Quelles sont les causes et conséquences du chômage ?

Jean-Christophe Giuliani

Depuis le milieu des années 70, la France et les pays industrialisés sont confrontés au fléau économique, politique et social du chômage. Pour les hommes politiques, les industrielles et les économistes ultra-libéraux, la hausse du chômage est, pour l’essentielle, due aux charges salariales qui pèsent sur la compétitivité des entreprises et à la faiblesse du taux de croissance du PIB. Ces explications évoquent rarement le rôle des gains de productivité et de la redistribution des bénéfices générés par ces gains. Avant de proposer des solutions pour en finir avec ce fléau, nous commencerons par quantifier le nombre de chômeur et d’actifs sans emploi. Nous aborderons ensuite les conséquences économiques, politiques et sociales du chômage. Pour finir, nous aborderons les liens qui unissent les gains de productivité, la croissance du PIB, le partage des bénéfices générés les gains de productivité et le chômage.

Combien y a-t-il de chômeurs et d’actifs sans emploi ?

Avant de comprendre les causes et conséquences du chômage et d’envisager des solutions pour le supprimer, il est nécessaire de commencer par le quantifier. Combien y a-t-il de chômeurs ou d’actifs sans emploi en France ? Comment les quantifier ?

  • Les chiffres officiels du chômage de l’INSEE et de la DARES.

Les chiffres officiels du chômage, au sens de la définition du bureau international du travail (BIT), sont donnés par l’INSEE [1]. Depuis 1982, la définition du BIT permet de mesurer l’évolution du chômage sur plusieurs années et de la comparer au niveau international. Selon la définition du (BIT), une personne est comptabilisée comme chômeur si elle répond aux critères suivants : être en âge de travailler (avoir quinze ans ou plus), ne pas avoir travaillé au cours de la semaine de référence de l’enquête, être disponible pour travailler dans les deux semaines à venir, avoir entrepris, au cours des quatre dernières semaines, une démarche de recherche d’emploi (réponse à une petite annonce, inscription dans une agence d’intérim…) ou avoir trouvé un emploi qui commence dans moins de trois mois.

Les chiffres officiels du chômage de l’INSEE reposent sur des enquêtes confidentielles réalisées auprès de 100 milles personnes. Selon ces enquêtes, en France, de 1975 à 2011, le nombre de demandeurs d’emploi est officiellement passé de 766 milles à plus de  2,6 millions de personnes, soit 9,3% de la population active [2].

Taux chômage officiel INSEELes calculs de L’INSEE comptabilisent uniquement les chômeurs qui entrent dans la catégorie de la définition du BIT. Comme ils ne prennent pas en compte la multiplicité des situations des demandeurs d’emploi, il apparaît pertinent d’utiliser un autre mode de calcul du chômage.

Les chiffres de la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques(DARES) ne reposent pas sur des enquêtes, mais sur les inscriptions à pôle emploi. La DARES regroupe les demandeurs d’emploi en cinq catégories : A, B, C, D et E.

- Catégorie A : demandeurs d’emploi tenus d’accomplir des actes positifs de recherche d’emploi quel que soit le type de contrat (CDI, CDD, à temps plein, à temps partiel, temporaire ou saisonnier)

- Catégorie B : demandeurs d’emploi ayant exercé une activité réduite de 78 heures maximum par mois, tenu d’accomplir des actes positifs de recherche d’emploi

- Catégorie C : demandeurs d’emploi ayant exercé une activité réduite de plus de 78 heures par mois, tenues d’accomplir des actes positifs de recherche d’emploi

- Catégorie D : demandeurs d’emploi, non immédiatement disponible, non tenue d’accomplir des actes positifs de recherche d’emploi (formation, arrêt maladie, congé maternité, etc.), ainsi que les demandeurs d’emploi en convention de reclassement personnalisé (CRP) et en contrat de transition professionnelle (CTP), sans emploi.

- Catégorie E : demandeurs d’emploi non tenus d’accomplir des actes positifs de recherche d’emploi (par exemple : bénéficiaires de contrats aidés, créateur d’entreprise, etc.).

En intégrant ces cinq catégories, le taux de chômage de la DARES était en 2011 de 14,79%, soit 4 853 400 personnes [3]. Comme les chiffres de la DARES comptabilisent uniquement les personnes inscrites à « Pôle emploi », ils ne prennent pas en compte les personnes sans emploi âgées de 15 et 60 ans qui ne sont pas inscrits.

  • Le calcul du nombre d’actifs sans emploi.

Les enquêtes de l’INSEE et l’enregistrement des demandeurs d’emploi de la DARES permettent de quantifier les chômeurs. Par contre, elles ne permettent pas de quantifier tous les actifs sans emplois en âge de travailler. Afin de résoudre ce problème, nous proposons une nouvelle manière de calculer le nombre d’actifs sans emploi.

Selon l’INSEE [4], la population totale comprend la population active et inactive. La population active comprend les personnes qui exercent une activité professionnelle rémunérée et les chômeurs au sens du BIT. Tandis que la population inactive comprend les enfants de moins de 16 ans, les élèves du secondaire en second cycle, les étudiants, les femmes au foyer et les personnes à la retraite de plus de 60 ans. Ces définitions provoquent l’exclusion sociale de tous ceux qui n’entrent pas dans ces catégories. En effet, comme il n’est pas rémunéré pour son activité, l’essayiste amateur qui écrit pour partager ses idées, l’artiste amateur qui produit une œuvre par amour de son art, le militant politique qui agit pour le bien commun n’entrent pas dans la catégorie des actifs et des inactifs. Pour le dire autrement, tous ceux qui agissent et créent sur leur propre initiative, sans attendre de rémunération, n’entrent pas dans ces catégories. Qualifier « d’actif » uniquement ceux qui exercent une activité professionnelle rémunérée ou recherchent un emploi est idéologique. Cette définition est responsable de l’exclusion sociale des personnes en âge de travailler qui n’ont pas d’emploi, n’en recherchent pas et ne sont pas inscrites à « Pôle emploi ». Le statut d’actif étant lié à une activité rémunérée, la femme au foyer, qui fait son ménage, est inactive, tandis que l’assistante ménagère qui le fait à sa place en échange d’une rémunération est considérée comme une active. Comme l’Insee ne publie pas de statistiques officielles sur le nombre de femmes réellement au foyer (femme au foyer par volonté et non par dépit), nous avons décidé d’intégrer toutes les femmes de 16 à 59 ans à la population active. Afin d’en finir avec les exclusions et les discriminations sociales provoquées par cette définition arbitraire et idéologique, toutes les personnes âgées de 16 à 59 ans, qui ne sont pas élèves en second cycle ou étudiants, font partie de la population active.

La population active définie, pour calculer la population active sans emploi, il est nécessaire de quantifier la population de 16 à 59 ans qui exerce un emploi. Chaque année, l’INSEE publie les données statistiques suivantes : la population totale, l’estimation de la population par sexe et groupes d’âges quinquennaux, le nombre d’élèves en second cycle et d’étudiants et l’emploi intérieur total par branche en nombre de personnes. Nous utiliserons ces données pour quantifier la population active qui occupe un emploi et celle qui est sans emploi. Afin de calculer la population active sans emploi, je propose d’utiliser l’équation suivante :

- Soit, Pop est la population totale : 65 175 681 hab [5] en 2011.
– « , W est le taux de la population comprise entre 15 et 59 ans : 58,38% [6] en 2011.
– « , E est le nombre d’élèves en second cycle et d’étudiants : 5 242 108 [7] en 2011.
– « , PAe est la population active qui occupe un emploi : 26 891 176 [8] en 2011.
– « , PAc est la population active sans emploi.

Calcul taux actifs sans emploiEn 2011, la population moyenne [9] de la France (France métropolitaine + DOM) comprenait 65,1 millions d’habitants. Comprenant 18,5% d’enfants de 0 à 15 ans et 23,1% de personnes de plus de 60 ans, la population française était composée de 58,4% de personnes de 16 à 59 ans, soit 38 millions de personnes en âge de travailler. Comprenant 5,2 millions d’élèves du secondaire en second cycle et d’étudiants, la population active de la France comprenait 32,8 millions de personnes. Comme 26,8 millions d’actifs occupaient un emploi, la PAc s’élevait à 5,9 millions, soit 18% de la population active. Le tableau ci-dessous décompose le calcul de la population active sans emploi de la France métropolitaine et des départements d’outre-mer (DOM) en 2011.

