J’ai besoin d’amour ou j’aime…

Jean-Christophe Giuliani

Étant la source de gratification la plus agréable et la plus profonde, l’amour, qu’il est aussi possible de traduire sous la forme de l’amitié ou d’une relation authentique à l’autre, est indispensable à l’émancipation des facultés de l’individu. Selon Erich Fromm, l’amour peut se vivre, souvent de manière inconsciente, sous la forme d’un manque « l’amour manque », de « l’amour avoir » ou de « l’amour Être ». Comme ils s’éprouvent à travers des pratiques quotidiennes, ces modes relationnels ne sont pas de simples concepts abstraits.

« Aimer l’autre, cela devrait vouloir dire que l’on admet qu’il puisse penser, sentir, agir de façon non conforme à nos désirs, à notre propre gratification, accepter qu’il vive conformément à son système de gratification personnel et non conformément au nôtre. Mais l’apprentissage culturel au cours des millénaires a tellement lié le sentiment amoureux à celui de la possession, d’appropriation, de dépendance par rapport à l’image que nous nous faisons de l’autre que celui qui se comporterait ainsi par rapport à l’autre serait en effet qualifié d’indifférent. » Henri Laborit[1].

Pouvons-nous avoir un amour ? Si cela était possible, l’amour serait un objet que l’on pourrait posséder. En réalité, l’amour est un concept abstrait qui ne peut se matérialiser. La difficulté des couples à construire une union durable est étroitement liée à la structure possessive de notre société qui favorise les relations fondées sur « l’amour manque » et « l’amour avoir[2] ».

« L’amour manque » est une pathologie qui naît du manque de reconnaissance, d’écoute, d’attention et d’affection ressentie durant l’enfance. Devenu adulte, l’individu cherchera un partenaire capable de le combler. Étant le résultat d’un manque affectif, le sentiment de vide qu’il provoque ne peut pas être comblé par des preuves d’amour et d’affection. « Il est comme un seau percé qui se vide au fur et à mesure qu’il se remplit. » L’amour n’ayant pas la vocation de combler un manque, la rupture est, la plupart du temps, inévitable. Dans ce cas, au lieu d’être une source de gratifications et de bien-être, l’amour devient une source de déchirure et de souffrance que l’individu cherchera à éviter. Seule une thérapie lui permettra de prendre conscience de ses manques pour s’en libérer afin de vivre des relations plus saines, plus enrichissantes et plus adultes fondées sur « l’amour Être ».

Au début de la relation, l’amour vécu sur le mode Avoir satisfait le besoin de gratification et procure un bien-être. N’étant pas certains des sentiments qu’ils éprouvent l’un pour l’autre et ayant peur de perdre l’être aimé, les amants se procurent toutes les gratifications dont ils ont besoin. Aussi, pour séduire, susciter l’amour et correspondre le plus possible à l’image idéale que l’autre désire, ils mettent en avant le meilleur d’eux-mêmes. Durant cette période, les deux amants se parlent et s’écoutent avec avidité. Ils partagent leurs histoires de vie et leurs expériences les plus marquantes. S’offrant sans restriction aux désirs et aux caresses de l’autre, la relation amoureuse devient vite sensuelle, charnelle et érotique. Plus ils font d’efforts pour être attentifs et prévenants, plus ils deviennent séduisants, intéressants et beaux. Ainsi vécu, « l’amour avoir » procure un bien-être et une jouissance intérieure qui éveille à la vie.

Étant attirés par les désirs, les fantasmes, les espoirs et l’image idéale qu’ils projettent l’un sur l’autre, les amants sont victimes des illusions de l’amour qui rend aveugle. Quand l’amour est devenu quelque chose que l’on « a » et que la relation s’installe dans la routine du quotidien, les illusions disparaissent. Ne faisant plus d’effort pour être aimables et prévenants, les deux amants apparaissent sous leur vrai visage.

