Satisfaire le besoin d’estime de soi : un choix de société

Au début du 21e siècle, les cadres et les classes moyennes des pays industrialisés ont accès à un niveau de confort matériel sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Le réchauffement climatique et la surexploitation des ressources de la planète étant étroitement liés à leur mode de vie matériel, afin d’éviter une catastrophe annoncée, ils ont le devoir et la responsabilité de le changer. Malgré le confort dont ils disposent et la responsabilité qui leur incombe, ils continuent à travailler et à consommer toujours plus et à privilégier la compétition sur le mode « avoir », en se distinguant les uns des autres sur le plan financier, professionnel et matériel. Même s’ils semblent très motivés à rentrer en compétition, ces critères des réussites n’en sont pas la cause : « C’est parce qu’il contient des objets et des êtres potentiellement gratifiants qu’un individu cherche à conserver et à défendre son territoire. Enlever ces sources de bien-être et le prétendu « instinct de propriété » cher à certaines idéologies disparaît avec lui. Les idéologies, les théories et les concepts abstraits, qui sont devenus chez l’humain une source de gratification intellectuelle importante, sont d’ailleurs défendus avec autant de vigueur qu’un territoire géographique. »[1] N’en déplaise aux économistes ultralibéraux, ce n’est pas la raison, l’instinct de propriété ou l’intérêt personnel qui motivent les individus à rentrer en compétition les uns avec les autres pour gravir l’échelle sociale et accumuler toujours plus d’argent et de biens matériels. Comme l’ont fait remarquer Abraham Maslow, Erich Fromm, Mc Clelland et Adam Smith, les causes de cette compétition stérile qui conduit l’humanité à sa perte sont de nourrir l’estime de soi et de se procurer du plaisir.

Étant donné que le besoin d’estime et la recherche du plaisir sont inhérents à la nature humaine, il n’est pas possible de les limiter, de les supprimer, de les interdire ou de les condamner. En revanche, comme les moyens de satisfaire ces besoins sont abondants, il est possible de les satisfaire autrement. En effet, les avatars de l’économie, que sont le travail, l’argent et la consommation, ont pris une telle place dans nos vies, que nous avons oublié que les moyens de satisfaire le besoin d’estime n’ont pas toujours été la réussite financière, professionnelle et matérielle. Afin d’ouvrir notre imaginaire, je commencerai par aborder les moyens de satisfaire le besoin d’estime des sociétés primitives et de la Grèce antique. Ensuite, à partir d’une approche historique, je tenterais de montrer comment le progrès des techniques, la doctrine protestante, la loi concernant l’usure et l’évolution des mœurs ont contribué à transformer le travail et l’argent en étalon de la valeur de l’individu.

  • Les moyens de nourrir l’estime de soi des sociétés tribales et des Grecques.

Les moyens de nourrir l’estime de soi n’ont pas toujours été le travail et l’argent. Les sociétés tribales et la Grèce antique nous en proposent d’autres. Dans les sociétés tribales[2] de chasseurs/cueilleurs, les hommes chassaient pour satisfaire leurs besoins essentiels. Étant donné qu’elle s’effectuait en groupe, la chasse favorisait l’émulation entre les chasseurs. L’habileté à la chasse permettait d’exprimer ses qualités et de se distinguer des autres. La distinction pouvait reposer sur la quantité de gibiers ou le prestige de la proie : chasser un cerf était plus valorisant que chasser un lapin. Les surplus récoltés par les plus performants étaient redistribués à la collectivité en échange de gratification des autres membres de la tribu. La hiérarchie du groupe étant déterminée par la descendance familiale et l’âge, la performance à la chasse n’était pas considérée comme un critère d’évolution sociale. Les besoins essentiels étant par nature limités, les membres de ces sociétés « primitives » ne consacraient que quelques heures par jour à leur satisfaction. Le reste du temps était consacré à des activités sociales, aux échanges, à la création et aux rites religieux.