Population active sans emploi en 2011

Population active sans emploiEn reprenant les données de la DARES, il est possible d’identifier la population active sans emploi. Ces 5,9 millions d’actifs sans emploi comprennent 4,8 millions de demandeurs d’emploi de catégories A, B, C, D et E de la France métropolitaine et 268 milles demandeurs d’emploi de catégorie A, B et C des DOM. Ces 5,1 millions de demandeurs d’emploi représentent 15,6% de la population active. À ce chiffre, il est nécessaire d’ajouter les 791 milles actifs non identifiés de la France métropolitaine et des DOM. Les 2,4% d’actifs comprennent des demandeurs d’emploi de catégories D et E des DOM, des personnes au RSA découragées, des handicapés qui ne recherchent pas ou plus d’emploi, des femmes ou des hommes au foyer, des personnes rayées des listes de « Pôle emploi », des détenus, des SDF, des rentiers, etc. Ce second tableau identifie et quantifie la population active sans emploi.

Identification de la population active sans emploi en 2011

Taux chômage et actifs sans emploi- 5 et 6. Pôle emploi, calculs des cvs-cjo :  Pôle emploi, Demandeurs d’emploi inscrits et offres collectées par pôle emploi en janvier 2012, Dares Indicateur n°012, février 2012

Même si le gouvernement français parvenait à créer 2,6 millions d’emplois, il resterait encore une armée de réserve de 3,3 millions d’actifs sans emploi, de salariés à temps partiel subis de catégorie A et B, d’intérimaires et de salariés précaires pour exercer une pression sur les salariés en postes.

L’équation de la population active sans emploi permet d’étudier son évolution sur une plus longue période. Le graphique ci-dessous présente l’évolution de la population de 16 à 59 ans, de la population active sans emploi, des effectifs par branche, ainsi que des élèves et des étudiants de 1980 à 2011.

Population de 16 à 59 ans, effectifs par branche, actifs sans emploi et étudiants

Pop effect, actifs et étudiants- Source : Comptes nationaux – Base 2005, Insee. 6.208 Emploi intérieur total par branche en nombre de personnes.
– Source : Insee, estimations de population (résultats provisoires arrêtés fin 2011). Population par sexe et groupes d’âge quinquennaux au 1er janvier 2012, France.
– Source : Depp. Effectifs d’élèves et d’étudiants en 2011 (n’ayant que des sources fragmentées des effectifs d’élèves et d’étudiants de 1980 à 2002, une partie de ces données reposent sur une estimation.)

De 1980 à 2011, malgré l’augmentation de 14,2% de la population comprise entre 16 à 59 ans, soit 4,7 millions de personnes, le nombre d’actifs sans emplois n’a diminué que de 12,8%, soit 868 mille personnes. Cette baisse est due à l’augmentation de 17,7% des effectifs par branches qui correspond à la création de 4 millions d’emplois. Les emplois créent entre 1998 à 2001, peuvent être, en partie, attribués à la loi sur les 35 heures. Comme les salariés des entreprises de plus de 20 salariés devaient travailler 35 heures, ces entreprises ont dû embaucher du personnel pour assurer leur activité. Cette baisse est également due à la hausse de 42,1% des effectifs des élèves et des étudiants. Cette augmentation de 1,55 million d’élèves du secondaire en second cycle et d’étudiants est en partie due à la volonté du gouvernement socialiste de faire accéder 80% d’une classe d’âge au bac.

La population active sans emploi quantifié, avant de proposer des solutions pour en finir avec le chômage, il apparaît pertinent d’en appréhender les causes et les conséquences.

Les conséquences économiques, politiques et sociales du chômage.

Le chômage de masse est un fléau économique, politique et social qui concerne toutes les catégories professionnelles (employés, ouvriers et cadres). Ces 5,91 millions d’actifs sans emploi influencent le comportement des demandeurs d’emploi et des salariés qui ont peur de perdre leurs emplois. Ce climat d’insécurité a des répercussions politiques et sociales qui menacent le processus démocratique de la France, de l’Europe et de l’ensemble des pays industrialisés. Les surcoûts financiers directs et indirects générés par le chômage et la peur du chômage contribuent à creuser le déficit budgétaire et la dette publique des États.

  • Les conséquences du chômage sur le budget des ménages.

La première conséquence du chômage est la perte du pouvoir d’achat et l’endettement des ménages. Le salarié qui se retrouve au chômage perd 25% de son revenu qui décroît régulièrement en fonction de sa durée. En fin de droit, le chômeur perçoit le RSA (revenue de solidarité active). Si cette situation se prolonge et si le ménage avait souscrit de nombreux crédits, cette perte de revenu peut conduire au surendettement. La cessation de payement des traites déclenche une procédure de recouvrement, la saisie des biens et à terme l’expulsion.

  • Les conséquences du chômage sur le lien social.

La seconde conséquence est la perte du lien social. L’activité professionnelle étant le pilier central de l’identité et du statut social du salarié, sa perte à des répercussions sur ses relations privées et sociales. Non seulement le chômage provoque la perte du réseau nécessaire à la satisfaction des besoins d’appartenance, mais en plus, le statut de chômeur influence l’image et l’estime que l’individu a de lui. Malgré le temps libre dont il dispose, le chômeur ne se sent pas digne d’en profiter pour cultiver de nouveaux champs de socialisation et d’expression. La honte qu’il ressent l’incite à s’isoler de sa famille et de ses amis. En se repliant sur lui, le chômeur perturbe l’équilibre de sa vie de famille. En 1987, Serge Paugam faisait apparaître que 43,5% des hommes au chômage depuis 2 ans ont vécu une rupture conjugale, contre 18,9% pour ceux qui étaient actifs [10]. Pour toutes ces raisons, le chômage de longue durée apparaît comme l’une des causes principales de l’exclusion sociale. Pour toutes ces raisons, le chômage de longue durée apparaît comme l’une des causes principales de l’exclusion sociale.

  • Les conséquences du chômage sur la santé physique et psychique des chômeurs.

La troisième concerne la santé physique et psychique du chômeur. L’identité et l’équilibre psychique d’un individu étant dépendants de la pratique quotidienne d’une activité professionnelle, le licenciement provoque un effondrement de sa personnalité. Ne disposant plus de repères temporels pour structurer son emploi du temps et donner un sens à sa vie, le chômeur est confronté à l’angoisse et au vide existentiel. Ce climat peut provoquer des maladies plus ou moins graves (insomnie, stress, dépression, cancer, etc.) et parfois conduire au suicide. Une hausse brutale de 3% du taux de chômage peut provoquer une hausse du taux de suicide de 4,4% [11]. Étant davantage soumis aux maladies cardio-vasculaires et rénales (+50%), en moyenne, le taux de mortalité des chômeurs augmente de 75% [12] par rapport à celui des actifs. Michel Lagrave [13] cite une étude britannique qui affirme qu’une hausse de 1 million de chômeurs sur 5 ans provoque 50 000 morts et 60 000 cas de maladies mentales supplémentaires. Ces conséquences incitent davantage les chômeurs à retrouver rapidement un emploi plutôt qu’à profiter des allocations chômages et du temps libre.

  • Le lien entre la hausse du chômage et l’augmentation de la délinquance.

La dernière conséquence concerne la hausse de la délinquance et de la criminalité. Des études montrent la corrélation entre le chômage et la délinquance. Étant confrontés à la difficulté de trouver un emploi, les jeunes issus de milieux défavorisés peuvent facilement basculer dans la délinquance. En effet, la plupart des condamnés pour vols, trafics ou violences cumulent la précarité et l’exclusion dues au chômage. Aux États-Unis, une étude a démontré qu’une hausse de 10% de chômage provoque une hausse de 4% des arrestations, de 6% des incarcérations, de 3,4% des crimes économiques et de 0,8% des crimes violents. Une hausse de 1 million de chômeurs sur 5 ans est à l’origine de 14 milles condamnations pénales supplémentaires [14]. La principale cause de ces hausses étant le chômage, au lieu de s’en prendre aux délinquants, les pouvoirs publics devraient plutôt s’en prendre au chômage.

  • L’impact du chômage sur les salariés en poste.

Il n’y a pas que les chômeurs qui sont concernés par le chômage. Il concerne également tous les salariés qui ont la chance d’avoir un emploi. Le MEDEF et le gouvernement exploitent la peur du chômage pour supprimer les acquis sociaux conquis en 1948 (Conseil National de la Résistance) et durant les 30 glorieuses. Ils affirment que pour créer des emplois, il faut supprimer les rigidités qui freinent la compétitivité des entreprises françaises (droit du travail, contrats de travail et revenus minimums). Quel que soit son statut professionnel, aucun salarié n’est à l’abri d’un licenciement provoqué par la concurrence internationale, la récession économique, une restructuration due aux exigences des actionnaires (+15% de rentabilité) et une délocalisation. Ce contexte professionnel entretient un climat d’insécurité dans l’esprit de tous les salariés qui ont peur de perdre leurs emplois et de se retrouver en situation de précarité et d’exclusion sociale.

