique, de force psychique et d’un potentiel énergétique [3]. Selon Lipps, la force psychique correspond à la possibilité que des phénomènes mentaux spécifiques et dynamiques (tendances, désirs, affects, attention, rendement, action, etc.) parviennent à s’actualiser pour atteindre un certain degré d’efficacité. Les potentiels énergétiques correspondent aux possibilités dont dispose l’individu pour agir, mais qui ne sont pas encore, ou ne seront jamais actualisés. La force psychique et les potentiels énergétiques sont la condition de base de l’action à venir. En leur absence, il n’y aurait pas d’action.

L’énergie psychique permet la circulation de l’information à l’intérieur de l’organisme pour déclencher l’activité physique et psychique nécessaire à l’action qui peut s’exprimer sous de multiples formes (mouvement, réflexion, prise de parole, etc.). L’énergie donne les moyens de réagir face à un agent stressant (fuir ou lutter) ou d’agir pour satisfaire un besoin (chasser, produire, faire du sport, jouer une pièce, etc.). Le résultat de l’action à l’origine de la dépense d’énergie peut être quantitatif (quantité produite, C.A réalisé, etc.) ou qualitatif (œuvre réalisée, connaissance et confiance acquise, maîtrise technique, etc.). Comme l’énergie dépensée pour produire un résultat permet également la transformation physique et psychique de l’individu, ce n’est jamais l’énergie dépensée qui est perdue, mais les surplus non utilisés qui stagnent et s’accumulent.

Chaque jour, l’organisme produit une quantité d’énergie psychique dont les stocks doivent être dépensés. L’accumulation de surplus d’énergies provoque un déséquilibre intérieur à l’origine de souffrances, de névroses, de troubles psychiques et de maladies.

« Mais cela n’est pas vrai pour les besoins absolus – et on atteindra peut-être bientôt le point (bien plus tôt peut-être que nous ne le supposons) où ces besoins seront si bien satisfaits que nous préférerons consacrer nos énergies à des buts autres que des buts économiques. […] Mais ceci que – si au lieu de considérer l’avenir, nous considérons le passé, nous nous apercevons que le problème économique, la lutte pour sa subsistance a toujours été jusqu’à présent le problème le plus absorbant de la race humaine, non seulement de la race humaine, mais de toute l’espèce biologique, qu’il s’agisse des formes de vie les plus primitives. Et la nature nous a expressément façonnés de telle sorte que nos impulsions et nos instincts les plus profonds se trouvent tournés vers la solution des problèmes économiques. Le problème économique résolu, l’humanité sera dépourvue de son but traditionnel. Sera-ce un avantage ? » John Maynard Keynes [4]

Comme le décrivait Keynes en 1933, depuis l’aube de l’humanité, l’Homme a consacré son temps et son énergie à satisfaire ses besoins essentiels. Depuis le milieu des années 60, l’infrastructure de production et les gains de productivité générés par le progrès technique lui ont permis d’accéder à l’abondance matérielle. Cette abondance lui permet de satisfaire ses besoins essentiels en consommant très peu de temps et d’énergie. Ses besoins satisfaits, il est confronté à des surplus qui provoquent des déséquilibres internes à l’origine de troubles psychiques, de névroses et de maladies. Pour se libérer de ces troubles, l’individu dispose de multiples manières de gaspiller ou de sublimer ces surplus de temps et d’énergie.

« C’est un problème effroyable pour un être quelconque, qui n’a pas de talent particulier, que de s’occuper, surtout lorsqu’il n’a plus de racines par lesquelles il communique avec la terre, de liens qui l’attachent aux coutumes et aux conventions chères à une société qui vit de traditions. À en juger par les occupations et l’attitude des classes riches aujourd’hui dans toutes les parties du monde, la perspective est fort déprimante. (…) Nous en avons déjà un vague exemple dans les dépressions nerveuses que l’on rencontre assez fréquemment de nos jours en Angleterre et aux États-Unis, chez la classe des femmes aisées, malheureuses femmes pour la plupart, que leur richesse a lésées de leurs occupations et de leur tâche normale, qui ne trouvent pas assez amusant lorsque l’aiguillon des nécessités, économiques ne les y oblige pas, de faire la cuisine, de nettoyer ou de raccommoder, et qui pourtant ne parviennent pas à trouver autre chose à faire de plus attrayant. » John Maynard Keynes [5]

