En finir avec le chômage : un choix de société

Jean-Christophe Giuliani

Le choc pétrolier de 1973 a provoqué une crise économique, dont la conséquence directe fut la hausse du chômage. Étant donné que l’augmentation du nombre de demandeurs d’emploi a des répercussions économiques, politiques et sociales qui menacent notre qualité de vie et notre processus démocratique, depuis le début de cette crise, qui n’en finit plus, tous les gouvernements qui se sont succédé au pouvoir ont eu l’objectif d’en finir avec ce « fléau ».

En fonction de leurs orientations idéologiques, des économistes, des politiques et des experts proposent de multiples solutions. Ceux qui adhèrent à la doctrine ultralibérale défendent une politique de l’offre. La hausse du chômage étant due aux rigidités qui pèsent sur la compétitivité des entreprises, pour créer des emplois, ils proposent de supprimer le Smic et les charges patronales, de baisser les salaires, d’alléger le Code du travail, de libérer les prix, de privatiser les services publics, de développer l’économie autour des services, du divertissement et du tourisme, de faire confiance à la loi du marché, etc… Ceux qui défendent une politique de la demande proposent de relancer la croissance du PIB en augmentant la consommation des ménages et de l’État. Pour cela, ils proposent d’augmenter les salaires, les investissements, les dépenses publiques et l’impôt des contribuables aisés, de renforcer le Code du travail, de réguler les prix, de relocaliser l’industrie, etc… Tandis que certaines de ces propositions relèvent d’une conception idéologique, d’autres méritent d’être approfondies et prises en considération.

En se combinant aux crises économiques, politiques et sociales, le réchauffement du climat, l’épuisement des matières premières, la pollution de l’air, de l’eau et des sols et la disparition de la biodiversité ont transformé cette crise en une crise systémique (économique, politique, sociale, écologique, climatique et sanitaire). Comme l’avait fait remarquer le sociologue et psychanalyste Érick Fromm, la réponse à cette crise ne relève plus de propositions d’ordres économiques. « Pour la première fois dans l’histoire, la survie physique de la race humaine dépend d’un changement radical du cœur humain. Mais ce changement n’est possible que dans la mesure où interviennent des changements économiques et sociaux rigoureux capables de donner au cœur humain la chance de changer et le courage et l’envie d’accomplir ce changement. »[1] Autrement dit, pour être envisageables, les solutions adoptées pour en finir avec le chômage devront être en mesure de donner une vision de l’avenir viable, atteignable et désirable capable de mobiliser les énergies individuelles et collectives. Pour être viables, ces solutions devront assurer les subsistances, apporter un minimum de confort matériel et préserver la survie de l’humanité à court, moyen et long terme. Pour qu’elles soient atteignables, ces solutions devront s’appuyer sur les infrastructures économiques et sociales existantes. Pour être désirables, elles devront procurer aux couches populaires et aux classes moyennes, ainsi qu’aux cadres, aux chefs d’entreprises, aux entrepreneurs, aux professions libérales, aux agriculteurs, aux artisans et aux commerçants les moyens de changer le rapport qu’ils tissent avec eux-mêmes et les autres. C’est-à-dire de se socialiser, de définir son identité, de participer à la vie sociale, de structurer le rythme de son existence, de nourrir l’estime de soi, de se distinguer, de s’affirmer, de s’accomplir et de donner un sens à sa vie autrement que par l’activité professionnelle et la consommation.

Avant de proposer des solutions qui soient viables, atteignables et désirables, il m’apparaît important d’identifier les causes de la hausse du chômage. Les décideurs économiques et politiques affirment que sa principale cause est la faiblesse de la croissance du PIB. Pour en finir avec ce fléau, il suffirait donc de relance la croissance. Les questions qu’il m’apparaît nécessaire de poser sont les suivantes : est-ce que c’est réellement la faiblesse de la croissance qui est responsable de la hausse du chômage ? Si c’est sa faiblesse, quel est le taux qui permettrait de l’enrayer ? Quels seraient les moyens de la relancer ? Est-ce qu’une croissance infinie dans un monde aux ressources finies est viable à moyen et long terme ? Pour terminer, est-ce qu’il y aurait d’autres solutions pour créer des emplois sans relancer la croissance ?

Afin de répondre à ces questions, dans la première partie de cet essai, j’aborderai les causes et conséquences du chômage. Pour cela, je commencerai par quantifier le nombre de demandeur d’emploi et d’actifs sans emploi. Je poursuivrai en étudiant les conséquences économiques et sociales du chômage, ainsi que son impact sur le budget de l’État. Pour en comprendre les causes, j’étudierai celles qui sont couramment avancées par le Medef et les ultralibéraux. Je terminerai en étudiant les causes et conséquences des gains de productivité et les enjeux du partage des bénéfices générés par ces gains. Ce diagnostic fait apparaître deux solutions : relancer la croissance du PIB ou réduire le temps de travail. Afin d’envisager la plus appropriée, je consacrerai les secondes et troisièmes parties à les étudier.