Pour éviter de se retrouver au chômage, en fonction de son niveau hiérarchique, le salarié peut disposer de multiples stratégies : se soumettre aux ordres et à l’autorité, contribuer au « sale boulot »[15], accepter la flexibilité, rentrer en compétition avec ses collègues et ne pas s’impliquer dans des revendications collectives. La peur du chômage provoque un comportement de soumission qui empêche les mouvements sociaux de se mobiliser pour lutter contre la dégradation des conditions de travail (baisse des salaires, intensification des rythmes de travail, hausse de la flexibilité et augmentation de la précarité). Cette soumission provoque un état de stress qui a des conséquences néfastes, d’une part, sur la santé physique et psychique des salariés, et, d’autre part, sur la performance économique des entreprises. L’Union européenne estime que le coût du stress au travail est de 20 millions €. Les coûts liés à l’absentéisme et au stress représentent 10% du PIB du Royaume-Uni. Aux États-Unis, plus de la moitié des 550 millions d’heures de travail perdues dans le secteur privé pour cause d’absentéisme sont en grande partie liés au stress [16].

De plus en plus de salariés sont sujets à des états anormaux d’agitation et d’angoisse, accompagnés d’une diminution de la lucidité et d’un rétrécissement de la pensée. Ces symptômes sont révélateurs d’un malaise profond qui concerne toutes les couches de la société. En France, entre 1985 et 1993, les files d’attente en psychiatrie adulte ont augmenté de 13%. En 2000, d’après les statistiques de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), en France plus de 3 millions de personnes (6% de la population) souffraient de troubles psychiques. Les principaux troubles sont la schizophrénie, la maladie d’Alzheimer, l’alcoolisme, la toxicomanie et l’addiction (consommation, jeux, sexe, travail, etc.).

L’augmentation de la consommation d’antidépresseurs et de maladies psychosomatiques liées à la souffrance au travail permet à l’industrie pharmaceutique et de la santé de générer d’énormes profits. Ce processus contribue à approfondir le déficit de la caisse d’assurance maladie qui est financé conjointement par des cotisations salariales et patronales. En 2004, l’organisation internationale du travail (OIT) signale que les coûts liés aux problèmes de santé mentale au travail représentent 3% du PIB. De ce fait, au lieu d’attribuer le déficit de la caisse d’assurance maladie à la mauvaise gestion de l’État et des partenaires sociaux, il apparaît plus pertinent d’en attribuer la responsabilité à la hausse du chômage et de la peur du chômage.

Travailler plus pour gagner plus est dangereux pour la santéPar conséquent, pour réduire, d’une part, les troubles physiques et psychiques liés au chômage et à la peur du chômage, et d’autre part, le déficit de la caisse d’assurance maladie, il est indispensable de mettre en œuvre un programme politique capable d’en finir avec les 5,9 millions d’actifs sans emploi. En effet, même si les entreprises créaient 2,8 millions d’emplois, elles disposeraient encore d’une armée de réserve de 3,1 millions d’actifs sans emploi pour exercer une pression sur les salariés en poste.

  • Les conséquences politiques du chômage.

L’insécurité, la précarité, la perte de repère et la souffrance liée au chômage et à la peur du chômage menacent le processus démocratique des pays industrialisés. En effet, les populations les plus fragiles et précaires (CDD, intérimaires et chômeurs) risquent de voter pour des partis d’extrême droite (Front national en France, NPD en Allemagne, etc.) qui méprisent la démocratie. La crise économique de 1929 a provoqué une hausse du chômage qui a favorisé l’ascension de Hitler au pouvoir en 1933. Depuis le milieu des années 70, la France est confrontée à une crise économique responsable d’un taux de chômage officiel qui fluctue entre 8 et 11%. Comme en Allemagne en 1933, les salariés les plus fragiles recherchent la protection d’un Homme capable de les rassurer. Le graphique ci-dessous fait apparaître un lien entre la hausse du chômage et le vote pour le Front national (FN) aux élections présidentielles et législatives de 1973 à 2012.

Le lien entre la hausse du chômage et le vote pour le Front national de 1973 à 2012

Chômage et front national- Sources : Insee, enquêtes Emploi 1975-2011, séries longues. Taux de chômage depuis 1975.
– Sources : Wikipedia, Front national (parti français) http://fr.wikipedia.org/wiki/Front_national_%28parti_fran%C3%A7ais%29

Lors des élections législatives de 1973, le taux de chômage étant de 2,7%, le score du FN s’élevait seulement à 1,3% des votes. Lors des élections présidentielles de 1981, malgré un taux de chômage de 6,3%, le score du FN représentait 0,18% des votes. En 1981, les Français espéraient que François Mitterrand sortirait la France de la crise, arrêterait la hausse du chômage et changerait leurs conditions de vie. De 1984 à 2012, déçus par le revirement idéologique du Parti socialiste (adhésion à la politique économique ultralibérale), et l’incapacité des gouvernements de coalition de gauche (PS, PC et Vert) à résoudre le problème du chômage, un nombre croissant de salariés des couches populaires délaissent les partis de gauche pour le FN qui fluctue désormais entre 10 et 18% des votes aux élections.

En obtenant 16,8% des votes au 1er tour des élections présidentielles de 2002, Jean Mari Le Pen a créé la surprise en éliminant Lionel Jospin. Étant incapable de répondre à l’inquiétude des Français, Jospin a été éliminé dès le 1er tour. Au lieu de proposer un programme de rupture, il a présenté un programme sécuritaire et une politique économique ultralibérale qui ont ouvert la voie à Le Pen. Lors des élections présidentielles de 2007, les populations les plus fragiles ont été séduites par le discours populiste de Nicolas Sarkozy. Son discours sécuritaire et volontariste concernant l’emploi lui a permis de séduire 5% des électeurs du FN. En 2012, après 5 ans de Sarkozy, les populations les plus fragiles ne croyaient plus en lui et n’avaient pas confiance en François Hollande. Au lieu de voter pour lui ou Jean-Luc Mélenchon au 1er tour des élections présidentielles, elles ont voté pour Marine Le Pen qui a obtenu un score de 17,9%.

Face à l’incapacité de l’UMP et du PS à lutter contre les méfaits, de l’Europe, de l’euro, de la mondialisation, de la finance, des délocalisations, etc., le FN apparaît désormais comme la seule force politique capable de protéger les populations les plus fragiles. Pourtant, malgré son discours populiste et antisystème, les soubassements idéologiques du FN sont l’ultralibéralisme autoritaire (baisse des impôts, liberté des prix, baisse des salaires et des déficits publics, suppression des syndicats, État gendarme, restriction des libertés individuelles, etc.). Comme le parti nazi, le FN instrumentalise le racisme et l’antisémitisme pour détourner les populations les plus fragiles de la cause réelle de leurs problèmes, que sont la financiarisation de l’économie et la doctrine ultra-libérale. Afin de sauver la démocratie, il est indispensable que François Hollande ait le courage et la volonté politique de s’affranchir de la doctrine ultra-libérale pour enfin proposer un projet novateur capable de sortir la France de cette crise systémique et de créer 5,9 millions d’emplois.

  • Les conséquences du chômage sur le budget de l’État.

Le chômage de masse n’a pas que des conséquences politiques et sociales, il a également des répercussions sur le budget de l’État. Afin d’en calculer le coût, il est nécessaire de prendre en compte les coûts directs et indirects du chômage.

Les coûts directs comprennent la hausse des dépenses des Assedic, la baisse des cotisations à l’Urssaf et aux caisses de retraite, ainsi que les pertes de recettes fiscales de l’État et des collectivités locales. À ce chiffre, il faut ajouter le manque à gagner de 15 milliards € dus aux minima sociaux et aux allégements de charges patronales pour l’embauche de chômeurs de longues durées et d’allocataires du RMI. En France, les coûts directs du chômage sont estimés à 6 % du PIB. En 2011, les recettes fiscales de la France [17] étaient de 254,88 milliards € et le PIB de 1 996,53 milliards € [18]. Si les coûts directs du chômage représentaient 6% du PIB, ils correspondaient à 119,8 milliards € soit 46,7% des recettes fiscales de l’État.

Les coûts directs ne prennent pas en compte les coûts indirects liés aux conséquences sociales du chômage. En effet, l’augmentation des maladies liées au chômage, au stress et à la peur de perdre son emploi provoque une explosion des dépenses de santé qui creuse le déficit de la caisse d’assurance maladie. L’augmentation de la petite délinquance due au chômage provoque la hausse des dépenses liées à la sécurité. En engorgeant les tribunaux, l’accroissement des infractions et des petits délits contribue à augmenter les coûts de fonctionnement de l’appareil judiciaire. Le surpeuplement des prisons pour petits délits oblige le gouvernement à en construire de nouvelles.