Comme c’est toujours l’autre qui est responsable du changement, sa beauté disparaît, il déçoit et devient ennuyeux. Les corps ne s’offrent plus avec autant de facilité, parfois même, ils se rejettent. Ne correspondant plus à l’image idéale qu’ils se projetaient, ils ont le sentiment d’avoir été trompés. De ce fait, ils croient qu’un nouveau partenaire sera capable de faire renaître l’amour que l’autre n’est plus ou n’a peut-être jamais été capable de susciter. Mais ils seront toujours confrontés aux mêmes désillusions tant qu’ils n’auront pas compris que « l’amour avoir » conduit toujours à la même impasse et que la clef de l’amour se trouve au fond d’eux-mêmes et non de l’autre.

Même si elle est souvent décrite comme une expérience mystique, esthétique, généreuse, créative et érotique, l’amour sur le mode Être n’est pas un idéal à atteindre. « L’amour Être » est un acte altruiste agréable à donner qui renaît et s’accroît en permanence grâce à la connaissance de l’autre. N’ayant pas peur de perdre l’amour qu’ils éprouvent l’un pour l’autre, les amants ne cherchent pas à s’approprier l’exclusivité de la relation. Comme il rend moins possessif et jaloux, « l’amour être » procure davantage d’autonomie et de liberté. N’étant pas exclusif, il ne se limite pas à l’être aimé. En effet, tout être humain est digne de recevoir de l’écoute, de l’attention et de l’intérêt pour ce qu’il est. N’étant pas limité aux êtres humains, il peut se porter sur la nature, un animal, Dieu, une œuvre d’art, la vérité, etc. À l’inverse de « l’amour Avoir » qui rend aveugle, « l’amour Être » est lucide et conscient. L’autre est aimé pour ce qu’il est réellement, ses forces, ses faiblesses, ses limites, ses joies, ses peurs, ses doutes, ses angoisses, etc. Être accepté et aimé pour ses qualités et ses défauts à une véritable vertu thérapeutique. En effet, « l’amour Être » accroît l’intensité de sa propre vie et guide l’autre sur le chemin de la croissance et de la réalisation de soi. Celui qui accède à la réalisation de soi a intériorisé que les relations fondées sur « l’amour Être » sont une source inépuisable de bien-être.

Une relation amoureuse épanouie procure un bien-être intérieur et permet de satisfaire le besoin d’appartenance et d’estime. La capacité à créer une relation amoureuse durable repose sur l’équilibre affectif et relationnel de l’individu. En effet, les relations amoureuses construites sur des manques à combler ou sur le « mode avoir » ne durent jamais longtemps. La qualité de la relation amoureuse repose sur la confiance, la possibilité de se montrer tel que l’on « est » et la connaissance qui est le résultat de l’écoute et de l’attention portée à l’être aimé. La richesse d’une relation amoureuse dépend également de la sensibilité, des centres d’intérêt et des aspirations communes. La relation se poursuit tant que les deux amants nourrissent un projet commun. Elle se termine lorsqu’ils n’en ont plus pour nourrir la relation. Souvent, le projet commun se limite à avoir des enfants et à acheter des meubles et une maison. Ces projets réalisés, comme ils n’en ont plus à partager, le couple se sépare.

Une relation amoureuse épanouie permet de nourrir l’estime de soi. La capacité à créer une relation amoureuse durable repose sur l’équilibre affectif et relationnel de l’individu. En effet, une relation construite sur un manque à combler ne dure jamais longtemps. La qualité de la relation amoureuse repose sur la confiance, la possibilité de se montrer tel que l’on « est », ainsi que sur la connaissance de l’autre. Elle se nourrit également de centres d’intérêt, de projets et d’aspirations que le couple partage en commun. Actuellement, le projet commun du couple se limite bien souvent à se marier, à avoir des enfants et à acheter une maison à rénover, à décorer, à meubler et à équiper. Ces projets réalisés, s’il n’en trouve pas d’autres à partager, le couple se sépare par ennui ou se poursuit par habitude.

