Partage des bénéfices et hausse du chômage.

Jean-Christophe Giuliani

Les gains de productivité sont souvent présenté comme l’une des principales causes de la hausse du chômage. La question qu’il apparait pertinent de se poser est celle-ci : est-ce que se sont les gains de productivité ou le mode de redistribution des bénéfices générés par ces gains qui seraient responsable de la hausse du chômage ?

L’exemple de l’usine de production Alpha permet d’expliquer les causes de la hausse du chômage liées aux gains de productivité. En 1950, l’usine Alpha produisait 10 voitures (5 A et 5 B) avec 40 salariés et 100 heures de travail.

Gain prod uzine A 2007

En 2013, les dirigeants de l’usine Alpha ont décidé d’investir dans l’outil de production (robots et machines numériques) et de faire appel à des consultants en organisation pour restructurer l’entreprise. Suite aux investissements et à la restructuration, l’usine Alpha produisait 100 voitures (50 A et 50 B) avec 20 salariés et 50 heures de travail.

Gain productivité uzine A

Le progrès technique et l’organisation du travail permettent à l’entreprise Alpha de produire 10 fois plus de voitures avec 2 fois moins de temps et de salariés.

Ayant besoin de moins de temps de travail pour produire plus de voiture, à court terme l’usine Alpha baisse ses coûts de production et se retrouve avec un surplus d’heures de travail. Étant donné qu’un salarié vend son temps en échange d’une rémunération, avoir un surplus d’heures de travail équivaut à avoir un surplus de salariés et donc, un surplus de charges salariales. Même si l’entreprise a besoin de moins d’heures de travail et donc, de salariés, elle doit quand même rémunérer ce surplus d’heures. Afin de diminuer ses charges salariales, à court terme, les dirigeants de l’usine Alpha ont le choix entre deux solutions : réduire les effectifs ou réduire le temps de travail. Le schéma ci-dessous présente les enjeux du partage des surplus d’heures de travail générés par la hausse des gains de productivité.

Pour télécharger ce schéma sous un format PDF : Partage Gains de productivité

Les dirigeants de l’usine Alpha choisissent de réduire le temps de travail. Pour que la réduction du temps de travail absorbe les destructions d’emploi, elle doit permettre de partager ou de répartir les surplus d’heures de travail et de charges salariales entre tous les salariés. En répartissant les charges, l’usine Alpha augmente ses bénéfices bruts d’exploitation sans licencier. Comme les salariés travaillent moins, à taux horaire constant, ils gagnent moins. Afin de compenser la perte de revenu consécutive à la réduction du temps de travail, les dirigeants de l’usine Alpha peuvent décider d’augmenter le taux horaire des rémunérations en partageant une partie des bénéfices générés par les gains de productivité. En conservant ses effectifs, elle ne contribue pas à la hausse du chômage. Ne nécessitant pas un surplus d’activité, ce choix évite d’augmenter les rejets de CO2 ainsi que le gaspillage des matières premières, des ressources énergétiques et des ressources naturelles.

Les dirigeants de l’usine Alpha choisissent de réduire les effectifs et donc, de licencier le surplus de salariés. Étant donné qu’ils contribuent à réduire les surplus d’heures, les licenciements apparaissent comme une forme déguisée de réduction du temps de travail. À court terme, même s’ils provoquent la hausse du chômage, les licenciements contribuent à la baisse des charges salariales. La baisse des charges provoque une diminution des coûts de production qui contribue à l’augmentation des bénéfices bruts d’exploitation ou de l’excédent brut d’exploitation (EBE).

La redistribution des bénéfices bruts d’exploitation générés par les gains de productivité et les licenciements apparaît comme un enjeu économique, politique et social majeur à moyen et long terme. En effet, ces bénéfices peuvent être redistribués sous la forme d’une baisse des prix, d’une hausse des impôts, de la hausse des salaires ou des dividendes, de la hausse des investissements ou des placements sur les marchés financiers. En fonction du mode de redistribution, ces bénéfices provoqueront la hausse du chômage ou permettront un surplus d’activité qui stimulera la croissance du PIB et donc, la création d’emplois.