Selon une étude canadienne [19], si le taux de chômage atteignait 10,4% de la population, son coût indirect évoluerait entre 5% et 12% du PIB. S’il atteint 12%, ce coût représenterait 239,6 milliards €, soit 94% des recettes de l’État. En 1998, Jacques Nikonoff [20] évaluait le cumul des coûts directs et indirects du chômage à 13% du PIB. Ces chiffres sont contestés par les pouvoirs publics, car en 2011, ce coût aurait représenté 259,5 milliards €, soit 101,2% des recettes fiscales de l’État.

Comme elle provoque la baisse des recettes fiscales et la hausse des dépenses publiques, la hausse du chômage contribue directement et indirectement à l’augmentation de la dette publique de l’État. En effet, afin de réparer les dégâts provoqués par la hausse du chômage, le gouvernement doit augmenter le budget du ministère du Travail et de l’Emploi, des affaires sociales, de la santé, de la justice et de l’intérieur. En alourdissant le budget de ses différents ministères, la hausse du chômage contribue à creuser la dette publique sans apporter de bien-être supplémentaire. De ce fait, l’augmentation de la dette publique n’est pas due à la mauvaise gestion de l’État, mais à la hausse des dépenses consécutives à la hausse du chômage.

Paradoxalement, au lieu de proposer un projet capable d’en finir avec le chômage, la principale préoccupation du gouvernement français, des gouvernements des pays européens (Italie, Espagne, Grèce, etc.), de la commission européenne, du FMI, des agences de notation, etc., est de lutter contre la hausse de la dette publique des États. Les mesures préconisées par la commission européenne et le FMI pour réduire la dette publique comprennent entre autres : l’augmentation de l’âge du départ à la retraite, la baisse du montant de la retraite, la suppression d’emplois publics, la baisse du salaire minimum, la baisse du salaire des fonctionnaires, la réduction du budget de la sécurité sociale et la privatisation des services publics (santé, transport, éducation, poste, eau, énergie, etc.). Le cas de la Grèce met en évidence l’incohérence de cette stratégie : le plan d’austérité provoque une récession économique dont les conséquences sont une hausse du chômage et une baisse des entrées fiscales, qui se traduisent par une augmentation de la dette publique.

Par conséquent, ce n’est pas la restriction budgétaire, mais de suppression du chômage qui est la stratégie la plus efficace pour réduire la dette publique des États. Avant de proposer des solutions pour en finir avec les 5,9 millions d’actifs sans emploi de la France, il apparaît pertinent d’en comprendre les causes.

Quelles sont les causes du chômage ?

Pour les hommes politiques et les économistes ultra-libéraux, les 5,9 millions d’actifs sans emploi sont dus au choc pétrolier de 1973, aux charges salariales qui pèsent sur la compétitivité des entreprises et à la faiblesse du taux de croissance du PIB. Ces explications un peu simplistes évoquent rarement le rôle des gains de productivité. Comme l’expliquait John Maynard Keynes en 1933, la croissance des gains de productivités serait responsable de la hausse d’un chômage technologique. Afin de mieux appréhender les liens qui unissent les gains de productivité, la croissance du PIB et le chômage, nous aborderons les causes, les modes de calcul et les conséquences des gains de productivité.

« Dans très peu d’années – j’entends au cours de notre propre existence – il nous sera peut-être possible d’accomplir tous les actes que demandent l’agriculture, l’extraction des mines, et la fabrication des objets en ne fournissant que le quart des efforts auxquels nous sommes habitués. Actuellement, l’extrême rapidité avec laquelle se produisent tous ces bouleversements nous blesse, et nous oblige à résoudre de difficiles problèmes. Les pays qui souffrent le plus modérément sont ceux qui ne sont pas à l’avant-garde du progrès. Nous sommes atteints d’un nouveau mal, dont certains lecteurs ne connaissent peut-être pas encore le nom – le chômage technologique. Il désigne le chômage causé par la découverte de procédés nouveaux qui économisent la main-d’œuvre alors que la découverte de nouveaux débouchés pour celle-ci s’avère un peu plus lente. Mais il n’y a là qu’un état temporaire de réadaptation. Tout ceci signifie, en fin de compte, que l’humanité est en train de résoudre le problème économique »[21]

  • Quelles sont les causes des gains de productivité ?

Les gains de productivité sont générés par le progrès technique (matériels agricoles, outils de production, moyens de transport, TIC, etc.) et l’organisation du travail. Ces innovations provoquent une transformation des moyens et des méthodes de production, de l’organisation du travail, des produits, des marchés et des structures de l’économie.

Les premiers gains de productivité sont apparus dans l’agriculture. Le progrès des outils de production agricole (tracteurs, charrues, moissonneuses batteuses, etc.) a permis de réduire le temps de travail et le nombre d’ouvriers agricoles. De 1950 à 2011, tandis que la productivité horaire de l’agriculture progressait de 391,8%, ses effectifs diminuaient de 198,6%. Les gains de productivité générée dans l’agriculture ont permis de libérer la main-d’œuvre indispensable à l’essor de la production minière et industrielle.

Permettant de produire plus avec moins de temps et de main-d’œuvre, le progrès des outils de production industrielle (usines numériques, robots, etc.) a permis de générer d’importants gains de productivité. De 1950 à 2011, la productivité horaire de l’industrie a progressé de 281,6%, tandis que ses effectifs ont diminué de 41,2%. Dans les usines modernes, les ouvriers ayant été remplacés par des robots, ceux qui y travaillent encore ne sont plus chargés de la production, mais de la maintenance et de l’entretien.

L’évolution technique des technologies de l’information et de la communication (TIC) : les ordinateurs, les téléphones mobiles, la visioconférence, les logiciels de traitement de l’information (ERP, CAO, FAO, CGDT, etc.) et les réseaux de circulations de l’information (semi-conducteurs, puces RFID, Internet, etc.) ont permis d’accélérer le processus de collecte, de traitement et de circulation de l’information.

Le progrès des moyens de transport (voiture, train, avion, etc.) et des infrastructures de transport (autoroute, port, aéroport, ligne à grande vitesse, etc.) permettent d’accélérer la circulation des voyageurs, des salariés, des matières premières et des marchandises au niveau local, national et mondial. Désormais, ce n’est plus la distance qui détermine la durée d’un trajet, mais le moyen de transport (train corail ou TGV) et l’infrastructure du moyen de transport (ligne ordinaire ou ligne à grande vitesse). Sur la ligne à grande vitesse, il faut 4 heures à un TGV pour effectuer les 979 km qui séparent Lille à Marseille. Tandis que sur la ligne ordinaire, il faut 3 heures à ce même TGV pour effectuer les 198 km qui séparent Marseille à Nice. En réduisant la durée et le coût des transports, les moyens de transport modernes facilitent les échanges internationaux et les délocalisations. Grâce à la réduction des coûts de transports et à la suppression des droits de douane, il est plus rentable de produire un ordinateur en Chine qu’en France.

Les gains de productivités horaires sont également dus aux multiples méthodes d’organisation du travail : Taylorisme, Fordisme, Toyotisme, 6 Sigma, KAIZEN, méthode projet, MERISE, etc. qui procurent aux ingénieurs et aux consultants en organisation les moyens de restructurer le processus de production des entreprises. Le Toyotisme, qui consiste à produire à flux tendu et à limiter les stocks à zéro, nécessite l’intégration et la synchronisation des outils de production, des systèmes de suivis et de traitement de l’information et de la logistique. Les restructurations permettent de réduire le gaspillage d’énergie, de matière première et de temps. Les gains de temps générés par l’organisation du travail provoquent un surplus de main-d’œuvre, et donc, des licenciements. Contribuant à la réduction des coûts de production et des charges salariales, ces restructurations permettent d’augmenter les bénéfices de l’entreprise.

  • Comment mesurer les gains de productivité ?

Comme elle permet de mesurer le dynamisme économique d’un salarié, d’un atelier, d’une entreprise ou d’un pays, la productivité est un indicateur important de l’économie. La productivité consiste à produire plus en utilisant moins de facteurs de production. Elle mesure le rapport entre une production et la quantité de facteurs (capital, effectifs et heures de travail) mis en œuvre pour la réaliser. La productivité peut mesurer la productivité physique du travail, la productivité du capital, la productivité du travail et la productivité horaire du travail.

- La productivité physique du travail mesure la quantité de production réalisée par une unité du facteur.

