Besoin de réalisation de soi

Abraham Maslow est davantage connu pour sa hiérarchie des besoins que comme le précurseur de la psychologie humaniste[1]. Comme il le fait remarquer, « L’épanouissement de la personne représente la puissance de l’être humain psychologiquement adulte, capable d’exprimer totalement l’ensemble de ses intérêts, à se servir de toutes ses aptitudes, de la façon qui lui est propre, dans le but de se réaliser intérieurement et non pas pour afficher extérieurement ses accomplissements en tant que tels. »[2] Les consultants en marketing et en management ont totalement dévoyé le concept de réalisation de soi. À l’inverse de ce qu’ils peuvent prétendre, la réalisation de soi n’est pas synonyme d’ascension hiérarchique et de réussite matérielle. Même si ces formes de « réussite » peuvent contribuer à la satisfaction du besoin d’estime, cela n’a rien à voir avec la réalisation de soi, sauf si le métier que pratique l’individu correspond à la vocation de sa « structure intérieure ». Afin de sortir de cette confusion, je tenterai de décrire et d’approfondir le processus de réalisation de soi.

  • Que veut dire se réaliser pour Abraham Maslow ?

Au milieu des années 50, en menant des recherches sur des sujets en bonne santé, Abraham Maslow a découvert que chaque individu portait au fond de lui une « structure intérieure »[3]. Étant donné qu’elle n’est pas le résultat d’une construction intellectuelle, il est possible de l’étudier scientifiquement pour découvrir, et non inventer ce qu’elle « est ». Chaque individu possède une structure intérieure en partie innée, inaltérable et douée de stabilité qui lui est propre. Cette structure est, pour une part, commune à l’espèce, et, pour une autre part, unique et singulière. En effet, même si nous disposons tous de qualités de cœur, d’intelligence et d’action, nous sommes tous typés et uniques. N’ayant pas la force de l’instinct des animaux, cette structure intérieure est délicate, fragile et subtile. Malgré sa fragilité, elle se déploie avec un certain ordre et une certaine cohérence.

Accéder au processus de réalisation de soi nécessite de disposer de suffisamment de maturité, de volonté et de confiance en soi pour accepter de se laisser guider par notre structure intérieure. Bien que son émergence soit bénéfique à notre émancipation, notre structure intérieure peut être affaiblie ou étouffée, d’une part, par des habitudes, des attitudes mauvaises, des complexes[4], la peur et la passivité, et, d’autre part, par la pression familiale, éducative, sociale, culturelle et idéologique. Tant que notre structure intérieure n’a pas émergé à la conscience, il est difficile de s’appuyer sur elle pour orienter notre existence. Lorsqu’elle est encore enfouie dans l’inconscient, elle nous adresse des directives et des impératifs d’actes à poser par l’intermédiaire d’intuitions, de pressentiments et de signes. Même si ces signaux semblent faibles, en apprenant à leur faire confiance, nous agissons d’une manière saine, agréable et fructueuse. Même si nos potentialités intellectuelles, physiques et psychiques nous donnent les capacités de réussir dans divers métiers et activités, si nous restons attentifs à nos intuitions, nous constatons que toutes ne suscitent pas en nous le même intérêt. Par exemple, il y a des métiers, des projets ou des personnes qui nous attirent plus que d’autres. Les voies d’accès à notre vocation sont multiples : les choix importants de notre vie, les expériences que nous avons vécues sans nous forcer, les personnes qui nous ont marqués, nos grandes épreuves, nos aspirations non actualisées.

Qu’il en soit conscience ou non, s’il était laissé à lui-même, l’individu aurait tendance à agir en fonction des aspirations de sa structure intérieure. Comme ses aspirations peuvent aller à l’encontre des attentes de sa famille et des intérêts du modèle social dominant, il est plus ou moins contraint ou invité à les étouffer ou à les abandonner. Si l’individu aspire à être acteur de théâtre et que sa famille souhaite qu’il reprenne « l’entreprise de papa » ou qu’il devienne avocat, il sera tiraillé entre sa vocation et les attentes de sa famille. En effet, des valeurs et des critères de réussites idéologiques peuvent détourner le projet qu’un individu porte en lui au profit de l’intérêt de sa famille, de la communauté ou des dominants. En suivant sa vocation, il risque de susciter de l’incompréhension et de s’opposer aux attentes de sa famille et de la société. Afin de fuir ou d’éviter la souffrance qui résulterait de cette opposition, il peut se conformer aux attentes des autres en refoulant et rejetant ses aspirations profondes. Même si toute velléité d’indépendance commence souvent par le rejet des attentes du père, de la famille, de l’autorité et de la société, seule l’affirmation de sa vocation dans la pratique peut conduire à la réalisation de soi.

  • Les conditions de l’accès à la réalisation de soi ?