  • Les bénéfices peuvent être redistribués aux ménages sous la forme d’une baisse des prix ou à l’État sous la forme d’impôts.

En baissant ses prix, l’entreprise obtient un double avantage. En augmentant le pouvoir d’achat des ménages, elle provoque une hausse de la consommation. En obtenant un avantage compétitif sur ses concurrents, elle augmente ses parts de marchés et ses exportations. À moyen terme, comme elle provoque un surplus d’activité, la baisse des prix provoque la hausse de la production et donc, la création d’emplois.

En 2013, les dépenses des administrations publiques représentaient 24 % du PIB[1]. En payant ses impôts, l’entreprise finance l’éducation, la santé, la construction d’infrastructures (route, ligne TGV, etc.), l’armement, etc. À moyen terme, les dépenses et les investissements publics de l’État contribuent à provoquer un surplus d’activité. En stimulant la croissance du PIB, ces surplus d’activité créent des emplois. Il est important de préciser, que les impôts qui contribuent à rembourser les intérêts de la dette publique ne génèrent pas de surplus d’activité et donc, la création d’emplois.

  • Les bénéfices peuvent être redistribués en faveur des salariés ou des actionnaires.

Il est important de préciser que la finalité d’une entreprise n’est pas de créer des emplois et d’améliorer les conditions de vie des salariés, mais de pérenniser son activité et de générer des profits pour ses dirigeants ou ses actionnaires. Les bénéfices peuvent être redistribués aux actionnaires (fonds de pension, banques et investisseurs privés) sous la forme de dividendes ou aux salariés sous la forme d’une hausse de salaires ou des avantages sociaux (retraite, assurance maladie et allocation familiale, congés payés, etc.). Le graphique ci-dessous présente le partage de la valeur ajoutée des sociétés non financières de 1950 à 2013.

–  Source : Insee, 7.101 Compte des sociétés non financières (S11)[2].

De 1949 à 1982, en passant de 68,1 % à 73,3 %, la part de la valeur ajoutée versée aux salariés (salaires bruts + cotisations sociales patronales) a augmenté de 5,2 points. Sur la même période, en passant de 1,3 % à 4,9 %, la part versée aux actionnaires a augmenté de 3,6 points. À partir du milieu des années 80, les actionnaires ont exigé un taux de rentabilité de 15 %. Cette exigence a eu des répercussions importantes sur le partage des bénéfices. De 1983 à 2013, tandis que la part de la valeur ajoutée versée aux salariés diminuait de 6,7 points, celle versée aux actionnaires augmentait de 13,2 points. En 2007, avant la crise des SUBPRIMES, tandis que la part versée aux actionnaires était de 27 %, celle versée aux salariés était de 63,1 %.

Étant donné qu’une grande partie des dividendes versés aux actionnaires sont à nouveau placés sur les marchés financiers, ils ne contribuent pas à relancer la consommation, à générer un surplus d’activité, à stimuler la croissance du PIB et donc, à créer des emplois. Les produits dérivés (CDO, titrisation, etc.) étant de plus en plus spéculatifs et virtuels, les placements croissants des sociétés non financières sur les marchés financiers constituent une menace pour la stabilité de l’économie réelle et de la société. Lorsqu’un krach boursier se produit (1987, 2001, 2008, etc.), les bénéfices générés par les gains de productivité, les restructurations, les licenciements et les baisses de charges salariales sont absorbés par l’effondrement du cours des actions et des titres. Le krach boursier de 2008 a fait disparaître une partie de la valeur ajoutée générée par l’activité économique réelle.

De 1950 à 1982, la redistribution des bénéfices en faveur des salariés a permis de soutenir un taux de croissance élevé de la consommation et du PIB. Le surplus d’activité étant plus important que les gains de productivité, le taux de chômage était relativement faible. À partir de 1983, la redistribution au profit des actionnaires a provoqué une baisse du taux de croissance de la consommation et du PIB. La baisse de la consommation des ménages a provoqué un ralentissement de l’activité économique et donc, la hausse du chômage. Si les bénéfices avaient été redistribués aux salariés, l’augmentation des salaires aurait provoqué la hausse de la consommation qui aurait généré un surplus d’activité et donc, la création d’emplois.