Depuis le milieu des années 70, la relance de la croissance du PIB est présentée par les économistes et les politiques comme la seule solution envisageable pour inverser la courbe du chômage. Je consacrerai donc la seconde partie à étudier la viabilité de cette solution à moyen et long terme. Pour cela, je commencerai, d’une part, par calculer le taux de croissance qui permettra d’en finir avec le chômage, et, d’autre part, par proposer des solutions pour la relancer. La croissance étant présentée comme la condition du progrès social, je poursuivrai ce travail en tentant de confirmer ou d’infirmer cette affirmation. Pour être envisageable, cette solution doit également être viable à moyen et long terme. Je terminerai donc en évaluant l’impact de la croissance sur le climat, les stocks de matières premières, les ressources naturelles et la biodiversité.

Après avoir étudié la solution de la croissance, j’aborderai celle de la réduction du temps de travail. Pour cela, je commencerai par expliquer pourquoi le rapport au temps est un facteur de changement de mode de vie sur le plan individuel et de transformation sociale sur le plan collectif. Il est important de préciser que je n’aborderai pas le rapport au temps à partir d’une conception physique, métaphysique ou philosophique, mais à partir du temps qui organise le rythme des existences individuelles et collectives au quotidien. C’est-à-dire le temps de l’horloge, du calendrier et de l’emploi du temps. Sur le plan individuel, je tenterai de montrer, d’une part, que les moyens de se socialiser, de définir son identité, de structurer le rythme de son existence, de nourrir l’estime de soi, de se distinguer et de s’accomplir, et, d’autre part, que le mode de vie et la qualité de vie d’un individu sont déterminés par le temps libre dont il dispose et son emploi du temps professionnel.

Sur le plan collectif, puisqu’une société se caractérise par un certain rapport au temps, les enjeux de son contrôle et de son aménagement n’apparaissent pas comme un choix économique, mais comme un choix de société. En effet, celui qui contrôle le temps impose ses valeurs, son mode de production et sa catégorie sociale dominante. En m’appuyant sur les caractéristiques du temps social dominant et de la dynamique des temps sociaux, je relèverai le défi de décrire les processus économiques, sociaux et temporels qui ont provoqué le déclin de l’ordre religieux au profit de l’ordre économique. En m’appuyant sur cette dynamique et un historique des lois sur la réduction du temps de travail, je tenterai ensuite de décrire les étapes de la conquête du temps libre qui ont provoqué une révolution silencieuse du rapport au temps qui est toujours d’actualité aujourd’hui. Non seulement, cette dynamique explique les révoltes de mai 1968 et la crise que subit la France depuis 1973, mais surtout, elle offre les moyens d’en sortir. Ayant montré que la réduction du temps de travail allait dans le sens de l’histoire, je calculerai la durée légale du temps de travail qui permettra d’en finir avec le chômage.

Puisque la réduction du temps de travail provoquera une baisse du pouvoir d’achat, je proposerai les moyens de le préserver sans pénaliser les entreprises. Pour cela, je commencerai par étudier les dépenses et la part du Smic allouées à l’alimentation et au logement. Ayant étudié séparément les causes de la hausse de ces dépenses, je proposerai des solutions concrètes pour en réduire la part. Après avoir, d’une part, identifié les enjeux de l’intégration sociale et du sens de la vie, et, d’autre part, quantifié le temps libre et proposé un nouvel emploi du temps collectif, je présenterai les activités qui permettront d’organiser le rythme de la société, de se socialiser, de nourrir l’estime de soi et de s’accomplir sur le mode « être ». Ces nouvelles pratiques favoriseront un changement des relations familiales et affectives, ainsi que l’émergence de la démocratie participative.

La vocation de cet essai est de démontrer que le choix entre la relance de la croissance du PIB ou la réduction du temps de travail n’est pas un choix économique, mais un choix de société, dont dépendent la survie et l’avenir de l’humanité.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

– Combien y a-t-il de chômeurs ?

– Quelles sont les causes du chômage ?

– Quelles sont les conséquences du chômage ?

– Quelles sont les causes et conséquences du chômage ?

– Quelles sont les causes et conséquences des gains de productivité ?

– Les gains de productivité seraient-ils responsable du chômage ?

[1] Fromm Erich, Avoir ou être : Un choix dont dépend l’avenir de l’homme, Paris, Robert Laffont, 1978, page 26.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.