Productivité physique du travailPar exemple, il est possible de calculer le rendement d’un salarié (nombre de pièces réalisées par un salarié pendant une heure de travail) ou d’une machine (nombre de pièces réalisées par une machine pendant une heure de fonctionnement de la machine). Si 100 salariés produisent 10 000 pièces, la productivité du travail sera de 10 000/100 = 100 pièces par salarié. Chaque salarié produit en moyenne 100 pièces.

– La productivité du facteur capital mesure la valeur ajoutée générée par un euro de capital investi.

Productivité du capitalPar exemple, si un capital 10 000 € génère une valeur ajoutée de 100 000 €, la productivité du capital sera de 100 000/10 000 = 10 € par euro investi. Chaque euro investi génère en moyenne 10 € de valeur ajoutée.

- La productivité du travail mesure la valeur ajoutée produite par un salarié.

Productivité du travailPar exemple, si 100 salariés génèrent 100 000 € de valeur ajoutée, la productivité du travail sera de 100000/100 = 1000 € par salarié. Chaque salarié génère en moyenne 1000 € de valeur ajoutée.

- La productivité horaire du travail mesure la valeur ajoutée générée par le nombre d’heures de travail.

Productivité horaire du travail 1Par exemple, si 5 000 heures de travail génèrent 100 000 €, la productivité horaire du travail sera de 100 000/5 000 = 20 € par heure de travail. Chaque heure de travail génère en moyenne 20 € de valeur ajoutée.

Pour calculer la productivité horaire du travail, l’INSEE prend en compte le nombre d’heures de travail qui est égal à la durée individuelle moyenne du travail multiplié par les effectifs.

Productivité horaire du travail 2Par exemple, si 100 salariés, qui travaillent en moyenne 50 heures, génèrent une valeur ajoutée de 100 000 €, la productivité horaire du travail sera de 100 000/(100 x 50) = 20 € par heure de travail. Chaque heure de travail d’un salarié génère en moyenne 20 € de valeur ajoutée. Le graphique ci-dessous présente la croissance de la productivité horaire du travail et du taux de productivité horaire de 1950 à 2011.

Productivité horaire du travail et taux de productivité horaire de 1950 à 2011

Productivité horaire et taux de productivité- Source : Comptes nationaux – Base 2005, Insee (Moyenne heures de travail par branche (PH))
– Source : Comptes nationaux – Base 2005, Insee (6.208 Emploi intérieur total par branche en nombre de personnes (PA))
– Source : Comptes nationaux – Base 2005, Insee (6.202 Valeur ajoutée brute par branche en volume aux prix de l’année précédente chaînés (VA))

De 1950 à 2011, en passant de 5,5 € à 40,9 € de l’heure de travail, la productivité horaire du travail a progressé de 648%. Sur 60 ans, elle a été multipliée par 7,5. Les gains de productivité horaire par actif occupé ont permis d’accélérer le processus d’industrialisation à l’origine de la croissance du PIB. Le graphique ci-dessous présente le lien entre la croissance du PIB et de la productivité horaire de la France de 1820 à 1990.

Croissance de la productivité de la France [22]

Productivité de 1881 à 1990- De 1820 à 1990, en passant de 9 à 92, le PIB par actif occupé de la France a été multiplié par 10,2.

- De 1820 à 1950, en passant de 9 à 25, le PIB par actif occupé a été seulement multiplié par 2,8.

- De 1950 à 1990, en passant de 27 à 92, le PIB par actif occupé a été multiplié par 3,4.

En 1990, grâce aux gains de productivité générés par le progrès technique, un salarié français produisait 10,2 fois plus de richesse qu’en 1820. Les gains de productivité horaire ont de multiples conséquences économiques, politiques et sociales, qui ne se limitent pas qu’à l’entreprise.

  • Quelles sont les conséquences des gains de productivité ?

Afin d’illustrer les liens qui unissent les gains de productivité avec la réduction du nombre d’heures de travail et de salariés, nous prendrons l’exemple de l’usine de production Alpha.

- En 1950, l’usine Alpha produisait 10 voitures (5 A et 5 B) avec 40 salariés et 100 heures de travail.

Gain productivité uzine A- En 2007, l’usine Alpha produit 100 voitures (50 A et 50 B) avec 20 salariés et 50 heures de travail.

Gain prod uzine A 2007En 1950, l’usine Alpha avait besoin de 50 heures de travail et de 20 salariés pour produire 5 voitures de modèle A et B. En 2007, il lui fallait seulement 25 heures de travail et 10 salariés pour en produire 50.

Le progrès technique et l’organisation du travail ont permis à l’usine Alpha d’utiliser 2 fois moins de temps et de salariés pour produire 10 fois plus de voitures. De 1950 à 2007, les gains de productivité de l’industrie automobile ont été 254% [23]. De 2000 à 2007, en atteignant 30 heures, Chrysler a réduit de 14 heures le temps d’assemblage moyen d’un véhicule.

Le graphique ci-dessous présente les conséquences économiques, politiques et sociales de la hausse des gains de productivité à court, moyen et long terme.

Les conséquences de la répartition des gains de productivité

Conséquences gains de productivité GTÀ court terme, la hausse des gains de productivité provoque un surplus d’heures de travail et une baisse des coûts de production. En effet, les gains de productivité permettent de produire plus de biens et de services avec moins de matière première et de temps de travail. Ayant besoin de moins de temps de travail pour produire plus, l’entreprise se retrouve avec un surplus d’heures de travail. Comme le salarié vend son temps à l’entreprise en échange d’un salaire, avoir un surplus d’heures de travail équivaut à avoir un surplus de salariés, mais surtout, un surplus de charges salariales. En effet, même si l’entreprise a besoin de moins d’heures de travail, elle doit quand même rémunérer ce surplus de salariés. Afin de diminuer ses charges salariales, elle a le choix entre deux solutions : réduire ses effectifs ou réduire le temps de travail.

Si l’entreprise choisit de réduire le temps de travail, elle répartit le nombre d’heures nécessaire à la production entre l’ensemble des salariés. En répartissant les heures de travail, elle évite de procéder à des licenciements. Comme les salariés travaillent moins, à taux horaire constant, ils gagnent moins. Afin de compenser la perte de revenu consécutive à la réduction du temps de travail, l’entreprise peut augmenter le taux horaire. Ainsi, une partie des profits générés par les gains de productivité contribuent à augmenter les salaires.

Si l’entreprise choisit de réduire ses effectifs, la baisse des charges salariales contribue à l’augmentation des bénéfices. À court terme, ce choix contribue à la hausse du chômage. Par contre, à moyen et long terme, en stimulant l’activité économique, la redistribution des bénéfices peut relancer la croissance du PIB, la hausse de la production, et donc, la création d’emploi. Ce processus fonctionne si ces bénéfices sont réinjectés dans l’économie sous la forme d’une hausse des salaires, des impôts ou des investissements (innovation et R&D) ou sous la forme d’une baisse des prix. Par contre, si ces bénéfices sont redistribués aux actionnaires sous la forme de dividendes, ce choix contribue à la hausse du chômage. C’est pour cette raison que la répartition équitable des bénéfices générés par les gains de productivité apparaît comme un enjeu économique, politique et social majeur.

Les enjeux économiques, politiques et sociaux de la répartition des bénéfices.

La répartition équitable des bénéfices générés par les gains de productivité est un enjeu économique, politique et social majeur. En effet, à moyen terme, en fonction du mode de redistribution (baisse des prix ou hausses des investissements, des salaires, des impôts ou des dividendes), ces bénéfices permettront de stimuler la croissance du PIB, et donc, de créer des emplois ou de provoquer la hausse du chômage.

  • Distribuer les bénéfices en faveur des salariés, de l’État et des ménages.

Les bénéfices générés par la réduction des coûts de production et des charges salariales peuvent être redistribués aux salariés sous la forme d’une hausse des salaires ou des avantages sociaux (retraite, sécurité sociale, congés payés, etc.). La hausse des salaires provoque une augmentation du pouvoir d’achat des ménages qui contribue à relancer la consommation. En stimulant la demande, la hausse du pouvoir d’achat permet de relancer la croissance du PIB, et donc, à moyen terme, de créer des emplois. Ce processus a permis de soutenir un taux de croissance élevé durant les 30 glorieuses.

Ces bénéfices peuvent servir à baisser le prix de vente des produits. En baissant ses prix, l’entreprise obtient un double avantage. En augmentant le pouvoir d’achat des ménages, elle provoque une hausse de la consommation et de ses ventes. En obtenant un avantage compétitif sur ses concurrents, elle augmente ses parts de marchés et ses exportations. À moyen terme, en stimulant l’activité économique, la baisse des prix provoque la hausse de la production, et donc, des créations d’emplois.