L’accès à la réalisation de soi n’est donc pas un processus passif, mais un processus actif qui impose d’agir et de faire constamment des efforts sans sollicitation extérieure. Étant donné que la pratique d’une activité exige du temps, l’une des principales ressources nécessaires à la réalisation de soi est le temps libre. En effet, c’est avec le temps et la pratique qu’émerge progressivement notre vocation (enseignant, entrepreneur, artiste, sportif, chercheur, médecin, écrivain, etc.). Pour Karl Marx « le travail est le moyen d’expression créatif de l’homme, à travers lequel la nature humaine se réalise. » À force de travail, de pratique, d’efforts, de patience et de détermination, les contours de notre vocation prennent davantage de relief, de consistance et de solidité en nous. En pratiquant au quotidien l’activité qui répond à notre vocation, nous acquerrons les connaissances et les techniques nécessaires à la maîtrise de notre art. Même si parfois nous sommes encore sujets au doute, elle s’impose à nous avec une telle évidence, qu’il n’est plus possible d’en douter. En prenant de l’assurance, notre vocation nous invite à nous engager et à réaliser des projets ou à créer des œuvres pour lesquels nous nous sentons réellement utiles : la création d’entreprises, un projet de société, un mouvement politique, une œuvre artistique ou philosophique, etc. En effet, c’est à travers la réalisation d’une œuvre que le philosophe, le chercheur, l’artiste, l’artisan, l’acteur ou l’entrepreneur exprime sa personnalité, se réalise et partage ce qu’il est avec les autres. En agissant conformément aux aspirations de sa structure intérieure, la vie de l’individu prend tout son sens et il atteint son efficacité sociale maximale. Dans ce cas, la réalisation d’un projet ou d’une œuvre est triple : se révéler à soi-même, révéler sa sociabilité et transformer le monde.

Privilégiant la qualité à la quantité, l’individu qui accède à la réalisation de soi est sélectif et exigeant dans le choix de ses amitiés et de ses partenaires amoureux. Malgré le fait qu’il soit ouvert aux autres, il peut apparaître égoïste, solitaire et distant. Même si ses relations sont agréables et harmonieuses, il peut rechercher la solitude et se passer temporairement de la compagnie des autres sans ressentir de manque. Même s’il a parfois besoin de la présence et de l’expérience des autres, ils ne lui sont pas indispensables pour agir et réaliser ses projets. Cette liberté lui permet d’agir en fonction des aspirations de sa structure intérieure, malgré la désapprobation de son entourage et sa position marginale vis-à-vis des valeurs dominantes.

La manière d’appréhender la liberté sur le mode « avoir » ou le mode « être » et un indicateur qui permet de mesurer le niveau d’accès à la réalisation de soi. La plupart des individus aspirent à la liberté, mais ils sont inhibés par la peur de perdre ce qu’ils possèdent. Les mythologies regorgent de héros qui ont le courage de quitter ce qu’ils ont (terre, famille, biens matériels), avec appréhension, mais sans succomber à la peur, pour vivre leur « légende personnelle »[5]. Malgré le fait que la majorité des individus admirent ces héros, ils recherchent la sécurité sur le mode « avoir »[6]. Comme le prêchent les mystiques, la liberté sur le mode « être »[7] exige d’abandonner les illusions du mode « avoir ». En effet, tant que la sécurité et l’identité de l’individu reposent sur ce qu’il possède et sur son statut social, il est prisonnier de ses biens et de son rôle social. Ayant peur de s’effondrer s’il perdait ses biens, son identité sociale et le soutien de sa communauté, il ne peut pas « lâcher prise ». Dans la tradition bouddhiste, Bouddha abandonne tout ce qu’il possède, ses certitudes, son rang, sa famille, etc., pour se diriger vers une vie de détachement. Ayant le sentiment d’être jeté dans le vide sans repères, l’individu, qui souhaite abandonner la sécurité du mode « avoir » au profit de la liberté du mode « être », est d’abord confronté à l’angoisse et à l’insécurité. Même si elles sont désagréables à vivre, la confrontation à la frustration, à la souffrance et à l’angoisse est nécessaire au processus de croissance et de réalisation de soi. En se confrontant à l’angoisse, non seulement, l’individu révèle, stimule et accomplit sa structure psychique, mais en plus, il renforce la confiance qu’il a en lui et affirme sa personnalité. Étant mieux structuré d’un point de vue psychique, il peut avancer librement et en conscience, en fonction des aspirations de sa structure intérieure et du sens qu’il souhaite donner à sa vie. À l’inverse, celui, qui ne sera pas capable de surmonter ses pulsions, ses angoisses et ses peurs, doutera toujours qu’il puisse se faire confiance. En privilégiant la satisfaction du besoin de liberté sur le mode « être » plutôt que sur celui du mode « avoir », les populations des pays industrialisés provoqueraient un renversement des valeurs favorable à l’émancipation de l’individu, au développement des facultés de l’homme et à l’évolution de la civilisation.

  • Les enjeux politique du processus de réalisation de soi.

