Combien y a-t-il de chômeurs ?

Avant de proposer des solutions pour enrayer la hausse du chômage, il est nécessaire d’étudier les modes de calcul et de quantifier le nombre d’actifs sans emploi. Chaque mois, « l’Insee » et « Pôle emploi » publient les chiffres officiels du chômage. Même si ces études quantifient le nombre de demandeurs d’emploi, elles ne dénombrent pas tous les actifs sans emploi. Afin de les prendre tous en compte, il apparaît nécessaire de proposer une nouvelle manière de les quantifier.

Quels sont les modes de calcul officiels des demandeurs d’emploi ?

Il existe deux manières officielles de quantifier le nombre de demandeurs d’emploi : celle de l’Insee et celle de Pôle emploi.

  • Comment sont calculés les chiffres officiels de l’Insee ?

Depuis 1982, la définition du bureau international du travail (BIT) propose des critères pour identifier, calculer et comparer le nombre de chômeurs au niveau international. Selon la définition du BIT, une personne est comptabilisée comme demandeur d’emploi si elle répond aux critères suivants : être en âge de travailler, ne pas avoir travaillé au cours de la semaine de référence de l’enquête, être disponible pour travailler dans les deux semaines à venir, avoir entrepris une démarche de recherche d’emploi au cours des quatre dernières semaines (répondre à une petite annonce, s’inscrire dans une agence d’intérim, etc.) ou avoir trouvé un emploi qui commence dans moins de trois mois. Tous ceux qui ne correspondent pas à ces critères ne sont pas comptabilisés comme demandeurs d’emploi. Comme les enquêtes de l’Insee[1] reposent sur les critères du BIT, c’est elle qui donne les chiffres officiels du chômage. Le graphique ci-dessous présente le taux officiel du chômage de la France calculé par l’Insee depuis 1975[2].

Taux de chômage en France depuis 1975

taux-chomage-officiel-insee

–  Champ : France métropolitaine, population des ménages, personnes de 15 ans ou plus (âge courant).
–  Source : Insee, Taux de chômage depuis 1975, enquêtes Emploi 1975-2013, séries longues.

Les chiffres de l’Insee reposent sur des enquêtes confidentielles réalisées auprès de 100 mille personnes. Selon ces enquêtes, de 1975 à 2013, le nombre de demandeurs d’emploi est officiellement passé de 734 mille à plus de 2,8 millions de personnes, soit une hausse de 282 %. Étant donné que les personnes qui ne sont pas conformes aux critères de la définition du BIT ne sont pas considérées comme demandeurs d’emploi, ceux qui sont à temps partiel subi, en formation, en arrêt maladie ou en congé maternité n’apparaissent pas dans les chiffres du chômage de l’Insee. Afin d’obtenir un chiffre officiel plus proche de la réalité, il apparaît donc plus pertinent d’utiliser le mode de calcul de Pôle emploi.

  • Comment sont calculés les chiffres officiels de Pôle emploi ?

Les chiffres de la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES) ne reposent pas sur des enquêtes, mais sur les inscriptions à Pôle emploi. Les chiffres de la DARES regroupent les demandeurs d’emploi en cinq catégories : A, B, C, D et E.

Catégorie A : demandeurs d’emploi tenus d’accomplir des actes positifs de recherche d’emploi quel que soit le type de contrat (CDI, CDD, temps plein, temps partiel, temporaire ou saisonnier)

Catégorie B : demandeurs d’emploi ayant exercé une activité réduite de 78 heures maximum par mois, tenu d’accomplir des actes positifs de recherche d’emploi

Catégorie C : demandeurs d’emploi ayant exercé une activité réduite de plus de 78 heures par mois, tenues d’accomplir des actes positifs de recherche d’emploi

Catégorie D : demandeurs d’emploi, non immédiatement disponible, non tenue d’accomplir des actes positifs de recherche d’emploi (formation, arrêt maladie, congé maternité, etc.), ainsi que les demandeurs d’emploi en convention de reclassement personnalisé (CRP) et en contrat de transition professionnelle (CTP), sans emploi.

Catégorie E : demandeurs d’emploi non tenus d’accomplir des actes positifs de recherche d’emploi (par exemple : bénéficiaires de contrats aidés, créateur d’entreprise, etc.).