La conception de la réussite et les moyens de nourrir l’estime de soi de la Grèce antique étaient radicalement différents des critères contemporains. La culture philosophique et politique grecque ne valorisait pas le travail[3], la consommation et la chrématistique (faire de l’argent avec de l’argent). Un citoyen était valorisé lorsqu’il consacrait son temps à exercer son corps et sa raison. « Un esprit sain, dans un corps sain ». En apprenant le métier des armes, la philosophie et la rhétorique, le citoyen pouvait mettre ses facultés au service de la cité. Étant considéré comme une activité pénible, dégradante et servile, le travail était réservé aux esclaves. Les marchands et les artisans, dont l’esprit était absorbé par le profit, n’étaient pas considérés comme des citoyens. Selon Aristote, le citoyen qui était contraint de travailler pour subvenir à ses besoins essentiels devait se limiter aux nécessités de la vie. S’il consommait au-delà des nécessités, il était contraint de s’aliéner au travail, et donc, de perdre son indépendance, sa dignité et sa liberté.

  • Quel est le rôle du progrès technique ?

Les moyens de nourrir l’estime de soi ont également été influencés par le progrès technique. À travers la figure du chevalier, Joseph Schumpeter explique comment le progrès technique a contribué à changer les mentalités, les idées, les valeurs et les critères de réussite. « Au Moyen Âge, la guerre était affaire éminemment individualiste. Les chevaliers bardés de fer pratiquaient un art qui exigeant un entraînement poursuivi tout au long de leur vie et chacun d’eux comptait individuellement, par la vertu de son habilité et de ses prouesses personnelles. Il est donc facile de comprendre la raison pour laquelle le milieu des armes était devenu la base d’une classe sociale, au sens le plus riche et le plus plein du terme. Mais l’évolution technique et sociale a miné et finalement détruit la fonction et la position de classe. Certes, la guerre elle-même n’a pas été tuée par ces influences. Elle est seulement devenue de plus en plus mécanique – à un point tel, en dernier ressort, que les succès réalisés dans ce qui n’est plus qu’une simple profession ont cessé d’avoir un caractère d’accomplissement personnel qui élève, non seulement l’individu, mais encore son groupe à une position durable de commandement social. »[4] En maîtrisant le maniement des armes et l’art de la guerre, le chevalier affirmait son autorité politique, se distinguait et s’accomplissait. Le combat au corps à corps lui permettait de prouver sa force, son courage et sa bravoure. Au-delà de la richesse que les guerres procuraient, le butin représentait le symbole de ses victoires. En temps de paix, les tournois et la chasse étaient l’occasion de prouver sa valeur au combat et sa maîtrise des armes. L’apparition du canon, du fusil et des armes modernes a rendu le combat au corps à corps obsolète. Étant donné qu’il pouvait être tué par un paysan armé d’un fusil, ce n’était plus le courage et la maîtrise des armes qui permettait de remporter la bataille, mais l’argent. En effet, la guerre n’était plus remportée par celui qui maîtrisait l’art de la guerre, mais par celui qui était capable de payer le plus de soldats, de chevaux, de fusils et de canons. C’est ainsi que le banquier et l’entrepreneur, qui étaient capables de créer de l’argent pour financer des guerres, ont progressivement pris la place du chevalier dans la hiérarchie des valeurs.

  • Quel est le rôle de l’éthique protestante ?

La réforme protestante a contribué, malgré elle, à transformer le travail et l’accumulation d’argent en principe de vie et en moyen d’accéder au salut. Comme l’a fait remarquer Max Weber, « La doctrine calviniste, à la fois par sa doctrine propre et par les réactions psychiques qu’elle a provoquées, a engendré une morale individuelle et économique favorable à des conduites de type capitaliste. »[5] La prédestination et l’ascétisme moral ont provoqué des transformations psychiques et intellectuelles favorables à l’émergence de l’esprit du capitalisme. « Chapitre III : décrets éternels de Dieu, n°3. Par décret de Dieu, et pour la manifestation de sa gloire, tels hommes […] sont prédestinés à la vie éternelle, tels autres voués à la mort éternelle. » […] « n°5. Ceux parmi les hommes qui sont prédestinés à la vie, Dieu les a élus dès avant d’établir les fondements du monde, conformément à son dessein immuable de toutes éternités ainsi qu’à sa volonté intime et à son bon plaisir. Il les a élus dans le Christ et pour leur gloire éternelle, de par sa seule grâce et son seul amour librement prodigués, en dehors de toute prescience tant de leur foi ou de leurs bonnes œuvres que de leur persévérance en celles-ci ou en celle-là, en dehors aussi de toute autre condition ou cause déterminante propre à la créature [élue] : et tout cela à la louange de sa grâce et de sa gloire. »[6]