Avoir un emploi est une condition préalable à la rencontre amoureuse. Souvent, l’homme qui n’a pas trouvé sa partenaire sur les bancs de la fac commencera par sécuriser sa situation professionnelle. En effet, le fait « d’avoir » un emploi stable et sécurisé est essentiel à l’équilibre psychologique de l’individu. L’emploi procure une confiance en soi qui manque souvent à celui qui est au chômage. Mais surtout, à l’occasion d’une rencontre amoureuse, la phrase qui revient souvent en début de conversation est celle-ci : « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » Dans ce cas, il vaut mieux répondre « je suis consultant » « qu’actuellement, je suis au chômage ». Même si certaines femmes ont du mal à l’accepter, l’un des critères du choix d’un partenaire est davantage lié ce qu’il « a » qu’à ce qu’il « est ». Tant que le sentiment amoureux est plus important que la volonté de fonder un foyer, c’est l’attirance physique et la personnalité et donc, ce qu’« est » la personne qui prime sur ce qu’il « a ». Le sentiment amoureux est davantage présent lorsque la femme est jeune, qu’elle est étudiante ou qu’elle n’est pas encore motivée à avoir des enfants. Lorsqu’une femme cherche à fonder un foyer, inconsciemment, elle privilégie l’homme qui sera le plus apte à la protéger et à lui procurer la sécurité et le confort matériel dont elle aura besoin. C’est à dire, celui qui a le statut social et le revenu le plus élevé. Cela ne veut pas dire que la personnalité, les atouts physiques, l’attrait du visage, l’intelligence, le charisme et l’humour ne sont pas importants. À niveau égal, celui qui « a » l’emploi le plus sécurisé, le mieux rémunéré et le plus valorisant est favorisé. Il suffit qu’un homme qui dispose de toutes les qualités indique sur Meetic qu’il est au RSA pour que le nombre de ses contacts s’effondre. Ce mode de sélection ne relève pas de malveillant ou de mépris. En effet, une femme peut apprécier un homme pour ce qu’il « est », comme ami ou amant, mais pas comme partenaire pour fonder un foyer. Étant donné que ce qu’il « a » est censé être ce qu’il « est », le choix d’un partenaire repose donc davantage sur le mode « avoir » que sur le mode « être ».

En sécurisant l’accès aux subsistances et à un minimum de confort matériel, la réduction de la semaine de travail à 3 jours favorisera les relations amoureuses fondées sur le mode « être ». N’étant plus contrainte de choisir un partenaire en fonction de la sécurité matérielle qu’il procure, la femme aura la liberté de choisir celui qui répond à ses aspirations. Ainsi, les critères de choix d’une relation ne seront plus le revenu et la sécurité matérielle, mais les qualités, les aptitudes et la personnalité réelle de l’être aimé. En suivant des ateliers de développement personnel, l’homme et la femme apprendront à s’accepter et à s’aimer pour ce qu’ils « sont » réellement. Il ou elle s’appréciera pour ses forces et faiblesses, ses qualités et défauts, ses joies, ses peurs, ses doutes et ses angoisses. En apprenant à se connaître, ils apprendront à accepter et à aimer l’autre pour ce qu’il « est » réellement. L’amour vécu sur le mode « être » contribue à accroître l’intensité de la vie et à accompagner l’autre sur le chemin de l’accomplissement de soi.

Les relations amoureuses se tissent souvent entre des personnes qui proviennent du même milieu social. Les raisons de ce mimétisme sont relativement simples à appréhender. Avant de tomber amoureux, il faut bien commencer par se rencontrer. Les rencontres sont donc favorisées par les lieux, les relations ou les activités partageaient en commun (études, travail, vacances, rallyes, soirées entre amis, etc.). Quel que soit son milieu social d’origine, chaque individu aura la liberté de pratiquer l’activité qui répond à sa vocation. En permettant la rencontre entre individus qui partagent une vocation commune plutôt qu’un milieu social commun, ce processus favorisera la mixité sociale. Ce ne sera donc plus le milieu social d’origine, mais la pratique d’une activité commune qui favorisera les rencontres amoureuses. En favorisant les rencontres sur le mode « être », les 4 jours de temps libre provoqueront donc un changement société.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

– Favoriser la vie affective fondée sur le « mode être »


[1] Laborit Henri, Eloge de la Fuite, Paris, Robert Laffont, 1974, page 33.

[2] Fromm Erich, Avoir ou être : Un choix dont dépend l’avenir de l’homme, Paris, Robert Laffont, 1978, page 64.

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