Ces bénéfices peuvent également être redistribués à l’État sous la forme d’impôts. En payant ses impôts, l’entreprise finance l’éducation, la santé, la construction d’infrastructures (route, ligne TGV, etc.), l’armement, etc. Ces investissements contribuent directement (commande d’avions de chasse) ou indirectement (éducation) à stimuler l’activité des entreprises. En stimulant l’activité économique, ces hausses d’impôts stimulent la croissance du PIB qui se traduit, à moyen terme, par des créations d’emplois. Par contre, si ces impôts contribuent à rembourser les intérêts de la dette publique, il n’y a pas de stimulation de l’activité économique, et donc, de création d’emplois.

  • Investir dans le marketing et la recherche et développement (R&D).

Les bénéfices générés par les gains de productivité et la baisse des charges salariales peuvent être investis dans le marketing et la recherche et développement (R&D). Le rôle du marketing est de proposer de nouveaux produits capables de répondre aux besoins du consommateur. Si les besoins sont limités, les moyens de les satisfaire sont, eux, illimités. En effet, en fonction du revenu du consommateur, les biens et services marchands destinés à satisfaire les besoins d’appartenance, d’estime et de réalisation sont quasiment illimités. Le rôle de la R&D est de proposer au marketing des innovations mineures ou majeures [24] pour élargir l’offre marchande. Le but de la recherche appliquée est de générer des innovations et des brevets, dont la finalité, est de créer de nouveaux produits ou d’introduire de nouvelles méthodes de production et d’organisation du travail.

Dans un système de marché concurrentiel, pour pérenniser son activité une entreprise doit être toujours plus compétitive et innovante que ses concurrentes. En fonction de ses gains de productivité et de ses bénéfices, l’entreprise peut élargir son offre commerciale à un, deux, trois ou plusieurs nouveaux produits. Au lieu de se limiter à la production des modèles A et B, le constructeur automobile de l’usine Alpha peut décider d’utiliser ses gains de productivité, ses innovations et ses bénéfices pour élargir son offre aux modèles C, D, E et F.

Gaind prod Uzine A 2007 2Cet exemple explique la multiplication des modèles par carrosserie (urbaine 107, berline 308, breaks 407 SW, monospaces 807, routière 508, tout terrain 4×4 4007, coupé 207 CC), segment de marché (B1 petite C1, B2 polyvalente C3, M1 compacte C4, M2 familiale C5, H1 haut de gamme C6, H2 luxe) et niveau de finition (Fiat Punto Active, Dynamic, Émotion et Sport). En 1950, le constructeur Peugeot proposait deux modèles (203 et 403) de voiture, en 2009, il en propose huit (107, 207, 308, 407, 607, 807, 1007 et 4007). En élargissant toujours plus l’offre marchande, les constructeurs automobiles cherchent à conquérir de nouvelles niches toujours plus étroites de consommateurs avides de se démarquer des autres et d’affirmer leur réussite.

Le problème des entreprises n’est pas d’élargir toujours plus l’offre marchande, mais de trouver toujours plus de consommateurs solvables pour écouler leurs marchandises. Pour cela, elles doivent motiver les cadres et les classes moyennes à satisfaire leurs besoins d’appartenance et d’estime par l’intermédiaire de la consommation ostentatoire. En effet, le cadre qui souhaite satisfaire son besoin d’appartenance et affirmer sa réussite sociale doit remplacer le vieil iPhone 3 qu’il a acheté six mois auparavant par le nouvel iPhone 4.

En commercialisant un nouveau produit, l’entreprise s’octroie un monopole temporaire et un avantage compétitif qui lui permettent de conquérir des parts de marché en augmentant ses prix, sa marge bénéficiaire et ses profits. Lorsque Apple a pris le risque de commercialiser l’iPad, il a bénéficié d’un avantage compétitif qui lui a permis de vendre ses planchettes avec une marge et un prix de vente relativement élevé. Les profits générés par l’iPad ont permis à Apple d’investir dans la R&D et de distribuer des dividendes importants à ses actionnaires. La concurrence effrénée accélère le processus de destruction/création des innovations (une innovation chasse l’autre). Disparaissant dès qu’un concurrent propose un produit similaire à un prix plus bas, l’avantage compétitif est de courte durée. Face au succès de l’iPad, la concurrence a réagi en proposant des tablettes à des prix plus abordables. Pour maintenir son avantage compétitif, Apple était obligé d’innover ou de baisser le prix de ses tablettes. L’accélération des phénomènes de mode, de l’obsolescence programmée et du processus de destructions/créations des innovations stimule l’activité commerciale, la hausse de la production, et donc, la création d’emploi.

En s’accélérant, ce processus complexifie les prises de décision des dirigeants. En effet, malgré le coût élevé d’un investissement, le retour sur investissement n’est pas garanti. En 1966, les supermarchés américains proposaient 7 000 nouveaux produits, tandis qu’aujourd’hui, ils en proposent plus de 16 000, dont le taux d’échec est de 95% [25]. Par conséquent, le choix d’un investissement est une prise de décision de plus en plus risquée qui engage l’avenir de l’entreprise. Pour éviter cette prise de risque, l’assemblée générale des actionnaires peut décider de placer une partie des bénéfices sur les marchés financiers ou de se les distribuer sous la forme de dividendes.

  • Placer les bénéfices sur les marchés financiers.

Le premier objectif d’une entreprise n’est pas de créer des emplois, mais de générer des profits pour ses actionnaires. Le graphique ci-dessous présente la courbe des profits financiers et des investissements des sociétés non financières.

Part des profits financiers et des investissements des sociétés non financières

Part profits financiers des sociétés non financière- Source : Comptes nationaux – Base 2005, Insee : 7.101 Compte des sociétés non financières (S11)

- Source : Comptes nationaux – base 2005, Insee : Taux de marge et taux d’investissement des sociétés non financières en 2012.

En étudiant le partage de la valeur ajoutée des sociétés non financières, il apparaît que leurs profits ne proviennent plus exclusivement de leurs activités économiques traditionnelles, mais de placements financiers. De 1949 à 1975, la part des profits financiers des sociétés non financières se situait entre 0,62 et 1% de la valeur ajoutée. Sur la même période, la part de la valeur ajoutée consacrée à l’investissement se situait entre 26,5 et 22%. À partir du milieu des années 70, la part des profits générés par les placements financiers n’a pas cessé de croître. En 2008, le taux des profits financiers générait 12,8% de la valeur ajoutée. À l’inverse, à partir de 1975, la part des investissements n’a pas cessé de diminuer pour atteindre en 1997 16,3% de la valeur ajoutée.

 Pourquoi les entreprises non financières favorisent-elles les placements financiers au détriment de l’investissement ? Le taux d’échec des innovations étant relativement élevé (sur les 16 000 nouveaux produits proposés par les supermarchés américains, le taux d’échec est de 95%), les investissements apparaissent plus risqués que les placements sur les marchés financiers. Le taux de rentabilité exigé par les actionnaires étant de 15%, les profits générés par les placements financiers peuvent être plus élevés que ceux de l’activité réelle de l’entreprise. Si un placement de 100 € sur les marchés financiers rapporte 15 € et qu’un investissement de 100 € dans l’entreprise rapporte 8 €, d’un point de vue purement financier, il apparaît plus rentable et « moins risqué » d’investir sur les marchés financiers. Pour le dire autrement, ponctionner les profits générés par une autre entreprise française ou étrangère peut apparaître plus rentable que d’investir dans sa propre entreprise.

 Au lieu d’investir leurs bénéfices dans la R&D ou l’outil de production, les entreprises préfèrent placer leurs surplus de trésoreries sur les marchés financiers. Lorsqu’un krach boursier se produit (1987, 2001, 2008, etc.), les bénéfices générés par les gains de productivité, les restructurations et la baisse des charges salariales sont absorbés par l’effondrement du cours des actions et des titres. Le krach boursier de 2008 a absorbé une partie de la trésorerie des entreprises qui aurait pu être investie dans la recherche, l’innovation et l’outil de production. N’ayant plus de trésorerie pour investir, les entreprises n’innovent plus, ne développent pas de nouveaux marchés, et donc, ne créent plus d’emplois. Comme ils fragilisent le développement des entreprises, les placements financiers des entreprises non financières sont, en partie, responsables de la hausse du chômage.

  • Augmenter les dividendes versés aux actionnaires.

Les bénéfices peuvent être distribués aux actionnaires (fonds de pension, banques et investisseurs privés) sous la forme de dividende. Depuis le milieu des années 80, les actionnaires exigent un taux de rentabilité minimum de 15%. Afin de répondre à cette exigence, les directions d’entreprises font appel à des consultants en organisation pour mettre en œuvre des plans de restructuration. Ces restructurations entraînent une réduction des effectifs qui provoquent une baisse des charges salariales, et donc, une hausse des bénéfices. Le graphique ci-dessous présente le partage de la valeur ajoutée des sociétés non financières de 1950 à 2007.