En intégrant ces cinq catégories, en décembre 2013, le nombre de demandeurs d’emploi de la France métropolitaine avait atteint 5,5 millions de personnes[3], soit 2 fois plus que l’Insee. Étant donné que les chiffres de la DARES comptabilisent uniquement les personnes inscrites à Pôle emploi, ils ne prennent pas en compte tous les actifs sans emploi. En effet, une personne en âge de travailler qui n’a pas d’emploi, qui ne suit pas d’étude et qui n’est pas inscrite à « Pôle emploi » n’apparaît dans aucun chiffre officiel du chômage. N’appartenant à aucune catégorie, elle se retrouve en situation d’exclusion sociale. Afin de répondre à cet oubli, je propose une nouvelle manière de comptabiliser le nombre d’actifs sans emploi.

Pourquoi faut-il calculer autrement le nombre d’actifs sans emploi ?

Un chômeur est un membre de la population active qui n’a pas d’emploi. À partir d’une équation qui s’appuie sur la définition de la population totale de l’Insee, je propose une nouvelle méthode pour calculer le nombre d’actifs sans emploi. Cette équation permet de calculer et de suivre l’évolution du nombre d’actifs sans emploi sur le long terme.

  • Comment calculer le nombre d’actifs sans emploi ?

Selon la définition de l’Insee[4], la population totale comprend la population active et inactive. Tandis que la population active comprend les personnes qui exercent une activité professionnelle rémunérée et les demandeurs d’emploi, la population inactive comprend les enfants de moins de 16 ans, les élèves du secondaire en second cycle, les étudiants, les femmes au foyer et les personnes à la retraite de plus de 60 ans. N’ayant pas trouvé de statistiques officielles sur le nombre de femmes réellement au foyer (femme au foyer par volonté et non par dépit), j’ai intégré toutes les femmes de 16 à 59 ans à la population active.

Le statut d’actif étant lié à une activité rémunérée, la femme au foyer qui fait elle-même son ménage est inactive, tandis que l’assistante ménagère qui le fait à sa place en échange d’une rémunération est considérée comme une active. Qualifier « d’actif » uniquement ceux qui exercent une activité professionnelle rémunérée ou recherchent un emploi relève d’une posture idéologique. Cette définition de l’Insee est responsable de l’exclusion sociale des personnes en âge de travailler qui n’ont pas d’emploi, n’en recherchent pas et ne sont pas inscrites à « Pôle emploi ». Afin d’en finir avec l’exclusion sociale provoquée par cette définition arbitraire et idéologique, je considère que toutes les personnes âgées de 16 à 59 ans qui ne sont pas des élèves en second cycle ou étudiants font également partie de la population active.

Chaque année, l’Insee publie les données statistiques suivantes : la population totale, l’estimation de la population par sexe et groupes d’âge, les effectifs d’élèves et d’étudiants et le nombre d’emplois à temps plein par branche. Je propose donc d’utiliser ces données pour quantifier la population active sans emploi à partir de l’équation suivante :

-Soit, Pop est la population totale : 65 899 406 hab en 2013[5].
-« , W est le taux de la population comprise entre 15 et 59 ans : 57,57 % en 2013[6].
-« , E est le nombre d’élèves en second cycle et d’étudiants : 5 317 800 en 2013[7].
-« , PAe est la population active qui occupe un emploi à équivalent temps plein : 25 589 589 hab en 2013[8].
-« , PAc est la population active sans emploi

Calcul taux actifs sans emploi

En 2013, étant donné que la population moyenne de la France (France métropolitaine + DOM)[9] comprenait 65,8 millions d’habitants et que les personnes de 15 à 59 ans représentaient 57,5 % de la population, elle comprenait 38 millions d’actifs en âge de travailler. Comme elle avait 5,3 millions d’élèves en second cycle et d’étudiants et 25,5 millions de salariés occupant un emploi à temps plein, sa PAc s’élevait à 7 millions, soit 21,6 % de la population active. Le tableau ci-dessous décompose le calcul de la population active sans emploi en 2013.

Population active de la France sans emploi en 2013

Population active sans emploi

En reprenant les données de la DARES, il est possible d’identifier les 7 millions d’actifs sans emploi. Ces actifs comprennent 5,5 millions de demandeurs d’emploi de catégorie A, B, C, D et E et 268 mille de catégorie A, B et C des DOM, soit 18 % de la population active. À ce chiffre, il faut ajouter les 1,1 million d’actifs non identifiés de la France métropolitaine et des DOM, soit 3,5 % de la population active. Ces actifs comprennent des demandeurs d’emploi de catégories D et E des DOM, des personnes au RSA et des handicapés qui ne recherchent plus d’emploi, des femmes ou des hommes au foyer, des personnes rayées des listes de Pôle emploi, des détenus, des SDF, des rentiers, etc.

