Pourquoi devons-nous provoquer la décroissance du PIB ?

« L’état stationnaire », qui consiste à limiter la croissance de la richesse économique à celle de la population, a été proposé en 1861 par John Stuart Mill dans ces principes d’économie politique[5]. Dans le cadre d’un « état stationnaire », ce ne sera plus la hausse de la consommation et la volonté de générer toujours plus de profits qui déterminera la croissance du PIB, mais la croissance de la population. Si la population s’accroît, le montant du PIB augmente, si elle décroît, il baisse.

La formule ci-dessous permet de calculer le montant du PIB de la France dans le cadre du modèle économique durable. Cette formule peut être appliquée à tous les pays industrialisés et en développement qui souhaiteraient mettre en œuvre ce modèle. Postulant qu’avec ce modèle économique les monnaies ne seront plus soumises à la spéculation, un euro sera égal à un dollar. Le montant du PIB par habitant qui permettra à la France d’accéder à un niveau de qualité de vie objectif est donc de 15 000 €.

– Soit, PIBhab est le PIB par habitant qui permet d’accéder à un niveau de qualité de vie objectif : 15 000 €.
–  » , Pop est la Population totale de France : 65 609 235 hab[6] en 2013.
–  » , PIBobj est le PIB qui permet d’accéder à un niveau de qualité de vie objective.

PIBobjEn 2013, la population française comptait 65 millions d’habitants. Si le PIB par habitant était plafonné à 15 000 €, le PIB qui permettrait d’accéder à un niveau de qualité de vie objectif PIBobj serait de 984 milliards €. Comme en 2013 le PIB était de 2 113 milliards €, pour accéder à un modèle économique durable, il devra décroître de 53,4 %. En 1989, la France, qui avait déjà un haut niveau de qualité de vie matérielle, avait un PIB de 1 001 milliards €. La décroissance du PIB ne provoquera donc pas le retour à la bougie.

Le montant du PIB du modèle économique durable calculé, il apparaît pertinent de réfléchir aux moyens de le réduire de 53,4 %. En 2013, 75,2 %[7] des dépenses qui contribuent à la croissance du PIB provenaient de la consommation des ménages et des administrations publiques. En passant de 753 à 1 640 milliards € de 1989 à 2013, ces dépenses ont augmenté de 117 %. Pour les ramener au niveau de 1989, il faudra donc les réduire de 54,1 %.

De 1989 à 2013, les dépenses des administrations publiques sont passées de 209 à 508 milliards €, soit une hausse de 142 %. Les dépenses liées aux administrations publiques comprennent des dépenses individuelles et collectives[8]. En 2013, tandis que la part destinée aux dépenses individuelles représentait 64,3 %, celle destinée aux dépenses collectives représentait 35,7 %. De 1989 à 2013, ces dépenses ont respectivement augmenté de 164 % et de 111 %. Pour réduire les dépenses individuelles de 326 à 123 milliards €, soit une baisse de 52 %, l’État devra commencer par réguler les prix du logement pour supprimer les aides au logement destinées aux locataires et aux propriétaires. En ce qui concerne les dépenses de santé, l’État devra miser sur une politique de prévention : encourager la pratique sportive, supprimer le stress lié au chômage et à la peur du chômage, supprimer les produits alimentaires transformés nuisibles à la santé, limiter la puissance des antennes relais, interdire la cigarette, favoriser la pratique du développement personnel, etc. Pour réduire les dépenses collectives de 181 à 86 milliards €, soit une baisse de 58,7 %, l’État devra réduire les dépenses liées à l’économie du désastre[9] (armement et sécurité) et favoriser la pratique d’activités émancipatrices. En s’émancipant, les individus cesseront d’employer la violence et de transgresser la loi pour compenser leur frustration. En désengorgeant les tribunaux des affaires de délinquance, il sera possible de réduire le budget de la justice.

De 1989 à 2013, les dépenses de consommation des ménages sont passées de 543 à 1 132 milliards €, soit une hausse de 108 %. Si le sentiment de bien-être était proportionnel à la croissance de la consommation, en 2013, les Français auraient dû être 2,1 fois plus heureux qu’en 1989. Malgré cette hausse, ce n’est pas le cas. Même si consommer toujours plus assure la satisfaction des besoins essentiels et l’amélioration de la qualité de vie matérielle, elle ne garantit pas forcément le bien-être qui relève davantage de la satisfaction des besoins d’appartenance, d’estime et de réalisation. Afin d’appréhender ce phénomène, il apparaît donc pertinent de s’intéresser aux besoins que cherche à satisfaire l’offre marchande.