Comme le décrit Keynes, l’individu quelconque qui ne dispose pas de talents particuliers, n’a pas accès à sa structure intérieure et n’est pas attaché à une culture traditionnelle ou guidée par une religion a beaucoup de difficulté à s’occuper et à donner un sens positif à ses surplus de temps et d’énergie. Pour lui éviter de souffrir, la Religion économique lui procure de multiples activités individuelles et collectives qui lui permettent de les gaspiller. Les divertissements passifs (écouter de la musique, regarder la télévision, etc.) ou un peu plus actifs (jouer à des jeux vidéo, faire du shopping et du tourisme, sortir en boite, etc.) procurent les moyens de gaspiller ses surplus sans se poser trop de questions sur le sens de la vie. Le plaisir ressenti étant primaire et donc éphémère, pour éprouver du plaisir, il doit reproduire fréquemment ses actes de consommation compulsive. Pour se procurer les moyens de consommer toujours plus, le salarié est motivé à gaspiller son temps et son énergie à « travailler plus, pour gagner plus ».

« En l’absence de prédisposition particulière prescrivant impérativement leur direction aux intérêts vitaux, le travail professionnel ordinaire, accessible à chacun, peut prendre la place qui lui est assignée par le sage conseil de Voltaire. Il n’est pas possible d’apprécier de façon suffisante, dans le cadre d’une vue d’ensemble succincte, la significativité du travail pour l’économie de la libido. Aucune autre technique pour conduire sa vie ne lie aussi solidement l’individu à la réalité, la communauté humaine. La possibilité de déplacer une forte proportion de composantes libidinales, sur les relations humaines qui s’y rattachent, confère à celui-ci une valeur qui ne le cède en rien à son indispensabilité pour chacun aux fins d’affirmer et justifier son existence dans la société. L’activité professionnelle procure une satisfaction particulière quand elle est librement choisie, donc qu’elle permet de rendre utilisables par sublimation des penchants existants, des motions pulsionnelles poursuivies ou constitutionnellement renforcées. Et cependant, le travail, en tant que voie vers le bonheur, est peu apprécié par les hommes. En ne s’y pressant pas comme vers d’autres possibilités de satisfaction. La grande majorité des hommes ne travaille que poussée par la nécessité, et de cette naturelle aversion pour le travail qu’ont les hommes découlent les problèmes sociaux les plus ardus. » Sigmund Freud [6]

Comme le précise Freud, pour celui qui ne dispose pas de dons ou de dispositions particulières, l’activité professionnelle peut être un moyen de s’occuper, de s’insérer, de justifier son existence, de se procurer une identité et de donner un sens à sa vie. Dicté par la nécessité ou imposé par la contrainte, le travail peut engendrer de la souffrance. Par contre, choisi librement, le travail peut conduire au bien-être. Comme l’affirmait Erich Fromm, « L’individu moyen, pour pouvoir agir d’une façon qui permette à la société d’utiliser son énergie à ses fins, doit avoir le désir de faire ce qu’il doit faire » [7]. En procurant des normes, des valeurs et des critères de réussite, la Religion économique motive l’individu à sublimer ses surplus de temps et d’énergie au service de la collectivité et de l’ordre social en place. Ceux qui se soumettent aux règles obtiennent des récompenses et de la reconnaissance, mais surtout, évitent d’être exclus du groupe et de recevoir des punitions. L’activité professionnelle et la consommation offrent à l’individu les moyens de s’agiter sans trop se poser de question sur la futilité de son existence. Ne nécessitant pas de fournir trop d’efforts intellectuels ou physiques, ces occupations ne favorisent pas l’émancipation des facultés intellectuelles, psychologiques et relationnelles de l’individu. Comme elles procurent le moyen de fuir l’angoissante question du sens de la vie, ses occupations sont les symptômes d’une souffrance et d’une misère intérieure et sociale profonde.

