Le circuit de la récompense et du plaisir

La principale préoccupation d’un organisme vivant est de satisfaire ses besoins pour rétablir son équilibre interne et se développer. Pour cela, il a mis en place le medial forebrain bundle (MFB) qui est le circuit de la récompense et du plaisir. Les structures cérébrales qui régulent le MFB sont l’aire Tegmentale ventrale (ATV), l’hypothalamus, le noyau Accumbens, le septum, l’amygdale et le cortex préfrontal.

–  Source : Le cerveau à tous les niveaux[1].

Le MFB motive l’individu à agir en récompensant l’action qui a rétabli l’équilibre interne. Lorsqu’un déséquilibre interne apparaît et que l’individu agit pour établir l’équilibre, le MFB libère de la dopamine dans le noyau Accumbens, le septum, l’amygdale et le cortex préfrontal pour récompenser l’action qui l’a rétabli. La dopamine procure une sensation de plaisir bénéfique au développement des facultés physiques et psychiques de l’individu. Les effets de la dopamine, qui favorisent l’ouverture aux autres, aux jeux, aux activités créatives, à la connaissance, à la quête de partenaires sexuels, etc…, renforcent l’estime de soi. En provoquant un renforcement positif, la dopamine favorise la mémorisation de l’expérience, de l’action ou de la personne responsable de cette récompense. En mémorisant l’expérience qui procure du plaisir, le système limbique motive l’individu à la reproduire pour se procurer à nouveau des récompenses. Un petit singe, qui n’a pas mangé depuis trois jours, est tiraillé par des crampes d’estomac. Pour les faire taire, il grimpe en haut d’un arbre pour cueillir un gros et long fruit jaune. En mangeant une banane, il ressent un tel plaisir qu’il sera motivé à reproduire cette action lorsqu’il ressentira à nouveau des crampes d’estomac. En récompensant l’action qui maintient l’équilibre homéostatique, le MFB motive la reproduction des comportements qui contribuent à satisfaire les besoins physiologiques.

–  Source : Le cerveau à tous les niveaux[2].

Le comportement d’un individu se modifie en fonction des résultats qu’il a obtenus. Lorsqu’une action (entreprendre, obéir, créer, conquérir le pouvoir, apprendre, lutter, etc…) mène au succès (rapport amoureux, reconnaissance, augmentation, promotion, diplôme, médaille, etc…), le MFB sécrète de la dopamine pour provoquer un renforcement positif. Puisqu’un individu agit pour recevoir des récompenses, afin de le motiver à reproduire une action désirée, il est important de ne pas oublier de le récompenser. En début d’année, le directeur commercial fixe les objectifs qu’un commercial devra atteindre. La perspective de devoir atteindre ces objectifs élevés provoque des tensions internes. Pour les atteindre, le commercial relance ses anciens clients et fait des heures supplémentaires. Ayant atteint ses objectifs, il attend une récompense (prime, promotion, hausse de salaire, voiture de fonction, etc…) de la part de sa direction. S’il n’en obtient pas, le sentiment d’injustice qu’il ressentira provoquera un état de tension interne qui risquerait de le démotiver. Par conséquent, pour le motiver à s’impliquer toujours plus, il est important de le récompenser.

Erich Fromm propose une distinction entre les « plaisirs primaires » et les « plaisirs secondaires »[3]. Provoquée par un « stimulus actif », dont l’intensité de la stimulation s’affaiblit et s’épuise très rapidement, l’intensité de la sensation de bien-être généré par un plaisir primaire diminue rapidement et disparaît dès qu’il est satisfait. Puisque l’intensité du plaisir s’épuise rapidement, pour en éprouver à nouveau, l’individu est motivé à renouveler plus fréquemment l’expérience qui en a provoqué. L’acte sexuel impulsif étant un plaisir primaire, il doit être renouvelé fréquemment. La publicité exploite les plaisirs primaires pour inciter l’individu à consommer toujours plus.

Étant un acte spontané, qui n’est pas permanent, réfléchi et planifié, le comportement d’achat impulsif peut être provoqué par un stimulus actif induit par la publicité. Une marque de sport a conçu une nouvelle paire de baskets destinée aux adolescents. L’idée n’est pas que les adolescents aient besoin de ces baskets, mais qu’ils en achètent pour générer des profits et vider les stocks. Pour provoquer le désir d’achat, le message publicitaire affirme que « si tu achètes cette paire de baskets, tu seras un gagnant ». Indirectement, ce message induit également que « s’il ne l’achète pas, il demeurera un perdant ». Le désir d’être un gagnant et la peur d’être un perdant génèrent une tension qui provoque un déséquilibre interne. En achetant ces baskets, non seulement l’adolescent élimine la tension, mais en plus, il rétablit son équilibre interne. Comme il rétablit son équilibre, le MFB sécrète de la dopamine qui lui procure du plaisir. En récompensant le comportement d’achat, le MFB renforce la motivation à renouveler l’acte d’achat pour rétablir l’équilibre interne déstabilisé par la tension induite par la publicité. Ce processus conditionne l’individu à consommer toujours plus pour évacuer les tensions induites par la publicité.