Le partage de la valeur ajoutée des sociétés non financières de 1950 à 2007

Partage valeure ajouté- Source : Comptes nationaux – Base 2005, Insee : 7.101 Compte des sociétés non financières (S11)

Sur 57 ans, la part de la valeur ajoutée distribuée aux salariés des sociétés non financière a diminué de 10,5%, tandis que celle distribuée aux actionnaires a progressé de 11,7%. De 1950 à 1980, la part des salaires (salaires bruts + cotisations sociales patronales) a augmenté de 8,3% tandis que les dividendes ont progressé de 1%. Par contre, de 1981 à 2007, la part distribuée aux salariés a diminué de 18,6%, tandis que celle distribuée aux actionnaires a augmenté de 10,6%.

Comme la consommation des ménages génère en moyenne 55,6% du PIB [26], c’est elle qui contribue à la croissance du PIB, et donc, à la création d’emplois. La redistribution des dividendes aux profits des actionnaires a provoqué la stagnation des salaires. Ne disposant plus d’un pouvoir d’achat suffisant, les ménages n’ont plus les moyens de consommer toujours plus pour absorber les licenciements provoqués par les gains de productivités et les restructurations. De ce fait, la baisse du pouvoir d’achat provoque une baisse de l’activité économique, et donc, une hausse du chômage.

Comme les actionnaires préfèrent placer leurs dividendes sur les marchés financiers, ces profits ne contribuent pas à relancer la consommation, et donc, la croissance du PIB. Lorsqu’un krach boursier se produit (1987, 2001, 2008, etc.), les bénéfices générés par les gains de productivité, les restructurations et la baisse des charges salariales sont absorbés par l’effondrement du cours des actions et des titres. Étant un frein à la croissance du PIB, le partage des bénéfices au profit des actionnaires est en partie responsable de la hausse du chômage.

  • Favoriser l’émergence de nouvelles branches d’activités.

Les gains de productivité et les innovations sont à l’origine d’un processus de destruction et de création d’emploi qui concerne aussi bien les ouvriers et les employés que les cadres. Les innovations majeures contribuent à détruire des emplois dans les branches d’activités à faible valeur ajoutée (agriculture) et à en créer de nouveau dans une nouvelle branche d’activité à forte valeur ajoutée (informatique et communication). Par exemple, l’informatisation du service comptable d’une entreprise a permis de remplacer vingt secrétaires comptables par un comptable qui fournit plus de travail en moins de temps. Les emplois peu qualifiés et à faibles valeurs ajoutées de secrétaires comptables ont été en partie remplacés par des emplois très qualifiés et à hautes valeurs ajoutées d’informaticiens qui développent des logiciels de comptabilité.

Les graphiques ci-dessous, qui présentent les gains de productivité par branche et les effectifs de ces branches de 1950 à 2011, permettent d’appréhender le processus de destruction/création généré par les gains de productivité.

Cumul des gains de productivité horaire par branche de 1950 à 2011

Cumul gains prod horaire branche- Source : Comptes nationaux – Base 2005, Insee : 6.215 Productivités horaires du travail par branche

Par des effectifs par branches en % de 1949 à 2011

Effectifs par branches- Source : Comptes nationaux – Base 2005, Insee : 6.208 Emploi intérieur total par branche en nombre de personnes

Ces deux graphiques font apparaître la corrélation entre les gains de productivité et la croissance des effectifs d’une branche d’activité. Plus le cumul des gains de productivité d’une branche est important plus les effectifs de cette branche diminuent. De 1950 à 2011, la productivité horaire de l’agriculture et de l’industrie a progressé respectivement de 391% et de 281%, tandis que sur la même période les effectifs de ces branches ont diminué de 198% et 41,2%. À l’inverse, plus le cumul des gains de productivité d’une branche est faible, plus ce secteur d’activité crée d’emplois. De 1950 à 2011, la productivité horaire des services marchands, de la construction et des services non marchands a respectivement progressé de 176%, 117% et 83,3%, tandis que les effectifs de ces branches ont respectivement augmenté de 95,8%, 59,3% et 97,1%.

Ce processus explique le déversement de la main-d’œuvre d’une ancienne branche vers une nouvelle. En 1950, les effectifs de l’agriculture, de l’industrie, de la construction, des services marchands et des services non marchands représentaient respectivement 28,5%, 24,9%, 5,2%, 26,1% et 15,1% des emplois. En 2011, ils représentaient respectivement 2,7%, 11,9%, 6,8%, 49,4% et 28,8% des emplois. Afin de mettre en évidence ce processus de déversement, nous avons réparti 100 salariés entre ces cinq grandes branches d’activité.

Le processus de déversement des salariés de 1949 à 2011

Déversement gains de productivité- Source : Comptes nationaux – Base 2005, Insee : 6.208 Emploi intérieur total par branche en nombre de personnes

De 1949 à 2011, les emplois détruits dans l’agriculture et l’industrie ont été déversés dans les services non marchands et les services marchands. Depuis les années 2000, la mise en pratique de nouvelles méthodes de management (6 Sigma) dans les branches des services marchands et non marchands contribue à générer des gains de productivité. À terme, ces gains permettront de réduire les effectifs de ces branches. À partir de ce constat, pour en finir avec le chômage, il sera également nécessaire de promouvoir une nouvelle branche d’activité qui permettra d’absorber les emplois qui seront détruits par les gains de productivité générés par le progrès technique et l’organisation du travail dans l’industrie, les services marchands et non marchands.

  • Les gains de productivité seraient-ils responsables du chômage ?

Pour les économistes et les hommes politiques, la relance de la croissance du PIB est la seule solution pour lutter contre la hausse du chômage. Pourtant, la croissance du PIB n’est pas responsable, à elle seule, de l’augmentation ou de la diminution des effectifs des entreprises. Afin d’appréhender ce processus, il apparaît pertinent d’étudier les liens qui unissent la productivité horaire, la croissance du PIB et la hausse du chômage.

- Si la croissance du PIB en volume > croissance de la productivité horaire = Création d’emplois.
– Si la croissance du PIB en volume < croissance de la productivité = Destruction d’emplois.
– Si la croissance du PIB en volume = croissance de la productivité = Emploi stagne ou stable.

Si la croissance du PIB en volume est supérieure à la croissance des gains de productivité horaire, le surplus d’activité généré par la croissance permet de créer des emplois. Par contre, si la croissance du PIB en volume est inférieure à la croissance des gains de productivité, la croissance de l’activité économique n’est pas suffisante pour compenser les destructions d’emplois provoqués par les gains de productivité. Cette situation se traduit par une hausse du chômage. Le graphique ci-dessous illustre la corrélation entre le taux de croissance du PIB en volume, de la productivité horaire et des effectifs par branche.

Taux de croissance du PIB, de la productivité et des effectifs de 1950 à 2011

Taux croissance productivité et effectifs- Source : Comptes nationaux – Base 2005, Insee : 6.208 Emploi intérieur total par branche en nombre de personnes.
– Source : Comptes nationaux – Base 2005, Insee : 6.215 Productivités horaires du travail par branche.
– Source : Comptes nationaux – Base 2005, Insee, 1.115 Produit intérieur brut et revenu national brut par habitant.

De 1950 à 2011, l’écart entre le cumul de la croissance du PIB en volume et celui de la productivité horaire était de -9,2%. Cet écart en faveur de la productivité horaire explique, en partie, l’augmentation du chômage. De 1950 à 1967, l’écart entre le cumul de la croissance du PIB et celui de la productivité horaire étant de 2,9%, la hausse de la consommation des ménages et l’émergence des services marchands et non marchands ont permis de compenser les destructions d’emplois générés par les gains de productivité dans l’agriculture (123,7%) et l’industrie (104,6%). Avant 1968, le taux de chômage étant inférieur à 2,5%  de la population active [27], lorsqu’un salarié perdait ou quittait son emploi, il en retrouvait un rapidement.

Par contre, de 1968 à 2011, l’écart entre le cumul de la croissance du PIB et celui de la productivité horaire était de -12,1%. La hausse de la consommation des ménages, mais surtout, l’absence de nouvelles branches d’activités ne permettait pas de compenser les destructions d’emplois générés par les gains de productivité dans l’agriculture (281%), l’industrie (183%) et les services marchands (106%). Depuis le début des années 80, la faiblesse de la croissance du PIB ne parvient plus à compenser les destructions d’emplois générés par les gains de productivité. Le graphique ci-dessous fait apparaître la corrélation entre le PIB, la productivité horaire et le chômage de 1981 à 2011.