Pour Sigmund Freud, comme la libido (l’énergie psychique) s’exprime exclusivement par l’acte sexuel, les névroses sont le résultat d’une frustration sexuelle. En mettant en évidence que ces surplus d’énergies pouvaient être sublimés à travers de multiples activités créatives : produire des biens, faire du sport, jouer une pièce, créer des œuvres, etc., les travaux de recherche de Carl Gustav Jung ont permis de réfuter la conception freudienne de la libido. L’individu qui, d’une part, possède de bonnes dispositions physiques, psychiques et intellectuelles, et, d’autre part, à accès à sa structure intérieure dispose de multiples ressources pour sublimer ses surplus de temps et d’énergie. En effet, il peut accéder à la jouissance et au plaisir grâce à de nombreuses formes d’expressions individuelles ou collectives. S’il est dépendant de la présence d’autrui, il dispose de multiples moyens de sublimer son énergie psychique de manière collective : les relations érotiques, le théâtre, le hand-ball, la recherche scientifique, la politique, etc. À l’inverse, l’individu qui a satisfait ses besoins d’appartenance et d’estime est moins dépendant de la présence d’autrui que celui qui ne les a pas satisfait. Dans ce cas, il peut sublimer ses surplus de temps et d’énergie en pratiquant des activités qui répondent aux aspirations de sa structure intérieure : la lecture, la recherche, l’écriture d’un roman, la peinture, la sculpture, la création d’œuvres, la course à pied, etc. La pratique quotidienne de ces activités permet à l’individu d’émanciper l’ensemble de ses facultés et de se transformer. Les surplus d’énergies peuvent également être détournés de ce processus émancipateur par des complexes ou des phénomènes d’entropie, dont la libération nécessite un travail thérapeutique et l’actualisation des potentiels énergétiques.

  • Le phénomène des complexes.

Les travaux de recherches de Jung sur les phénomènes d’association ont mis en évidence l’existence de « complexes » [8]. Un complexe est une charge énergétique qui s’est formée suite à une expérience traumatisante. Il se réveille lorsque l’individu est confronté à une expérience ou à un agent plus ou moins similaires à celle qui a provoqué sa formation. Sa fonction est de lui permettre de se souvenir de l’expérience ou de l’agent qui a provoqué ce traumatisme pour éviter de la reproduire ou de le fuir.

La composition d'un complexeUn complexe est constitué d’un élément central et d’éléments constellés qui ont emprisonné une charge énergétique plus ou moins intense. L’élément central se forme lors de l’expérience traumatisante initiale, tandis que les éléments constellés se forment lors d’expériences similaires à celle qui a provoqué la formation de l’élément central. La valeur quantitative de sa charge énergétique dépend, d’une part, de la charge de l’élément central et du nombre d’éléments constellés gravitant autour de lui, et, d’autre part, de la fréquence et de l’intensité des troubles qu’il provoque. L’intensité de la charge énergétique peut être quantifiée en mesurant la pression artérielle et l’accélération du rythme cardiaque et respiratoire. Les symptômes visibles d’un complexe sont des troubles du comportement et des réactions disproportionnées répétitives non désirées et inadaptées à la situation présente. Les réactions disproportionnées peuvent prendre la forme de la fuite, de l’évitement, de la lutte ou de la soumission. Tandis que les troubles du comportement peuvent prendre la forme de trouble du langage, de peur, d’un vide intérieur, d’une douleur psychosomatique, d’une fascination, d’un retrait, de lapsus, d’oublis, de rougissements, etc. Plus l’intensité de la charge énergétique est forte, plus les troubles et les réactions sont importants.

En règle générale, l’élément central de la plupart des complexes se forme durant la prime enfance au contact de l’environnement familial et social proche. Par contre, les éléments constellés sont formés par les expériences traumatisantes que l’individu peut subir à tous les âges de sa vie. Cet exemple permet de comprendre le processus de formation de l’élément central et des éléments constellés.

