Besoins essentiels

La satisfaction des besoins essentiels est indispensable à la survie et au développement physique et psychique d’un individu. Comme le fait remarquer Karl Marx, la satisfaction de ces besoins est le premier acte historique.

« […], Force nous est de constater d’emblée que la première condition de toute existence humaine, donc de toute histoire, c’est que les hommes doivent être en mesure de vivre pour être capable de “faire l’histoire”. Or pour vivre, il faut avant tout manger et boire, se loger, se vêtir et maintes choses encore. Le premier acte historique, c’est donc la création des moyens pour satisfaire ces besoins, la production de la vie matérielle elle-même. En vérité, c’est la un acte historique, une condition fondamentale de toute histoire que l’on doit aujourd’hui tout comme il y a des milliers d’années remplir jour par jour, heure par heure, rien que pour maintenir les hommes en vie »[1].

Les besoins essentiels comprennent les besoins physiologiques et de sécurité.

  • Les moyens de satisfaire les besoins physiologiques.

Les moyens destinés à satisfaire les besoins physiologiques, c’est-à-dire à maintenir l’équilibre biologique interne d’un individu, sont relativement limités et universels. En effet, indépendamment de sa culture, de sa nationalité et de son origine sociale, pour assurer sa survie un individu a besoin de se nourrir, de boire, de se loger, de respirer, de dormir, de se vêtir et de se reproduire. L’insatisfaction de ces besoins étant nuisible à sa santé physique et psychique, des carences prolongées et durables peuvent provoquer des comportements régressifs, des maladies et la mort.

Depuis l’apparition de la vie sur terre, la satisfaction des besoins physiologiques est la principale préoccupation des espèces vivantes. Poussée par la nécessité d’assurer sa subsistance, l’homo sapiens a inventé de nombreux moyens de les satisfaire. À l’aube de l’humanité, il a consacré une partie de son temps à la chasse, à la pêche et à la cueillette. Au néolithique, il a utilisé son intelligence et sa créativité pour inventer l’agriculture et l’élevage. Au 21ème siècle, pour les satisfaire, le salarié vend son temps à une entreprise en échange d’un revenu.

Sous l’ancien régime, puisque l’ouvrier avait droit entre 160 et 200 jours chômés (fêtes religieuses et des corporations), il travaillait entre 205 et 165 jours par an pour assurer la satisfaction de ses besoins physiologiques. Au 19ème siècle, comme l’ouvrier avait juste droit à 8 jours chômés, il travaillait 357 jours par an pour assurer sa survivre. En 2017, comme le salarié a droit à 140 jours de repos, il travaille 224 jours par an. En fonction de son niveau de revenu et de son statut hiérarchique, son activité professionnelle et la consommation lui permettent plus ou moins de sécuriser la satisfaction de ses besoins physiologiques, ainsi que ses besoins d’appartenance, d’estime et de réalisation.

L’alimentation est à l’origine de l’équilibre et de la santé physique et psychique d’un individu. Pour se nourrir, il a le choix entre deux types d’aliments : des produits frais et non transformés et des produits industriels transformés. Une alimentation saine et équilibrée, favorable au bon fonctionnement de l’organisme, nécessite de boire 1,5 litre d’eau par jour et de manger au quotidien 5 portions de 120 g de fruits et de légumes, 3 portions de 75 g de riz complet, de quinoas, de maïs, de patates douces ou de légumineux (lentilles, haricots, pois chiches, etc…), 30 g d’oléagineux (noix, amandes, etc…), 2 à 3 œufs, 30 g de fromage, de 2 à 3 cuillères de 30 g d’huile d’olive, ainsi que 1 à 2 parts de poisson par semaine (sardine, maquereau, saumon, etc…).

Pour vivre plus longtemps et en bonne santé, il est conseillé d’éviter de manger trop de viande, de charcuterie et d’aliments glucidiques (pâtes blanches, pain et riz blanc, etc…) et de limiter considérablement, voire de supprimer les alcools forts et les boissons sucrées (sodas, jus de fruits, etc…), ainsi que les aliments sucrés (bonbons, pâtisseries, glaces, etc…) et transformés (snacks, produits frits, plats préparés, etc…) qui contiennent trop de sel, de sucres, de matières grasses et d’additifs alimentaires (colorant, conservateur, antioxydant, etc…).