En affirmant qu’en vertu d’un décret éternel, Dieu a attribué à chacun une destinée garantie dès sa naissance, la prédestination a procuré un socle spirituel qui a profondément influencé la conduite et le sens de la vie des protestants. Selon ces décrets, tandis que l’élu sera sauvé et élevé à la gloire éternelle, le réprouvé sera damné pour l’éternité. Le salut de l’Homme étant garanti dès sa naissance, quels que soient ses actes, il ne peut le modifier. En effet, tandis que l’élu ne peut pas perdre la grâce qui lui a été accordée, le réprouvé ne peut pas gagner celle qui lui a été refusée. Un réprouvé qui se plaindrait de son sort se comporterait comme un animal qui déplore de ne pas être né Homme. Mais surtout, les indulgences que les catholiques faisaient à l’église pour racheter leurs péchés ne permettaient plus d’obtenir la grâce de Dieu.

Étant donné que Dieu ne dévoile pas ses décrets souverains, il était difficile de distinguer un élu d’un réprouvé. Les questions que se posaient les calvinistes étaient donc celles-ci : suis-je un élu ? Comment m’assurer de mon élection ? Existe-t-il des critères ou des signes qui garantiraient à coup sûr mon élection divine ? Selon Calvin, la divine providence a attribué à l’élu une vocation à laquelle il doit se consacrer tout entier au service de la société et à la gloire de Dieu. En exerçant au quotidien sa vocation avec méthode et rationalité, l’élu améliorait sa condition et répondait aux besoins de la communauté. Le prestige social, les considérations et l’estime d’autrui, que lui apportait sa réussite matérielle, étaient les signes de son élection divine. En considérant la réussite financière, professionnelle et matérielle comme un signe d’élection, l’éthique protestante a libéré l’individu de la culpabilité liée à l’argent et a transformé ces moyens en un but et une finalité en soi.

Il est important de préciser que Luther et Calvin n’ont jamais considéré l’enrichissement comme une finalité en soi. Au même titre que la doctrine catholique, la doctrine protestante ne vouait pas de culte à l’argent et considérait la pratique de l’usure comme un sacrilège. Par contre, Calvin ne voyait pas d’obstacle aux prêts avec intérêts dans le cadre d’un investissement productif. N’étant qu’un moyen, l’argent n’avait pas la vocation d’être prêté, dépensé ou thésaurisé, mais d’être investit dans une activité productrice.

À l’inverse du catholicisme, le calvinisme n’exigeait pas une bonne œuvre isolée ou des indulgences, mais une vie entière vouée à une œuvre ou à une vocation érigée en système. En effet, les signes de l’élection divine étaient les suivants : réussir dans l’activité qui répond à sa vocation et mener une vie éthique exemplaire fondée sur l’ascétisme moral. La conduite d’une vie fondée sur l’ascétisme moral exigeait d’exercer un contrôle très strict sur ses émotions et son comportement. En rejetant toutes joies et jouissances de l’existence, l’élu se façonnait une conduite de vie rationnelle et ordonnée. Gaspiller son temps et son argent étant le plus grave des péchés, le luxe, l’ostentation, la contemplation, les divertissements, la lecture de romans, les illusions sentimentales, les tentations de la chair, les mondanités, les bavardages et les plaisirs de la vie étaient proscrits. « La société monarchique protégeait « ceux qui voulaient se divertir » contre la morale bourgeoise naissante et contre les conventicules ascétiques hostiles à l’autorité, de la même façon qu’aujourd’hui la société capitaliste prend soin de protéger « ceux qui désirent travailler » contre la morale de classe et les syndicats antiautoritaires. »[7] En encourageant l’élu à se méfier de ses amis et de ses proches, l’ascétisme moral renforçait l’isolement intérieur de l’individu. Cette conception des relations humaines favorisa le comportement individualiste de la bourgeoisie protestante. Libéré des relations affectives et des jouissances de la vie, qui auraient pu le détourner de sa vie ascète, l’élu se consacrait entièrement à sa vocation.