Un bébé de 9 mois a été laissé seul par sa mère pendant six heures. La peur d’être abandonnée a déclenché une réaction émotive qui a provoqué la formation de l’élément central d’un complexe. En se formant autour de l’élément central, des éléments constellés vont renforcer son emprise et l’intensité de sa force énergétique.

– Le premier élément constellé apparaît durant son enfance : lorsque sa mère était absente, il était angoissé sans raison apparente. Pour fuir cette angoisse, il la suivait partout.

– Le second apparaît à l’adolescence : lorsqu’il se retrouvait seul, il était sujet à des réactions de peur et d’angoisse sans cause réelle. Afin de retrouver son équilibre, il fuyait la solitude.

– Le troisième apparaît à l’âge adulte : seul dans son appartement, il ressent une angoisse profonde. Pour fuir cette situation, il cherche désespérément à fonder une vie de couple. Étant dépendant des autres à cause de son complexe, il est incapable de vivre seul et d’accéder à un comportement libre et autonome.

Lorsqu’il souhaitera se libérer de sa dépendance aux autres et retrouver son autonomie, il devra se faire accompagner par un psychothérapeute. Le travail du thérapeute consistera à aider le patient à prendre conscience de l’origine de ses troubles et de ses réactions afin de l’aider à se libérer des éléments constellés et de l’élément central du complexe. En s’en libérant, le patient se réappropriera la charge énergétique et se libérera des troubles et des réactions qui lui étaient attachées. Ainsi, il retrouvera la liberté de consacrer ses surplus de temps et d’énergie à la réalisation de projets qui répondent aux aspirations de sa structure intérieure.

  • Les enjeux du phénomène d’entropie.

Afin de comprendre l’une des causes des transformations sociales, il est parfois pertinent de faire un détour par les phénomènes d’entropie. Lorsqu’un système énergétique a atteint son point d’équilibre, l’écart d’intensité entre les forces psychiques et les potentiels énergétiques n’est pas suffisant pour provoquer une transformation. L’écart étant trop faible, l’individu ne ressent pas de déséquilibres et de conflits intérieurs. Dans ce cas, il n’est pas motivé à entreprendre d’actions pour rétablir son équilibre interne.

« La chaleur ne peut se transformer en travail que si elle passe d’un corps plus chaud à un corps moins chaud. Mais le travail mécaniste se transforme toujours en chaleur qui, suite à sa basse intensité, ne peut plus se transformer en travail. » Sadi Carnot.

Un salarié disposant d’un haut niveau d’étude universitaire qui serait contraint à une tâche professionnelle simple et répétitive n’éprouvera pas de difficulté à effectuer sa mission. Ne provoquant pas de tension et d’effort particulier, cette dépense d’énergie ne provoquera pas de transformations. Par contre, si cette situation se prolonge sur une longue période, elle risque de provoquer sa régression intellectuelle ou un phénomène d’entropie.

Le phénomène d’entropie apparaît lorsqu’il existe un écart important entre la force psychique et les potentiels énergétiques actualisés. Face à un nouveau projet qui répond à ses aspirations, à des connaissances qu’il ne maîtrise pas ou aux aspirations de sa structure intérieure qu’il est contraint de refouler, l’individu peut être confronté à un phénomène d’entropie. Ce phénomène produit un état de déséquilibres et de conflits intérieurs proportionnels à l’écart d’intensité entre la force psychique et les potentiels énergétiques actualisés. Étant proportionnelles à l’écart, plus les conflits intérieurs sont importants, plus les possibilités de changement sont possibles.

« L’expérience psychologique de tous les jours nous apporte des preuves de l’exactitude de cette proposition : les conflits les plus graves, une fois surmontés, laissent après eux une sécurité et un calme ou une brisure que l’on ne peut plus guère modifier ou guérir et inversement, il faut justement de très grands contrastes et leur conflagration pour produire des réussites précieuses et durables. » Carl Gustav Jung [9]

En effet, les tensions intérieures provoquées par le phénomène d’entropie sont les symptômes qu’un changement est possible. Lorsqu’un individu est confronté à des conflits intérieurs importants, il est motivé à réduire cet écart pour retrouver son équilibre. Le seul moyen à sa disposition pour le rétablir est d’actualiser ses potentiels. Étant fortement motivé, il aura la volonté et le courage d’expérimenter de nouvelles pratiques qui lui permettront d’actualiser ses potentiels. Tant qu’il n’expérimentera pas de nouvelles stratégies, ses conflits intérieurs perdureront.