Bien que les aliments favorables à une alimentation saine et équilibrée soient relativement limités, l’offre de produits alimentaires transformés ne cesse d’augmenter. En se rendant dans les rayons alimentaires d’un hypermarché, le consommateur est confronté à une augmentation constante de la largeur et de la profondeur de l’offre. De 1999 à 2009, le nombre de références de plats préparés est passé de 91 à 174, soit une hausse de 91 %[2]. L’industrie agroalimentaire n’élargit pas l’offre pour nourrir la population, mais pour augmenter ses profits. En l’élargissant, elle tente de conquérir des niches de consommateurs toujours plus étroites disposées à acheter des produits qui se distinguent par leurs prix et leurs qualités, ainsi que pour leurs fonctions nutritives et leurs bienfaits pour la santé plus ou moins avérée. Afin de se maintenir en bonne santé, il apparaît donc nécessaire de se nourrir autrement, en remplaçant les aliments transformés par des aliments frais et non transformés.

Le progrès technique et l’organisation du travail permettent d’assurer la satisfaction des besoins physiologiques en réduisant les effectifs et le temps de travail. Tandis qu’en 1968, un agriculteur français pouvait nourrir 15 personnes, en 2008, il en nourrissait 60. Malgré l’abondance de la production agricole, la malnutrition demeure la principale cause de décès au monde. Selon un rapport de l’OMS[3] datant de 2008, 850 millions de personnes sont concernés par la malnutrition, 1,5 milliard par le surpoids et 500 millions par l’obésité. Chaque année, tandis que 2,6 millions de personnes meurent de surpoids dans les pays riches, 6 millions meurent de faim dans les pays pauvres.

La satisfaction des besoins physiologiques nécessite de boire de l’eau potable, de respirer un air chargé en oxygène et de cultiver des terres arables. En polluant l’eau, l’air et les sols, la croissance du PIB, la surproduction industrielle et agroalimentaire risquent à terme de menacer la satisfaction de ces besoins et, donc, la survie de l’espèce humaine. Afin de sécuriser la satisfaction des besoins physiologiques, il est donc nécessaire de changer nos habitudes alimentaires en moins de 10 ans.

Lorsque les besoins physiologiques sont satisfaits, l’individu cherche à sécuriser leur satisfaction.

  • Les moyens de satisfaire le besoin de sécurité.

La satisfaction du besoin de sécurité consiste à sécuriser la satisfaction des besoins physiologiques. La satisfaction de ces besoins sur le long terme permet à l’individu de s’ouvrir aux autres et de se projeter dans l’avenir. Se sentant en sécurité, il est motivé à expérimenter de nouvelles activités de socialisation et d’expression pour satisfaire des besoins supérieurs.

À l’inverse, un climat d’insécurité, de précarité et d’instabilité provoque un état de stress qui fragilise sa santé physique et psychique. Le mal-être consécutif à l’intensification de ce climat d’insécurité peut conduire à une perte de confiance en soi, au repli sur soi, à la consommation d’antidépresseurs, à des maladies et au suicide.

Un être humain isolé dans un environnement hostile étant une proie facile, sa survie dépend de la protection d’un groupe. Pour garantir sa sécurité, l’individu a besoin d’une famille, d’un clan, d’une religion, d’un syndicat ou d’un État qui fixe des limites, des règles de vie, des interdits et des lois. Par exemple, le Code pénal fixe un cadre juridique qui permet à la justice et à la police de protéger les droits des individus. Le Code du travail fixe les règles : le contrat de travail (CDI, CDD, intérim, etc…), les conditions d’embauche et de licenciement, les congés payés, les jours de repos, la durée légale du temps de travail, etc…, qui encadrent les relations entre les employeurs et les salariés. En donnant à un salarié les moyens de défendre ses droits face à son employeur, ces règles, qui sont les mêmes pour tous, lui donnent les moyens de sécuriser son emploi.

Le besoin de sécurité peut être satisfait de manière individuelle ou collective. Tandis que l’État providence favorise les moyens collectifs (assurance maladie, retraite par répartition, assurance-chômage, hôpitaux et écoles publiques, etc…), l’État gendarme encourage les moyens individuels (épargne, retraite par capitalisation, polices d’assurance, mutuelle, cliniques et écoles privées, etc…).

Paradoxalement, la mise en œuvre de l’État gendarme nécessite de renforcer les moyens d’action de la police et de l’armée avec les impôts des contribuables. N’étant pas un choix économique, mais un choix de société, le choix entre l’État providence et l’État gendarme ne devraient pas être dictés par des intérêts économiques, mais par le souci du bien commun.

En France et dans les pays industrialisés, les moyens destinés à satisfaire le besoin de sécurité sont relativement limités : avoir un emploi stable correctement rémunéré ou être rentier. Le climat d’insécurité qui règne dans ces pays n’est donc pas dû à la peur du terrorisme, mais à la peur de perdre son emploi. Pour mettre fin au chômage et à la peur du chômage, les salariés exigent que l’État intervienne pour relancer la croissance, créer des emplois, réduire le temps de travail, interdire les délocalisations ou encadrer les règles de licenciement. Même si dans leurs discours le patronat et le gouvernement déclarent lutter contre la hausse du chômage, ils n’ont aucun intérêt à le faire disparaître. En effet, pour le patronat, le chômage n’est pas un problème, mais une solution, car un salarié qui a peur de perdre son emploi est plus docile et moins revendicatif.