En plus d’apprendre à lire et à compter, l’élu devait également consacrer son temps à apprendre les mathématiques et la géométrie, à lire des livres scientifiques et à faire de la recherche pour comprendre l’œuvre de Dieu. L’instruction devait lui permettre d’acquérir une certaine forme d’autonomie de la pensée, de libre arbitre et d’esprit critique pour de lire la bible et interpréter la parole de Dieu. En permettant aux protestants d’être plus efficaces et rationnels dans leurs affaires, la pratique de l’ascétisme moral a contribué à accélérer le développement économique. L’utilisation rationnelle des moyens de production, due à l’organisation du travail, à la recherche scientifique et aux progrès techniques, favorisa le processus d’industrialisation de la révolution industrielle. À la fin du 19e siècle, comme ils s’étaient enrichis, une partie des soi-disant « élus » protestants ont abandonné l’ascétisme moral pour se consacrer corps et âme aux plaisirs de la vie, à l’hédonisme et à la consommation ostentatoire.

  • Quel est le rôle de l’usure ?

L’évolution des règles concernant la pratique de l’usure, qui consiste à prêter de l’argent avec intérêt, et donc, à faire de l’argent avec de l’argent, a profondément influencé le comportement des individus, les valeurs de la société, et donc, les moyens de satisfaire le besoin d’estime. Les premiers textes concernant l’interdiction de l’usure sont présents dans l’Ancien Testament[8]: L’Exode (Ex. 22. 24) «  Si tu prêtes de l’argent à un compatriote, à l’indigent qui est chez toi, tu ne te comporteras pas envers lui comme un prêteur à gages, vous ne lui imposerez pas d’intérêts. », Le Lévitique (Lv. 25. 37) « Tu ne lui donneras pas d’argent pour en tirer du profit ni de la nourriture pour en percevoir des intérêts », le Deutéronome (Dt. 23. 20) « Tu ne prêteras pas à intérêt à ton frère, qu’il s’agisse d’un prêt d’argent, ou de vivres, ou de quoi que ce soit dont on exige intérêt. » L’interdiction de la pratique de l’usure de l’Église chrétienne remonte au Concile de Nicée (325 apr. J.-C.). En s’appuyant sur les saintes Écritures et la critique de la Chrématistique d’Aristote, l’Église jugeait immoral et contraire à la justice les prêts avec intérêt. Au 12e siècle, Saint Thomas d’Aquin condamnait également l’usure : « Recevoir un intérêt pour l’usage de l’argent prêté est en soi injuste, car c’est faire payer ce qui n’existe pas ; ce qui constitue évidemment une inégalité contraire à la justice… c’est en quoi consiste l’usure. Et comme l’on est tenu de restituer les biens acquis injustement, de même l’on est tenu de restituer l’argent reçu à titre d’intérêt ». L’usure étant considérée comme un péché mortel[9], les marchands et les banquiers chrétiens qui le pratiquaient étaient sanctionnés par l’Église. Les sanctions comprenaient des peines spirituelles (excommunication et privation de sépulture) et des peines temporelles (obligation de restituer les bénéfices illicites et invalidation des testaments des marchands qui n’avaient pas réparé leurs péchés en matière économique).