Au début de l’année, le niveau d’un étudiant se situe entre 0 ou 1. Pour obtenir un diplôme, il devra atteindre en fin d’année un niveau se situant entre 8 ou 9. S’il ne travaille pas, les échecs qu’il rencontrera risqueront de produire des tensions intérieures. Pour combler cet écart, il devra dépenser du temps et de l’énergie à développer ses connaissances et ses compétences. En comblant cet écart, il actualisera ses potentiels et fera disparaître ses tensions internes.

Le phénomène d’entropie peut expliquer la transformation d’un individu, d’un groupe ou d’une société. Au 21e siècle, l’écart entre ce que les populations des pays industrialisés vivent au quotidien et leurs aspirations non actualisées étant de plus en plus importantes, ils sont confrontés à un phénomène d’entropie. Les symptômes de ce phénomène sont, en partis, les suivants : l’augmentation de la consommation d’antidépresseurs, d’alcool et de drogues, de maladies psychosomatiques et des fils d’attentes en psychiatrie adulte. Étant incapable de répondre de manière satisfaisante aux besoins psychosociaux et de réalisation, le mode de vie dicté par la Religion économique est en grande partie responsable de cet écart. Temps qu’un nouveau projet de société ne permettra pas aux individus d’expérimenter de nouvelles pratiques pour satisfaire leurs besoins d’appartenance, d’estime et de réalisation autrement que par l’activité professionnelle et la consommation, cet écart ne cessera de s’élargir. Après avoir étudié les moyens de gaspiller ou de sublimer ces surplus et le phénomène d’entropie, nous aborderons les enjeux des approches mécanistes causales et énergétistes.

  • Les enjeux des conceptions mécanistes et énergétistes.

Les conceptions mécanistes causales et énergétistes permettent de comprendre les stratégies qu’un individu peut mettre en œuvre pour sublimer son énergie psychique en donnant un sens à sa vie. La conception « mécaniste causale » [10] repose sur le principe de cause à effet et la compréhension du présent à partir des événements passés. Un effet ou une cause est le résultat d’un phénomène qui s’est produit sans avoir été prévu. Tandis qu’un événement est la conséquence d’un ensemble d’effets ou de causes. L’approche mécaniste causale permet d’expliquer le présent en analysant les événements passés qui ont été provoqués par des causes. Par conséquent, comme le présent peut être modifié à chaque instant par des événements, l’avenir ne peut pas être déterminé à l’avance. L’exemple de Marie permet de comprendre la conception mécaniste causale.

Événement : Marie n’a pas été admise en salle d’examen pour passer un concours .

– Cause 5 : en cas de retard, il est interdit d’entrer dans une salle d’examen.

– Cause 4 : elle est arrivée sur le lieu de l’examen à 9h5 au lieu de 9h.

– Cause 3 : le train est arrivé à 8h55 en gare de Douai (salle examen 15 min de la gare).

– Cause 2 : à cause d’un accident, le train de 8h est parti 8h30 de la gare de Lille.

– Cause 1 : Ayant prévu d’arrivée 30 min avant l’épreuve, elle s’est levée à 7h pour prendre le train de 8h au lieu de se lever à 6h pour prendre le train de 7h10.

Si Marie avait été admise en salle d’examen, il n’y aurait pas eu d’événement. Dans ce cas, elle n’aurait pas eu à analyser les causes qui ont conduit à son exclusion de cette salle.

L’approche mécaniste causale se vit exclusivement au présent. Comme seuls les expériences et les actes vécus au présent comptent, leurs conséquences futures n’ont aucune importance. De ce fait, l’énergie dépensée par l’individu pour développer ses connaissances, ses compétences et ses aptitudes est plus importante que le résultat. Ce n’est pas l’énergie qui est perdue, mais les surplus non utilisés qui stagnent et s’accumulent. Par conséquent, cette approche est favorable à l’épanouissement et à l’émancipation des facultés de l’individu qui inscrit sa vie dans le présent.