Identification de la population active sans emploi en 2013

Taux chômage et actifs sans emploi

-5 et 6. Pôle emploi, calculs des cvs-cjo :  Demandeurs d’emploi inscrits et offres collectées par pôle emploi en décembre 2013, Dares Indicateur de janvier 2014 n°006.

Même si le gouvernement parvenait à créer 2,8 millions d’emplois, il resterait encore une armée de réserve de 4,2 millions d’actifs sans emploi. Si tous les chômeurs de la catégorie A trouvaient un emploi, les intérimaires, les salariés précaires à temps partiel subi des catégories B et C, les chômeurs de catégorie D et E et les personnes au RSA non inscrites à Pôle emploi exerceraient toujours une pression sur les salariés en postes. Au nom de la compétitivité et de la création d’emplois, cette armée de réserve permettrait au MEDEF et aux ultralibéraux de légitimer la remise en cause de tous les acquis sociaux obtenus par le Conseil National de la Résistance (CNR) et les mouvements sociaux qui ont eu lieu durant les 30 glorieuses.

  • L’évolution du nombre d’actifs sans emplois depuis 1980.

L’équation qui calcule la population active sans emploi permet d’analyser son évolution sur une longue période. J’aurai souhaité analyser cette évolution sur la période de 1949 à 2013. N’ayant pas trouvé de statistiques d’élèves de second cycle et d’étudiants pour la période de 1949 à 1980, ces calculs se limiteront à celle de 1980 à 2013. Le graphique de gauche compare l’évolution de la population active sans emploi avec celle qui occupe un emploi équivalent temps plein. Celui de droit compare l’évolution de la population de 16 à 59 ans avec celle des élèves de second cycle et des étudiants de 1980 à 2013.

 Actifs à temps plein avec actifs sans emploi

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-Source : Insee, 6.209 Emploi intérieur total par branche en nombre d’équivalents temps plein, comptes nationaux, base 2010.

Pop de 16 à 59 ans avec élèves second cycle et étudiants

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-Source : Insee, estimations de population : Population par sexe et groupes d’âge quinquennaux au 1er janvier 2015, France.
-Source : Depp, Effectifs d’élèves et d’étudiants dans l’enseignement public et privé à la rentrée 2013, France (hors Mayotte avant 2011). N’ayant que des sources fragmentées des effectifs d’élèves et d’étudiants de 1980 à 2002, une partie de ces données reposent sur une estimation.

Contrairement aux idées reçues, le nombre d’actifs sans emploi n’a pas augmenté, mais diminué. En effet, de 1986 à 2013, le nombre d’actifs sans emplois a diminué de 1,5 million de personnes, soit une baisse de 17,6 %. Pourtant, sur la période de 1980 à 2013, la population âgée 16 et 59 ans a augmenté de 4,6 millions, soit une hausse de 13,8 %. Comme les entreprises ont seulement créé 3,6 millions d’emplois à temps plein, soit une hausse de 16,8 %, le nombre d’actifs sans emploi aurait dû augmenter de 1 million de personnes. Or, cela n’a pas été le cas. Quelles sont donc les causes qui pourraient expliquer la diminution du nombre d’actifs sans emploi ?

La première cause est la loi Aubry sur les 35 heures. Étant contraintes de faire travailler leurs salariés 35 heures par semaine, les entreprises de plus de 20 salariés ont dû augmenter leurs effectifs. En effet, de 1998 à 2002, les entreprises ont créé plus de 1,8 million d’emplois à temps plein, soit une hausse de 7,8 % sur 4 ans. Il est donc possible d’attribuer à cette loi 50 % des emplois créés durant la période de 1986 à 2013. En permettant de diminuer le nombre d’actifs sans emploi de plus de 800 mille personnes sur 4 ans, les 35 heures en ont permis une baisse de 9,8 %. N’en déplaise aux patrons du MEDEF et aux ultralibéraux, la réduction de la durée légale du temps de travail apparaît comme une solution efficace pour enrayer la hausse du chômage.