Alors que l’intensité d’un plaisir primaire disparaît dès qu’il est satisfait, l’intensité de la sensation de bien-être d’un plaisir secondaire est durable. En effet, comme elle est provoquée par un « stimulus passif », l’intensité de la stimulation dure plus longtemps. L’intensité étant durable, pour éprouver du plaisir, il n’est pas nécessaire de renouveler fréquemment l’expérience qui l’a provoquée. Tandis que les plaisirs primaires reposent sur la recherche d’expériences rapides et éphémères, les plaisirs secondaires sont le résultat d’un travail, d’un effort, d’un apprentissage et d’un entraînement qui s’inscrivent progressivement dans le corps et l’esprit. L’individu éprouve du plaisir sur un mode secondaire en pratiquant une activité qui lui permet de développer ses potentiels, ses talents et ses compétences et d’atteindre les objectifs qu’il s’est fixés. En effet, pour grimper un col, le cycliste a dû s’entraîner, pour développer son entreprise, l’entrepreneur a dû travailler, pour publier ses travaux, le chercheur a dû faire de la recherche, pour réussir ses examens, l’étudiant a dû développer ses connaissances, etc… Ces exemples montrent que le plaisir secondaire apparaît comme la récompense d’un travail qui a permis à ces individus d’atteindre les objectifs qu’ils se sont fixés. Il est important de préciser qu’il ne faut pas confondre un plaisir secondaire avec la réalisation de soi. Bien qu’ils aient des caractéristiques communes, se réaliser consiste à accomplir sa vocation intérieure.

La maîtrise d’un métier, d’une activité ou d’un art, qui procure des plaisirs secondaires, nécessite de lui consacrer du temps. Étant donné qu’ils disposent de très peu de temps libre, les cadres n’ont pas le temps de s’en procurer. Ayant identifié ce problème, les consultants en management et la publicité leur proposent des solutions pour y remédier. Afin d’aider les cadres à se procurer des plaisirs secondaires, les consultants les incitent à s’impliquer toujours plus, ce qui revient à dire, à consacrer toujours plus de temps à leur activité professionnelle. Puisqu’ils n’ont plus de temps libre, la publicité les invite à combler leur frustration en se procurant des plaisirs primaires. La consommation de biens et de services ostentatoires (vêtement, voiture, cinéma, tourisme, etc…) apparaît donc comme un moyen de compenser la frustration d’un désir de création et d’expression en le transférant sur un objet marchand.

En 2013, l’équipe du professeur Steven Coles a publié des travaux de recherches concernant l’impact du bonheur « hédoniste »[4] et « eudémonique »[5] sur la santé en s’intéressant au comportement des gènes[6]. Pour effectuer ces recherches, elle a suivi 40 sujets qui vivaient sur un mode hédoniste et 40 autres qui vivaient sur un mode eudémonique. Les résultats de cette étude invitent à questionner et à envisager autrement les moyens d’accéder au bonheur. Comme le bonheur hédoniste provoque une hausse des gènes inflammatoires et une baisse des gènes impliqués dans la fabrication d’anticorps et d’antiviraux, les sujets de ce profil sont plus exposés aux inflammations et présentent un système de défense moins efficace pour lutter contre les bactéries et les virus. En revanche, puisque le bonheur eudémonique provoque une baisse des gènes inflammatoires et une hausse des gènes impliqués dans la fabrication d’anticorps et d’antiviraux, ces sujets sont moins prédisposés aux inflammations et présentent un système de défense plus efficace. Même si, au niveau conscient, les sujets de ces deux groupes éprouvaient un même sentiment de bien-être et de satisfaction dans la vie, sur le plan génétique et donc, inconscient, les eudémonistes apparaissaient en meilleure santé que les hédonistes.

Étant donné que le bonheur hédoniste correspond aux plaisirs primaires et que l’eudémonique a des similitudes avec les plaisirs secondaires et la réalisation de soi, pour vivre plus longtemps et en bonne santé, il vaut donc mieux, soit rechercher des plaisirs secondaires ou se réaliser, soit se procurer à la fois des plaisirs primaires et secondaires en pratiquant sa vocation. Pour cela, il est nécessaire de disposer de temps libre.

Après avoir abordé les enjeux de la recherche du plaisir, il apparaît pertinent de s’intéresser à ceux de l’évitement de la douleur.

Jean-Christophe Giuliani

 

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Pour accéder aux pages suivantes :

– Le circuit de l’évitement de la douleur

– Le système inhibiteur de l’action et de la soumission

 


[1] Le cerveau à tous les niveaux, Les centres du plaisir, [En ligne] (consulté le 1 mars 2017), http://lecerveau.mcgill.ca/flash/i/i_03/i_03_cr/i_03_cr_que/i_03_cr_que.html

[2] Le cerveau à tous les niveaux, Choisir un comportement, [En ligne] (consulté le 31 janvier 2011), http://lecerveau.mcgill.ca/flash/a/a_01/a_01_p/a_01_p_fon/a_01_p_fon.html

[3] Fromm Erich, L’homme pour lui-même, Paris, E.S.F., 1967, page 190.

[4] Le bonheur hédoniste est lié à la poursuite de plaisirs et d’expériences en lien avec certains stimuli. Cette forme de bonheur repose sur la recherche d’émotions, de sensations et de sentiments plaisants et agréables et sur l’évitement d’émotions négatives et désagréables.

[5] Le bonheur eudémonique repose sur le fonctionnement psychologique optimal. Étant le résultat, d’une part, de l’utilisation de talents et de compétences, et, d’autre part, d’un effort et d’une amélioration de soi, qui ne sont pas nécessairement des expériences plaisantes et agréables, cette forme de bonheur contribue à l’actualisation, à la croissance et à l’épanouissement des potentiels de l’individu. La poursuite de cette forme de bonheur procure un objectif à atteindre qui donne un sens à la vie.

[6] NCBI, Une perspective génomique fonctionnelle sur le bien-être humain, [En ligne] (consulté le 1 mars 2018), http://translate.google.com/translate?hl=fr&sl=auto&tl=fr&u=https%3A%2F%2Fwww.ncbi.nlm.nih.gov%2Fpmc%2Farticles%2FPMC3746929%2F

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