Se référant exclusivement au présent, au passé, à la chance, aux rencontres, au hasard et à la volonté divine, ce mode de vie peut être angoissant. En effet, l’individu a besoin d’un objectif pour se projeter dans l’avenir et lui donner un sens. Ne reposant pas sur un projet planifié, sa vie est imprévisible et il n’a aucune prise sur son existence. Son existence étant déterminée par sa naissance et ses expériences, il est condamné à subir toute sa vie les conséquences de son passé. À terme, l’incapacité de se projeter dans l’avenir peut provoquer des angoisses existentielles et une pathologie du présent [11]. Ne lui permettant pas de se projeter dans l’avenir pour modifier son destin, l’approche mécaniste causale le condamne à les subir toute sa vie.

À l’inverse, « la conception énergétiste » [12] repose sur un objectif quantitatif ou qualitatif, dont le résultat est attendu et prévu. L’objectif est un repère qui permet d’orienter l’action et de lui donner un sens. Les moyens (énergies, temps, argents, hommes, matériels) et les méthodes utilisées pour mener un projet peuvent être prévus, planifiés et organisés à l’avance. Sa réussite sera confirmée ou infirmée à la fin du processus. En effet, si l’écart entre le résultat obtenu et attendu est trop important ou si le résultat obtenu ne correspond pas à celui qui était attendu, le projet est un échec. L’exemple de Julie permet de comprendre la conception énergétiste.

Durant ses études universitaires, Julie a préparé un DEA de recherche en philosophe. Durant ces cinq années, elle a consacré du temps et de l’énergie, d’une part, à suivre des cours pour acquérir des connaissances et se les approprier, et, d’autre part, à apprendre à construire un raisonnement philosophique pour passer des examens et à effectuer un travail de recherche pour rédiger son mémoire. À la fin de sa cinquième année, Julie obtient son DEA. Ne pouvant pas accéder au métier de professeur de philosophie et ne disposant pas d’une formation et d’une expérience professionnelle, elle est contrainte de se rabattre sur un métier de vendeuse.

C’est à ce moment qu’apparaît la différence entre la conception mécaniste et énergétiste. Dans la logique énergétiste, comme seul le résultat compte, le fait qu’elle ait un DEA de philosophie, mais que son emploi est celui de vendeuse est un échec. Étant focalisée sur l’objectif, la conception énergétiste n’attribue pas de valeur au phénomène d’entropie que Julie a subit durant ces cinq années universitaires. Même s’il est regrettable que Julie soit vendeuse plutôt que professeur de philosophie, la conception mécaniste causale prend en compte qu’au cours de ces cinq années d’études, elle a dépensé de l’énergie et subi de multiples phénomènes d’entropie qui l’ont transformé et fait évoluer. Par conséquent, pour la conception mécaniste causale, l’expérience de Julie est un succès.

La réalisation d’un projet (créer une entreprise, produire une œuvre, faire de la recherche, etc.) permet à l’individu d’actualiser les potentiels qu’il pressentait, mais qu’il ne pouvait pas affirmer posséder avant sa réalisation. À ce titre, le travail est la source de transformation et de l’émancipation de l’individu. À l’opposé, la passivité du téléspectateur, l’agitation du touriste et le travail salarié routinier qui gaspillent de l’énergie sans exiger d’effort intellectuel ou physique sont des sources de stagnation et de régression.

Malgré leur apparente opposition, les deux modes d’appréhension de l’existence sont complémentaires. En effet, même si l’expérience réelle de l’existence se vie au présent, à travers ses connaissances, ses savoir-faire et ses complexes, les expériences passées cohabitent étroitement dans l’action au présent. Une entreprise fait régulièrement appel à des consultants pour réaliser un audit de son activité afin de corriger les dysfonctionnements de ses services. En lui permettant de réduire ses gaspillages de temps, de matière première, d’énergie et de mains-d’œuvre, ce travail d’audit lui donne les moyens de réduire ses coûts de production. Ces baisses de coût lui permettent d’augmenter sa marge bénéficiaire et ses bénéfices. Ayant une plus grande maîtrise de ses processus de production et de distribution, l’entreprise peut se projeter dans l’avenir pour donner un sens à son action. À l’inverse, l’entreprise qui ne maîtrise pas ses processus et qui n’est pas capable de se projeter dans l’avenir est, à terme, condamnée à disparaître.