Selon Erich Fromm, la satisfaction du besoin de sécurité peut s’exprimer sur le mode « avoir » et le mode « être ». La distinction entre ces deux moyens de concevoir la sécurité est facilement identifiable. La sécurité sur le mode « avoir » consiste à accumuler toujours plus d’argent et de bien matériel.

Paradoxalement, l’individu qui construit sa sécurité sur le mode « avoir » est contraint à vivre dans l’insécurité. Comme sa sécurité repose sur ce qu’il « a », et que tout ce qu’il possède peut être perdu, il est obsédé par l’idée de tout perdre. De ce fait, il est perpétuellement inquiet envers ceux qui menacent ses biens et sa propriété (voleurs, crise économique, révolution, mort, etc…) Étant donné que mourir s’apparente à une dépossession, celui qui a construit son existence sur le mode « avoir » a donc souvent peur de la mort.

L’angoisse et l’insécurité engendrées par la peur de perdre sont absentes de la sécurité fondée sur le mode « être ». La sécurité sur le mode « être » repose sur les qualités, les aptitudes et les connaissances que l’individu a développées au cours de ses expériences, de sa formation, de ses lectures et de ses réalisations. Sa sécurité ne repose donc pas sur ce qu’il « a », mais sur ce qu’il « est ». Si je suis ce que « je suis », et non ce que « j’ai », personne ne peut menacer ma sécurité. Se fortifiant dans la pratique, l’action et la réflexion sur soi, la sécurité sur le mode « être » ne peut pas être menacée par quelque chose d’extérieur (voleur, révolution, chômage, crise économique, etc…) En revanche, elle peut être menacée par le manque de confiance en soi, des complexes, l’ignorance, l’absence de volonté, la paresse et la résignation qui sont des tendances propres à l’individu.

Sur le plan politique, les acquis sociaux qui ont permis de sécuriser la satisfaction des besoins essentiels ont été en partis conquis par le programme du Conseil National de la Résistance (CNR) et les luttes sociales qui ont eu lieu durant les 30 glorieuses.

En régulant les prix, en réduisant le temps de travail et en créant un salaire minimum et la sécurité sociale (allocations familiales, assurances maladie et retraite), les luttes ouvrières ont favorisé un partage équitable de la valeur ajoutée et des fruits de la croissance. La mise en œuvre du programme du CNR a également permis de nationaliser les activités économiques destinées à satisfaire ces besoins (EDF-GDF, système de santé, SNCF, banques, assurances, etc…). Depuis le milieu des années 80, au nom de la création d’emploi et de la compétitivité des entreprises, la mise en œuvre de la doctrine ultralibérale a contribué à démanteler les conquêtes sociales du CNR et donc, les moyens de sécuriser ces besoins.

Lorsque les besoins essentiels sont satisfaits et que leurs satisfactions ne sont pas menacées à moyen et long terme, les besoins psychosociaux commencent à prendre de plus en plus d’importance dans la vie de l’individu.

Jean-Christophe Giuliani

 

Cet article est extrait de l’ouvrage « Satisfaire nos besoins : un choix de société ! ». Ce livre permet d’appréhender que le choix du rapport au temps et des moyens utilisés pour satisfaire nos besoins n’est pas un choix économique, mais un choix de société dont dépend la survie et l’avenir de l’humanité. Vous pouvez le commander sur le site des Éditions du Net sous un format ePub ou Papier.

Pour accéder aux pages suivantes :

– Besoins psychosociaux

– Besoin de réalisation de soi

Étudier les besoins en lien avec l’activité professionnelle

 – Inciter les salariés à travailler toujours plus en limitant l’offre d’emploi.

Étudier les besoins en lien avec la consommation

 – Inciter les salariés à travailler toujours plus en augmentant l’offre et les prix.

 

[1] Marx Karl, Philosophie : L’idéologie Allemande « Conception matérialise et critique du monde », Paris, Édition Gallimard, 1982 Page 311.

[2] Le journal du net, 4e les plats préparés frais : +83 références en dix ans, [En ligne] (consulté le 10 octobre 2011), http://www.journaldunet.com/economie/distribution/les-references-en-hypermarche/plats-cuisines-frais.shtml

[3] Organisation mondiale de la santé, Malnutrition: les défis, [En ligne] (consulté le 10 octobre 2018), http://www.who.int/nutrition/challenges/fr/

[4] Laborit Henri, Éloge de la Fuite, Paris, Robert Laffont, 1974., page 123.