La corrélation entre la productivité horaire, le PIB et le chômage de 1981 à 2011

Corrélation PIB productivité chômageDe 1981 à 1985, le cumul de l’écart entre le taux de croissance du PIB et de la productivité horaire était de -10,1%. Tandis que le nombre de salariés a diminué de 211 milles personne, le nombre d’actifs sans emploi a augmenté de 826 milles personne.

De 1991 à 1993, le cumul de l’écart entre le taux de croissance du PIB et de la productivité horaire étant de -3,3%, les effectifs par branche ont diminué de 405 milles personne tandis que le nombre d’actifs sans emploi a augmenté de 369 milles personne. Plus l’écart est important, plus les effectifs des entreprises diminuent, plus le nombre de demandeurs d’emploi augmente.

À l’inverse, de 1986 à 1990, l’écart était de 5,4%. Tandis que le nombre de salariés a augmenté de 1,13 million de personnes, le nombre d’actifs sans emploi a diminué de 546 mille personnes.

De 1996 à 2000, l’écart étant de 3,7%, le nombre de salariés a augmenté de 1,9 million tandis que le nombre d’actifs sans emploi a diminué de 1 million de personnes. Cet écart étant relativement faible, l’augmentation des effectifs et la baisse du nombre d’actifs sans emploi sont en partie dues à la loi sur la réduction du temps de travail à 35 heures.

Au premier abord, les gains de productivité apparaissent comme le principal responsable de la hausse du chômage. Comme l’entreprise a besoin de moins de temps de travail, et donc, de moins de salariés pour produire autant, voir plus de biens, les gains de productivité contribuent à réduire ses effectifs. Au lieu d’être un processus positif : gaspiller moins de temps, d’énergie et de matière première pour produire plus, les gains de productivité apparaissent comme un processus négatif.

La première question qu’il est pertinent de se poser est celle-ci : est-ce que ce sont les gains de productivité ou le choix de leurs usages qui sont responsables de la hausse du chômage ? En effet, les gains de productivité peuvent contribuer à la réduction du temps de travail, et donc, au partage des surplus d’heures de travail entre les salariés. Si les dirigeants de l’entreprise décident de réduire les effectifs, la hausse du chômage n’est pas due au gain de productivité, mais à la décision de licencier des salariés. Par conséquent, la responsabilité de la hausse du chômage n’incombe pas aux gains de productivité, mais à ceux qui ont pris la décision de réduire les effectifs.

La réduction des effectifs contribue à diminuer les charges salariales, et donc, à augmenter les bénéfices de l’entreprise. La seconde question qu’il est pertinent de se poser est celle-ci : est-ce que ce sont ces bénéfices ou le choix de leurs usages qui sont responsables de la hausse du chômage ? En effet, ces bénéfices peuvent être distribués de diverses manières : une baisse des prix ou une hausse des dividendes, des salaires, des investissements ou des impôts sur les bénéfices. Si l’assemblée générale des actionnaires de l’entreprise décide d’augmenter les investissements, cette solution stimule l’activité économique, la croissance du PIB, et donc, la création d’emplois. Par contre, si l’assemblée générale des actionnaires décide d’augmenter les dividendes, cette solution risque de provoquer la hausse du chômage. Par conséquent, ce ne sont pas les bénéfices, mais, encore une fois, le choix de la répartition de ces bénéfices par l’assemblée générale des actionnaires qui est responsable de la hausse du chômage.

La hausse du chômage est un fléau économique, politique et social majeur qui menace le processus démocratique de la France, de l’Europe, des États-Unis et des démocraties occidentales. En ponctionnant plus de 50 % des recettes fiscales de l’État, les coûts directs et indirects du chômage contribuent à creuser la dette publique. Par conséquent, en finir avec le chômage apparaît comme une solution envisageable pour réduire la dette publique et sortir de cette crise systémique. Pour en finir définitivement avec ce fléau, les gouvernements disposent de deux solutions : relancer la croissance du PIB ou réduire le temps de travail. Le choix entre l’une ou l’autre de ces solutions n’est pas un choix économique, mais un choix de société.

Jean-Christophe Giuliani

Pour accéder aux pages suivantes :

- La croissance du PIB peut-elle supprimer le chômage ?

- La réduction du temps de travail peut-elle supprimer le chômage ?

 

[1] Insee, enquêtes Emploi 1975-2011, séries longues, Population au chômage (en milliers) et Taux de chômage (en %)

[2] Insee, enquêtes Emploi 1975-2011, séries longues, Population au chômage (en milliers) et Taux de chômage (en %)

[3] DARES, Pôle emploi, calculs des cvs-cjo : Pôle emploi, Demandeurs d’emploi inscrits et offres collectées par pôle emploi en janvier 2012, Dares Indicateur n°012, février 2012

[4] Capul Jean-Yves et Garnier Olivier, Dictionnaire d’économie et de sciences sociales, Paris, Hatier, 1999, page 321

[5] Insee, 1.115 Produit intérieur brut et revenu national brut par habitant, Comptes nationaux, Base 2005

[6] Insee, estimations de population : Population par sexe et groupes d’âges quinquennaux au 1er janvier de l’année, France

[7] Depp : Effectifs d’élèves et d’étudiants

[8] Insee, 6.208 Emploi intérieur total par branche en nombre de personnes, Comptes nationaux, Base 2005

[9] INSEE, Population moyenne : en appliquant à la population des départements et des régions, le taux de variation de l’ensemble de la population de la France entière (France métropolitaine+Dom) qui est connu. La population moyenne est la moyenne arithmétique des effectifs de la population au 1er janvier de l’année en cours et de celle du 1er janvier de l’année suivante. Comme l’INSEE calcul le PIB et le PIB par habitant de la France à partir de la population moyenne, par souci d’homogénéité, nous utiliserons les mêmes données pour calculer le taux de chômage.

[10] Paugam Serge, Famille et vie conjugale, Précarité et risque d’exclusion en France, Document du CERC, Paris, La Documentation française, 1993, n° 109, d’après l’enquête Situations défavorisées 1986-1987 (INSEE).

[11] Chauvel Louis, « L’uniformité du taux de suicide masculin selon l’age : effet de génération ou recomposition du cycle de vie ? », Revue française de sociologie, n°38, 1997.

[12] Jin R.L, C. P. Shah et T. J. Svoboda, « The health impact of unemployment : a review of the evidence », Social Science & Medicine, Volume 56, 1995, Pages 973-985.

[13] Lagrave Michel, Les difficultés d’évaluation du coût du chômage, Paris, Economica, 1982

[14] Lagrave Michel : Op.Cit.

[15] Dejours Christophe, Souffrance en France : banalisation de l’injustice sociale, Paris, Ed du Seuil, 1998.

[16] Professeur Cary L. Cooper, Paula Liukkanen et Dr Susan Cartrwight, stress prevention in the workplace : Assessing the costs and benefits to organizations, 1996, Dublin, Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail.

[17] Ministère du budget des comptes publics de la fonction publique et de la réforme de l’État, Le budget de l’Etat voté pour 2011.

[18] INSEE, Comptes nationaux – Base 2005, 1.115 Produit intérieur brut et revenu national brut par habitant

[19] Bédard Marcel, « Les coûts économiques et sociaux du chômage », Bulletin de la recherche appliquée, été-automne 1996.

[20] Nikonoff Jacques, « Des chiffres sur le coût du chômage qui font peur », L’Humanité, mardi 3 mars 1998, pages 53.

[21] Keynes John Maynard, Essais de persuasion, Paris, Gallimard, 1933, page 173.

[22] Pierre Larrouturou (consulté le 12 septembre 2011), Mais alors qui est coupable ?, [En ligne]. Adresse URL : http://crise-europe.blog.lemonde.fr/2009/05/29/

[23] Comptes nationaux – Base 2000, Insee Evolution par rapport à l’année précédente en % (Valeur Ajoutée / Volume d’heures travaillées)

[24] Les innovations majeures ont un réel impact sur le mode de vie des populations (roue, imprimerie, plomberie, électricité, chauffage, téléphone, voiture, réfrigérateur, ordinateur, Internet, Windows, etc.), tandis que les innovations mineures améliorent la qualité et la performance d’un produit existant (téléphone fixe/mobile, ordinateur bureau/portable, Internet 57K/ADSL, Windows 98/XP, etc.).

[25] Lipovetsky Gilles, le bonheur paradoxal, Paris, Gallimard, 2006, page 95.

[26] Insee, 1.101 Le produit intérieur brut et ses composantes à prix courants, Comptes nationaux, Base 2005

[27] La documentation française, d’après INSEE : Taux de chômage 1967-2005 (au 31 décembre)

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