À la fin du moyen âge, l’Église Chrétienne fut plus tolérante vis-à-vis de l’usure[10]. Pour la justifier, elle prétexta que le banquier se privait de la somme qu’il prêtait et qu’il prenait un risque en accordant un prêt. L’intérêt apparaissait donc comme la compensation de cette privation et de cette prise de risque. Malgré la tolérance de l’Église, le prêt à intérêt demeurait un péché capital. Pour racheter ses péchés, réparer ses fautes, purifier son âme et donc, échapper à l’enfer, le banquier versait d’importantes indulgences à l’Église. Tandis que la tolérance concernant la pratique de l’usure favorisa le développement économique de Florence et de Venise, les indulgences permirent à l’Église Chrétienne de s’enrichir et de construire la Basilique Saint-Pierre de Rome.

Au 16e siècle, Jean Calvin fit une distinction entre le crédit à la consommation destiné aux subsistances et le prêt à intérêt destiné à un investissement économique. Tandis que le premier appauvrissait celui qui souscrivait, le second contribuait à l’œuvre de Dieu en permettant à l’entrepreneur de répondre aux besoins de la collectivité. Cette distinction lui permit de tolérer le prêt à intérêt souscrit pour un investissement productif. En tolérant cette forme d’usure, il favorisa le développement économique de Genève, ainsi que la révolution industrielle des pays à obédience calvinistes, tels que les Pays-Bas et l’Angleterre.

À partir du 18e siècle, les considérations économiques s’opposèrent aux considérations morales. Le 1er novembre 1745, en publiant l’encyclique Vix Pervenit, le Pape Benoît XIV réaffirma la doctrine de l’Église concernant l’usure : « L’espèce de péché appelé usure et dont le lieu propre est le contrat de prêt – dont la nature demande qu’il soit rendu autant seulement que ce qui a été reçu – consiste pour le prêteur à exiger – au nom même de ce contrat – qu’il lui soit rendu davantage que ce qui a été reçu et, par conséquent, à affirmer que le seul prêt donne droit à un profit, en plus du capital prêté. Pour cette raison, tout profit de cette sorte qui excède le capital est illicite et usuraire[11] L’usure étant toujours considérée comme une rapine et une abominable extorsion, l’Église chrétienne et la loi pénale de l’ancien régime l’interdisaient et la condamnaient. Malgré son interdiction, des physiocrates et des philosophes des Lumières, tels que Diderot, D’Alembert et Turgot, prirent la défense de l’usure. En 1770, dans son « Mémoire sur les prêts d’argent »[12], Turgot prit publiquement position pour le prêt à intérêt en invoquant des arguments économiques. Il faudra attendre la Révolution française pour que les lois des 3 et 12 octobre 1789 abrogent la prohibition sur l’usure et autorisent le prêt à intérêt[13]. En autorisant de s’enrichir avec l’usure, la Révolution permit d’inverser les rapports de pouvoir entre la bourgeoisie et la noblesse.

  • Quel est le rôle de la révolution des mœurs et des Lumières ?

Sous l’ancien régime, seule la noblesse avait le droit et le privilège de porter l’épée. Le port de l’épée était pour le noble un moyen concret d’affirmer son appartenance sociale, de se distinguer des roturiers et d’obtenir le respect d’autrui. Les mœurs et les passions humaines n’étant pas pacifiées, le fait de porter une épée était souvent à l’origine de conflits violents et meurtriers. Afin de pacifier les rapports humains, Thomas Hobbes et Adam Smith ont proposé de nouveaux critères de distinction sociale fondés sur la quantification financière et le travail. En effet, selon Thomas Hobbes, « L’homme est essentiellement une fonction de la société et sera en conséquence jugé selon la valeur de sa fortune et du prix qu’il est capable de payer pour obtenir l’usage de son pouvoir. »[…] « La raison n’est rien d’autre que des comptes. Le prix de l’homme est constamment évalué par la société et l’estime des autres varie selon la loi de l’offre et de la demande. »[14] La raison n’étant rien d’autre que des comptes, la valeur d’un homme et l’estime qu’il reçoit des autres sont constamment évaluées par la société en fonction de la loi de l’offre et de la demande. Étant quantifiable, l’argent permet d’évaluer de manière objective, rationnelle et impartiale la légitimité de l’autorité d’un individu. À partir de ce raisonnement, le pouvoir d’un individu repose sur le prix qu’il est capable de payer pour en obtenir l’usage. En transformant l’argent en un moyen de puissance et de conquête du pouvoir, Hobbes en a fait l’étalon de la valeur de l’individu. Ce revirement moral contribua à transformer la compétition pour l’accumulation financière en principe de vie et à accélérer le déclin de l’autorité de la noblesse au profit de la bourgeoisie.