  • Les bénéfices peuvent être investis ou placés sur les marchés financiers.

Les bénéfices peuvent être investis dans la recherche et le développement (R&D), l’outil de production ou placé sur les marchés financiers. Le graphique ci-dessous présente la part des investissements et des profits financiers des sociétés non financières, c’est-à-dire toutes les entreprises dont l’activité principale n’est pas la finance, de 1949 à 2013.

–  Source : Insee, 7.101 Compte des sociétés non financières (S11), Op.Cit.
–  Source : Insee, 4.101 Principaux ratios des comptes des sociétés non financières (S11) et des entreprises individuelles non financières (S14AA)[3].

L’analyse de ces courbes montre que les sociétés non financières placent de plus en plus leurs bénéfices et leurs surplus de trésoreries sur les marchés financiers au détriment de l’investissement dans la R&D et l’outil de production. De 1949 à 2013, tandis que la part des revenus financiers (D4 revenus de la propriété) est passée de 1,3 % à 18,4 %, celle des investissements est passée de 28,9 % à 22,5 %. Étant donné que la part de la valeur ajoutée générée par les profits financiers a augmenté de 17,1 points, les placements financiers sont devenus une activité importante des sociétés non financières. De 1980 à 2007, juste avant la crise des SUBPRIMES, cette part est passée de 4,4 % à 27 % soit une hausse de 22,6 points. Concernant les investissements, la part de la valeur ajoutée qui leur était consacrée a diminué de 6,4 points. En 1995, elle est même descendue jusqu’à 19,7 %. La baisse des investissements au profit des placements financiers à des répercussions sur la création d’emploi à moyen et long terme.

La question qu’il apparaît légitime de se poser est celle-ci : pourquoi les entreprises favoriseraient-elles les placements financiers au détriment de l’investissement ? Dans un système de marché concurrentiel, pour pérenniser son activité, une entreprise doit être toujours plus compétitive et innovante que ses concurrentes. Le rôle de la R&D est de générer des innovations et des brevets dont la finalité est de créer de nouveaux produits ou d’introduire de nouvelles méthodes de production. En commercialisant un nouveau produit, l’entreprise s’octroie un monopole temporaire et un avantage compétitif qui lui permettent de conquérir des parts de marché en augmentant ses prix, sa marge bénéficiaire et donc, ses bénéfices. En prenant le risque de développer et de commercialiser l’iPhone, Appel a bénéficié d’un avantage compétitif qui lui a permis de vendre ses téléphones avec une marge relativement élevée. Les profits générés par l’iPhone lui ont permis d’investir dans la R&D et de distribuer des dividendes à ses actionnaires.

L’offre de biens et de services marchands étant saturée, le choix d’un investissement est une prise de décision de plus en plus risquée qui engage l’avenir d’une entreprise. Une innovation génère des bénéfices si elle se vend et permet de créer un nouveau marché. Si elle ne se vend pas, l’investissement représente un coût et donc, une perte pour l’entreprise. Chaque année, 90 % des 20 000 nouveaux produits proposés aux consommateurs européens sont des échecs commerciaux[4]. Étant donné que seuls 2 000 produits permettront, de faire des bénéfices, malgré le coût élevé d’un investissement, le retour sur investissement n’est jamais garanti. Le succès de l’iPhone masque l’échec de milliers de nouveaux produits, tel que Google Glass, dont la conception et la commercialisation ont nécessité un investissement très important.