Un individu effectue avec l’aide d’un psychologue un travail d’analyse de son enfance, ainsi que de sa vie privée, professionnelle et sociale. En effectuant ce travail, il se donne les moyens de se réapproprier son histoire et de se libérer de ses complexes. En clarifiant son passé, il maîtrise davantage son présent et permet l’émergence de sa structure intérieure. Gaspillant moins de temps et d’énergie à lutter contre des réactions indésirables provoquées par des complexes, il peut se consacrer à des projets qui répondent aux aspirations de sa structure intérieure. Ainsi, il dispose des moyens de se fixer des objectifs pour se projeter dans l’avenir et donner un sens à sa vie. À l’inverse, celui qui fuit ce travail d’analyse consomme beaucoup de temps et d’énergie à trouver son équilibre. Son présent étant prisonnier de son passé, il a beaucoup de difficulté à se projeter dans l’avenir pour donner un sens à sa vie. S’il n’en est pas capable, c’est l’idéologie qui se chargera de lui en fournir un.

En permettant d’analyser les événements qui se produisent au présent, l’approche mécaniste causale permet d’éliminer les phénomènes du passé qui gaspille du temps et de l’énergie sans produire de transformations positives. Cette énergie qui n’est plus gaspillée à corriger des dysfonctionnements passés peut être investie dans des projets qui permettent de se projeter dans l’avenir et de donner un sens à l’action. Étant tournée vers l’avenir, l’approche énergétiste est davantage influencée par les doctrines idéologiques que la conception mécaniste causale. C’est ainsi que la coordination d’une approche mécaniste causale à une approche énergétiste permet la croissance et l’évolution d’un individu, d’une entreprise et d’une société.

Pour accéder aux pages suivantes :

Satisfaire nos besoins en travaillant 5 jours par semaine : le choix de la catastrophe

Satisfaire nos besoins en travaillant 2 jours par semaine : un choix de société

 


[1] Laborit Henri, Eloge de la Fuite, Paris, Robert Laffont, 1974, page 110.
[2] Jung Carl Gustav, L’énergétique Psychique, Genève, Georg, 1993.
[3] Jung Carl Gustav,Op. Cit., page 34 et 35.
[4] Keynes John Maynard, Essais de persuasion, Paris, Gallimard, 1933., page 169
[5] Ibid, page 175
[6] Freud Sigmund, Malaise dans la culture, Paris, Presses Universitaire de France, 1995, page 23
[7] Fromm Erich, De la désobéissance et autres essais, Paris, Robert Laffont, 1981, page 25
[8] Jung Carl Gustav, L’énergétique Psychique, Genève, Georg, 1993., page 29.
[9] Jung Carl Gustav, Op, Cit., page 47.
[10] Jung Carl Gustav, Op. Cit., page 21.
[11] La pathologie du présent caractérise le comportement quotidien d’un individu qui vit ses actes au temps présent, sans se référer à son passé et se soucier des conséquences de ses actes pour le futur. L’existence du sujet se ramenant au seul moment présent, l’immédiateté du temps englobe toute sa conscience. Ne pouvant se projeter dans l’avenir, sa vie n’a plus de sens. Comme il ne peut différer ses actions, elles doivent être réalisées « tout de suite ». Son existence quotidienne étant enfermée dans le moment présent, le sujet est confronté au vide et à l’angoisse existentielle. Pour fuir l’angoisse, il peut s’étourdir dans l’activisme, la consommation compulsive ou diverses activités addictes. La pathologie du présent peut aboutir à une dépression dont l’origine est à la fois liée au refoulement du passé, au désespoir face à l’avenir et au rejet du présent que l’individu ne contrôle plus.
[12] Jung Carl Gustav, Op. Cit., page 21.

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