La seconde cause est le départ à la retraite de la population active issue du baby boum. En effet, en 2006, les enfants nés après 1945 avaient 60 ans. L’âge du départ à la retraite étant fixé à 60 ans, de 2006 à 2013, la population active est passée de 38,5 à 37,9 millions, soit une baisse de 1,6 %[10]. Étant donné que la courbe de la natalité n’est plus aussi soutenue qu’après le baby boum, le nombre d’actifs âgés de 16 à 59 ans continuera de diminuer. A terme, cette baisse va contribuer à diminuer le nombre d’actifs sans emploi et donc, le nombre de demandeurs d’emploi.

La troisième est l’augmentation des effectifs des élèves de second cycle et des étudiants. En effet, de 1980 à 2013, les effectifs ont augmenté de 1,6 million. Tandis que de 1980 à 1995, les effectifs ont augmenté de plus de 1,3 million, soit une hausse de 37,7 %, de 1996 à 2013, ils ont seulement augmenté de 234 milles, soit une hausse de 4,6 %. La hausse de 37,7 % est en partie due à la volonté du gouvernement socialiste de faire accéder 80 % d’une classe d’âge au bac. Étant donné qu’un étudiant ne fait pas partie de la population active, cette ambition généreuse peut apparaître comme un moyen déguiser de faire baisser les chiffres du chômage.

Avant de proposer des solutions pour en finir avec les 7 millions d’actifs sans emploi, il apparaît pertinent d’en appréhender les causes et les conséquences.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

– Quelles sont les conséquences du chômage ?

Quelles sont les causes du chômage ?


[1] Insee, la mesure du chômage par l’INSEE, n°4, septembre 2012

[2] Insee, enquêtes Emploi 1975-2013, séries longues, Population au chômage (en milliers) et Taux de chômage (en %)

[3] DARES, Pôle emploi, calculs des cvs-cjo, Pôle emploi, Demandeurs d’emploi inscrits et offres collectées par pôle emploi en décembre 2013, janvier 2014, n°006

[4] Capul Jean-Yves et Garnier Olivier, Dictionnaire d’économie et de sciences sociales, Paris, Hatier, 1999, page 321

[5] Insee, 1.115 Produit intérieur brut et revenu national brut par habitant, comptes nationaux, base 2010

[6] Insee, estimations de population : Population par sexe et groupes d’âges quinquennaux au 1er janvier 2015, France,

[7] Depp, Effectifs d’élèves et d’étudiants dans l’enseignement public et privé à la rentrée 2013, France (hors Mayotte avant 2011).

[8] Insee, 6.209 Emploi intérieur total par branche en nombre d’équivalents temps plein, comptes nationaux, base 2010. Equivalent temps plein : Nombre total d’heures travaillées divisé par la moyenne annuelle des heures travaillées dans des emplois à plein temps sur le territoire économique.

[9] Insee, Population moyenne : en appliquant à la population des départements et des régions, le taux de variation de l’ensemble de la population de la France entière (France métropolitaine+Dom) qui est connu. La population moyenne est la moyenne arithmétique des effectifs de la population au 1er janvier de l’année en cours et de celle du 1er janvier de l’année suivante. Comme l’INSEE calcul le PIB et le PIB par habitant de la France à partir de la population moyenne, par souci d’homogénéité, nous utiliserons les mêmes données pour calculer le taux de chômage.

[10] Insee, Population par sexe et groupes d’âges quinquennaux au 1er janvier de l’année, estimations de population, France hors Mayotte jusqu’en 2014 et y compris Mayotte à partir de 2014.

Une réflexion au sujet de « Combien y a-t-il de chômeurs ? »

  1. Une remarque,

    une personne ne demande pas un emploi en lui même, mais demande les moyens d’assurer sa subsistance d’abord et son confort ensuite. C’est cette demande qui le conduit à offrir sa force et ou compétence en temps de travail, contre son équivalent supposé en unité de compte monétaire.

    Donc, une telle personne n’est pas un demandeur d’emploi mais de moyens matériels. C’est un offreur de compétence. Le véritable demandeur d’emploi est l’entreprise qui offre en échange une partie de sa production.

    De plus si cette personne gagne de l’argent en pratiquant une activité souhaité et donc épanouissante pour elle, alors elle ne peut être considéré comme occupant un travail. Elle occupe un emploi rémunéré, mais celui ci n’entre pas dans la catégorie travaillé au sens ou ce dernier correspond à une obligation, une contrainte et souvent une souffrance accepté en échange d’un salaire.

    Le travail n’est donc pas un droit mais un devoir, dont la contrainte est exercé par la nécessité d’acquisition de monnaie d’échange. Ce qui est un droit déduit du devoir, c’est l’activité choisi, épanouissante.

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