En 1776, dans « la Richesse des nations », Adam Smith montre que c’est le travail qui permet le développement économique, et donc, le progrès social. En transformant les matières premières (coton, laine, soie, etc.) en produits finis (robes, costumes, uniformes, etc.), et donc, en marchandises, le travail crée de la richesse. En travaillant avec persévérance, non seulement l’individu développe sa confiance, améliore sa condition, accède au bien-être matériel et à la liberté, mais en plus, il permet à la société d’accéder à la prospérité et à l’abondance. Pour Adam Smith, la richesse n’était pas une fin en soi. En effet, le riche ne recherche pas la richesse pour elle-même, mais pour attirer le regard, l’attention, la sympathie, l’admiration, le respect et l’envie d’autrui. La reconnaissance qu’il reçoit des autres est pour lui un moyen de nourrir l’estime de soi. L’admiration des moins riches et des pauvres pour les plus riches est un facteur de soumission et de subordination, et donc, de stabilité sociale. En canalisant les passions humaines, le travail transforme les passions en intérêt et l’intérêt individuel en intérêt pour tous. En transformant l’accumulation d’argent et le travail en critère de réussite et en instrument de la régulation pacifique de la société, Thomas Hobbes et Adam Smith ont permis de légitimer l’émergence d’un utilitarisme moral favorable à l’idéologie bourgeoise.

La Révolution française de 1789 changea les moyens destinés à satisfaire le besoin d’estime. Sous l’ancien régime, les Hommes naissaient nobles ou roturiers. Qu’il soit un artisan, un laboureur, un ouvrier agricole ou un riche bourgeois, s’il n’était pas noble, il était désigné sous le terme de roturier. Quel que soit le montant de sa fortune, les privilèges d’un noble sans le sou étaient supérieurs à ceux d’un riche bourgeois. Les conditions sociales étant déterminées par la naissance, malgré ses talents ou sa fortune, un bourgeois ne pouvait pas changer de condition ou accéder à des postes prestigieux dans l’armée ou l’administration. Par exemple, le fils d’un riche bourgeois ne pouvait pas être officier dans l’armée. À l’inverse, un noble qui se serait impliqué dans une activité liée à l’industrie, au commerce ou à l’usure aurait dérogé à son rang. À ce titre, il aurait risqué de perdre ses privilèges et d’être déchu de ses prérogatives.

En proclamant que tous les hommes étaient libres et égaux en droit, la Révolution française a aboli les privilèges liés à la naissance. Comme la légitimité de l’autorité ne reposait plus sur la naissance, mais sur la capacité à faire fructifier sa fortune, l’abolition des privilèges a exacerbé la compétition entre les individus sur le plan financier et matériel. Étant donné qu’il permet de tout acheter (titres de noblesse, armes, consciences, mercenaires, temps de travail, etc.) et de corrompre les hommes et les femmes, l’accumulation de toujours plus d’argent est devenu le nouvel étalon objectif de la réussite, du pouvoir et de la distinction sociale entre les individus. C’est ainsi que l’argent, le travail, qui ne sont que des moyens, sont progressivement devenus une finalité en soi et la raison d’être de la bourgeoisie. Comme l’affirmait Karl Marx « Le dieu du besoin pratique et de l’intérêt personnel, c’est l’argent. L’argent est le dieu jaloux d’Israël, devant qui nul autre dieu ne doit exister. L’argent avilit tous les dieux des hommes : il les transforme en une marchandise. L’argent est la valeur universelle de toutes choses, constituée pour soi-même. C’est pourquoi il a dépouillé le monde entier, le monde des hommes ainsi que la nature, de leur valeur originelle. L’argent, c’est l’essence aliénée du travail et de la vie de l’homme, et cette essence étrangère le domine, et il l’adore. »[15] Étant totalement absorbée et aliénée par ces objectifs matériels, la bourgeoisie a fait de l’argent son système de valeur, sa Religion.