En France et dans l’ensemble des pays industrialisés, à partir du moment où un individu n’est pas sans domicile fixe, il dispose d’un confort matériel sans précédent dans l’histoire de l’humanité. En effet, chaque Français a, au minimum, un toit (maison ou appartement), une arrivée d’électricité, d’eau froide et chaude, un système de chauffage, une salle de bain, un WC, un réfrigérateur, une cuisinière, une table, des chaises et un lit. Ce confort matériel, qui nous apparaît comme une évidence, ferait envie à de très riches aristocrates et bourgeois du 19e siècle. En effet, au 19e siècle, le summum du luxe pour un aristocrate anglais n’était pas de disposer de toujours plus de bijoux ou de vêtements de marque, mais d’installer de la plomberie dans sa maison. Installer des robinets, un système d’évacuation des eaux usées et une salle de bain procurait un confort matériel dont nous n’avons même plus conscience. À ce niveau de confort, il faut ajouter un canapé, un lave-linge, une voiture, un ordinateur, une télévision, un téléphone portable, etc. Étant donné que notre perception du bien-être est davantage subjective qu’objective, malgré tout le confort matériel dont nous disposons déjà, nous en désirons toujours plus. Pourquoi en désirons-nous toujours plus ?

Dans les pays industrialisés, la publicité et les médias incitent le consommateur à satisfaire ses besoins d’appartenance et d’estime par l’intermédiaire de la consommation ostentatoire. Comme l’affirmait Thorstein Veblen à la fin du 19e siècle, la comparaison sociale est l’une des principales motivations de l’activité humaine. « Or, il faut entendre cette consommation de marchandises en un sens très éloigné de sa signification naïve, si l’on tient à dire qu’elle procure le stimulant dont l’accumulation procède invariablement. Le motif qui se trouve à la racine de la propriété, c’est la rivalité ; c’est la même qui continue à agir dans cette institution qu’il a fait naître, et dans le déploiement de tous ces traits de la structure sociale qui touchent à l’institution de la propriété. La possession des richesses confère l’honneur : c’est une distinction provocante. »[10] N’ayant plus la vocation de satisfaire des besoins essentiels, la consommation est devenue un moyen d’affirmer son appartenance sociale, de se distinguer des autres et de montrer sa réussite économique pour être admiré, envié, reconnu et aimé.

L’offre marchande destinée à satisfaire ces besoins étant illimitée, les ménages revendiquent une augmentation illimitée de leur pouvoir d’achat. Pour appréhender ce phénomène psychologique, je vous invite à imaginer que nous disposions tous d’un revenu suffisant pour nous payer une Citroën C4. Notre objectif n’étant pas de satisfaire un besoin de transport, mais de nous distinguer les uns des autres et d’affirmer notre réussite sociale, posséder une Citroën C4 perdrait toute valeur à nos yeux. En effet, si tout le monde possédait une C4, nous continuerions à réclamer une augmentation de notre pouvoir d’achat pour nous payer une Audi A4. Comme le fait remarquer très justement Thorstein Veblen, l’égalité des conditions matérielles ne permettra jamais de combler le besoin qu’ont les individus de se distinguer les uns des autres. « En tout état de cause, le désir de richesse ne peut guère être assouvi chez quelque individu que ce soit ; quant à combler le désir moyen, le désir universel de richesse, il n’en saurait être question. On aurait beau distribuer avec largesse, égalité, « justice », jamais aucun accroissement de la richesse sociale n’approcherait du point de rassasiement tant il est vrai que le désir de tout un chacun est de l’emporter sur tous les autres par l’accumulation des biens. Si comme on l’a parfois soutenu, l’aiguillon de l’accumulation était le besoin de moyen de subsistance ou de confort physique, alors on pourrait concevoir que les progrès de l’industrie satisfassent peu ou prou les besoins économiques collectifs ; mais du fait que la lutte est en réalité une course à l’estime, à la comparaison provocante, il n’est pas d’aboutissement possible. »[11]

Le sentiment de bien-être d’un individu étant lié à une logique de comparaison sociale, pour accéder à un niveau de qualité de vie acceptable, il faut donc disposer d’un pouvoir d’achat toujours plus élevé que les autres. Avoir un revenu plus élevé que les autres est synonyme de bien-être, en avoir un plus bas, de mal-être. Paradoxalement, étant donné qu’il est toujours confronté à des individus qui disposent d’un pouvoir d’achat largement supérieur au sien, celui qui perçoit un revenu de 30 000 €, 90 000 €, 200 000 €, 1 000 000 €, etc., par an sera toujours frustré. Le sentiment de bien-être étant étroitement lié à la comparaison sociale, tant que l’individu sera dépendant de la consommation ostentatoire pour satisfaire son besoin d’estime, il n’adhérera pas volontairement à un mode de vie plus sobre. Mais surtout, un PIB par habitant de 15 000 € ne sera jamais suffisant. Le besoin d’être aimé, reconnu, admiré et envié étant inhérent à la nature humaine, pour rendre désirables un modèle économique durable et un mode de vie plus sobre, il apparaît donc nécessaire de limiter l’offre marchande, mais surtout, de proposer aux cadres et aux classes moyennes les moyens de satisfaire leurs besoins d’appartenance, d’estime et de réalisation autrement que par l’activité professionnelle et la consommation.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

– Comment limiter l’offre marchande ?

 


[1] Insee, 1.101 Le produit intérieur brut et ses composantes à prix courants, Comptes nationaux, Base 2005,

[2] Klein Naomi, La stratégie du choc, la montée d’un capitalisme de désastre, Montréal, Leméac éditeur et, Arles, Actes sud, 2008

[3] Veblen Thorstein, Théorie de la classe de loisir, Paris, Gallimard, 1970, page 23.

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