Le taux d’échec des innovations étant relativement élevé, les investissements apparaissent donc plus risqués que les placements financiers. Étant donné que depuis le milieu des années 80, les actionnaires exigent un taux de rentabilité de 15 %, les profits générés par les placements financiers peuvent être plus élevés que ceux de l’activité réelle de l’entreprise. Si un placement de 100 € rapporte 15 € et qu’un investissement de 100 € rapporte 5 €, d’un point de vue purement financier, il apparaît plus rentable et « moins risqué » d’investir sur les marchés financiers. Lorsqu’un krach boursier se produit, les bénéfices générés par les gains de productivité, les restructurations, les licenciements et la baisse des charges salariales sont absorbés par l’effondrement des marchés financiers. Le krach boursier de 2008 a englouti la trésorerie d’entreprises qui aurait pu être investie dans la recherche et l’outil de production. N’ayant plus de trésorerie pour investir, les entreprises n’innovent plus, ne développent pas de nouveaux produits et donc, ne sont plus compétitives. N’étant plus compétitives, elles perdent des parts de marchés, ce qui se traduit par une baisse de l’activité et des bénéfices. Pour compenser ses pertes et rétablir sa trésorerie, l’entreprise est obligée de licencier du personnel et de fermer des sites de production. Ce qui se traduit par une hausse du chômage. Étant donné que l’investissement est l’une des conditions de la création d’emplois à moyen et long terme, les entreprises qui placent leurs bénéfices sur les marchés financiers contribuent à la hausse du chômage. En favorisant l’investissement, les entreprises peuvent contribuer à l’émergence de nouvelles branches ou secteurs d’activités et donc, à la création de nouveaux gisements d’emploi.

Cette analyse fait apparaître que la hausse du chômage n’est pas due au fait que le taux de croissance du PIB soit inférieur à celui de la productivité horaire. Même si les gains de productivité apparaissent comme les principaux responsables, il ne faut pas oublier que ce sont les dirigeants des entreprises ou les assemblées générales des actionnaires qui prennent la décision de réduire les effectifs ou le temps de travail. S’ils choisissent l’option de licencier le surplus de salariés, le choix de la redistribution des bénéfices générés par les gains de productivité et la baisse des charges salariales a également un impact sur la création d’emploi. En effet, s’ils décident de les redistribuer sous la forme d’une baisse des prix ou d’une hausse des impôts, des salaires ou des investissements, ils contribueront à générer un surplus d’activité qui permettra de créer des emplois. Par contre, s’ils décident d’augmenter les dividendes ou les placements sur les marchés financiers, ils risquent de provoquer une stagnation de l’activité et donc, de favoriser la hausse du chômage.

Pour lutter efficacement contre la hausse du chômage et en finir avec ce fléau, le gouvernement dispose donc de deux solutions :

– inciter les entreprises à redistribuer les bénéfices générer par les gains de productivité en faveur des ménages, des salariés, de l’état ou de l’investissement pour relancer la croissance du PIB

– réduire la durée légale du temps de travail.

Le choix entre l’une ou l’autre de ces solutions n’est pas un choix économique, mais un choix de société.

Jean-Christophe Giuliani

Pour aborder les solutions qui permettront d’en finir avec le chômage, je vous invite à lire « En finir avec le chômage : un choix de société ! », sous un format Kindle ou papier,  en cliquant sur le lien « En finir avec le chômage« .

Pour accéder aux pages suivantes :

– La croissance du PIB peut-elle supprimer le chômage ?

– La réduction du temps de travail peut-elle supprimer le chômage ?

[1] Insee, 1.101 Le produit intérieur brut et ses composantes à prix courants, [En ligne] (consulté le 25 février 2017), https://www.insee.fr/fr/statistiques/2383629?sommaire=2383694.

[2] Insee, 7.101 Compte des sociétés non financières (S11), [En ligne] (consulté le 25 février 2017), https://www.insee.fr/fr/statistiques/2383656?sommaire=2383694

[3] Insee, 4.101 Principaux ratios des comptes des sociétés non financières (S11) et des entreprises individuelles non financières (S14AA), [En ligne] (consulté le 25 février 2017), https://www.insee.fr/fr/statistiques/2383656?sommaire=2383694

[4] Lipovetsky Gilles, le bonheur paradoxal, Paris, Gallimard, 2006, page 95.

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