N’en déplaise aux fanatiques ultralibéraux, les moyens de nourrir l’estime de soi n’ont pas toujours été la réussite financière, professionnelle et matérielle. En effet, les membres des sociétés tribales, les citoyens grecs et les chevaliers de l’ordre féodal nourrissaient l’estime de soi en étant habiles à la chasse, en maîtrisant l’art de la guerre et en mettant leurs talents au service de la cité. La peur de l’enfer a longtemps été un moyen d’encadrer la pratique de l’usure des banquiers et des marchands. En légalisant l’usure, l’église a accéléré le déclin de la noblesse au profit de la bourgeoisie. Le progrès technique des armes, l’éthique protestante, la transformation du travail en source de profits et la quantification financière de la valeur de l’individu ont transformé le travail et l’argent en signe de son élection divine et en étalon de la valeur de l’homme. Ces évolutions ont provoqué des changements de mode vie et de société qui ont conduit à la Révolution française.

Le mode « avoir », qui consiste à avoir un poste plus prestigieux et à accumuler toujours plus d’argent et de biens matériels que les autres, est devenu le moyen privilégié d’affirmer sa réussite et de se distinguer des autres. En exerçant des fonctions prestigieuses, en accumulant des richesses financières et en exhibant sa consommation ostentatoire, l’élite économique nourrit l’estime qu’elle a d’elle-même, légitime son autorité et se distingue de la masse. L’autorité de l’élite économique étant fondée sur la réussite financière, professionnelle et matérielle, afin de légitimer son autorité, elle a fait de son aliénation au mode « avoir » la raison d’être de la société.

Étant donné qu’il existe un lien entre les besoins, les moyens de les satisfaire et le temps, dans l’optique d’une réflexion sur les conditions d’un changement de mode de vie, il apparaît pertinent de s’intéresser aux enjeux du rapport au temps sur le plan individuel et collectif.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

– Les enjeux du temps sur le plan individuel et collectif.

[1] Le cerveau à tous les niveaux, choisir un comportement, [en ligne] (page consulté le 1 mars 2017), http://lecerveau.mcgill.ca/flash/d/d_01/d_01_p/d_01_p_fon/d_01_p_fon.html

[2] Sahlins M., age de pierre, age d’abondance, Gallimard 1997 et « au cœur des sociétés :raison utilitaire ou culturelle » Gallimard 1991

[3] Méda Dominique, Le travail une valeur en voie de disparition, aux éditions Aubier paris 1995 paris collection Champs Flammarion 1997.

[4] Schumpeter Joseph, Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot, 1990, page 182

[5] Rocher Guy, 3. Le changement Social : Introduction à la sociologie générale, Montréal,  HMH, 1968, page 72.

[6] Weber Max, L’étique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964, page 111.

[7] Weber Max, Op. Cit., page 203

[8] Bible, La Bible de Jérusalem, Paris, Editions du Cerf, 1998.

[9] Le Goff Jacques, Marchands et banquiers du moyen age, Paris, Presses Universitaires de France, 1956, page 77.

[10] Ibid, page 78.

[11] La cité catholique, Prêter à intérêt est-il licite?, [En ligne] (consulté le samedi 9 mars 2017),  http://www.cite-catholique.org/viewtopic.php?t=489

[12] Turgot, Mémoire sur le prêt d’argent, Paris, Institut Coppet, 2014.

[13] Gilles Duteil, Delphine Thomas-Taillandier, Usure, [En ligne] (consulté le samedi 9 avril 2016), https://www.cercle-k2.fr/files/Usure-2015.pdf

[14] Hobbes Thomas, Léviathan. Paris, Sirey, 1971.

[15] Marx Karl, Philosophie, Paris, Gallimard, 1965, page 85.

 

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