À la fin des années 60, la traduction politique du besoin de réalisation de soi s’est incarnée dans la « critique artiste » que Luc Boltanski et Ève Chiapello ont décrite dans « Le nouvel esprit du capitalisme »[8]. La critique artiste était portée par les étudiants et les jeunes salariés récemment sortis des universités et des grandes écoles, ainsi que par les techniciens, les cadres et les ingénieurs. Les tenants de la critique artiste dénonçaient l’oppression du système capitaliste, le désenchantement du monde, la perte de sens du monde bourgeois, ainsi que la déshumanisation et l’aliénation du monde du travail. Ils dénonçaient également l’inauthenticité de l’existence, la nécessité d’avoir un emploi pour s’insérer socialement et la misère de la vie quotidienne « métro, boulot, dodo », l’organisation patriarcale de la société, l’oppression des femmes, le paternalisme, la prédominance du mode « avoir » sur le mode « être », etc. Ceux qui avaient une expérience du travail dénonçaient les tâches prescrites et répétitives, la séparation de la conception de l’exécution, les horaires imposés et l’absence de créativité et d’autonomie dans les entreprises. Ils rejetaient le processus de subordination hiérarchique et l’autoritarisme des entreprises.

En mai 1968, les tenants de la critique artiste revendiquaient plus de liberté d’expression, d’autonomie et de créativité. Ils revendiquaient également une réduction de la durée légale du temps de travail, quitte à gagner moins, et une plus grande souplesse des horaires pour expérimenter de nouvelles pratiques en dehors de l’entreprise et de la consommation. La critique artiste n’a pas été récupérée par les partis politiques de gauche, mais par les consultants en management et en marketing. Ces consultants ont instrumentalisé le besoin d’autonomie, de responsabilité et de créativité des jeunes diplômés et des cadres pour les inciter à s’impliquer au service des entreprises. Malgré leurs récupérations, les aspirations liées à la critique artiste continuent à s’exprimer à travers la figure du « créatif culturel »[9]. Désormais, ce n’est plus les tenants de la critique artiste, mais les créatifs culturels que les cabinets de conseils en marketing et en management cherchent à récupérer.


La récupération des créatifs culturels par le… par Merteuil2012

Après avoir démontré que le choix des moyens destinés à satisfaire les besoins est un enjeu majeur, il apparaît pertinent de s’intéresser aux trois circuits qui motivent leur satisfaction. En effet, même si l’individu à des besoins, encore faut-il qu’il soit motivé à les satisfaire.

Jean-Christophe Giuliani

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– Besoins essentiels

– Besoins psychosociaux

– Satisfaire le besoin d’estime de soi : un choix de société

[1] La psychologie humaniste est un courant de pensé de la psychologie et de la psychanalyse centré sur la relation patient/thérapeute. L’approche humaniste s’appuie sur l’expérience, le vécu émotionnel, ainsi que sur le ressenti personnel et corporel de l’individu. En s’appuyant sur les potentiels humains, elle fait ressortir que chaque individu a la capacité de s’autodéterminer. Elle met en évidence qu’il existe un processus vivant qui le pousse à s’accomplir, à créer et à s’engager librement. Ce processus vivant permet le développement personnel de chacun.

[2] Maslow Abraham H, Vers une psychologie de l’être : L’expérience psychique, Paris, Arthème Fayard, 1972

[3] Ibid, page 3.

[4] Jung Carl Gustav, L’énergétique Psychique, Genève, Georg, 1993., page 29

[5] Coelho Paulo, L’Alchimiste, Paris, Anne Carrière, 1994.

[6] Fromm Erich, Avoir ou être : Un choix dont dépend l’avenir de l’homme, Paris, Robert Laffont, 1978, page 130.

[7] Fromm Erich, Op. Cit, page 148.

[8] Boltanski Luc et Chiapello Eve, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999, page 245.

[9] Ray Paul H, Anderson Sherry Ruth, L’émergence des créatifs culturels, enquête sur les acteurs d’un changement de société, Barret-le-Bas, Yves Michel, février 2001. Au milieu des années 90, Paul Ray et Sherry Ruth Anderson ont mis en évidence l’émergence d’une nouvelle catégorie sociale, qu’ils ont nommé les créatifs culturels. Les créatifs culturels ont un système de valeurs et des comportements en décalage avec le modèle social dominant. Ils remettent en question la centralité de la valeur du travail et le principe de la consommation ostentatoire. Etre authentique est important pour eux. A ce titre, comme ils sont ouvert à l’écologie, à la solidarité, aux valeurs féminines, à la spiritualité et à la pratique du développement personnel et se sentent responsables des générations à venir, ils souhaitent aligner leurs convictions intérieurs sur leurs comportements et s’engager pour une cause qui a du sens pour eux. Etant motivés par la réalisation de soi, ils sont davantage attirés par l’actualisation de leurs potentiels que par la réussite matérielle et le paraître. Loin d’être un phénomène marginal, au milieu des années 90, les créatifs culturels représentaient environ 25 % des citoyens américains et 17 % des français.