Serions-nous notre activité professionnelle ?

Jean-Christophe Giuliani

–  Source : Je change de cap[1]

Le progrès technique et l’organisation du travail nous ont permis d’accéder à un niveau de confort matériel sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Malgré ce bien-être matériel, nous continuons à produire et à consommer toujours plus de biens et de services marchands. En contribuant au réchauffement du climat, à l’épuisement des stocks de matières premières, à la dégradation des ressources naturelles et à la disparition de la biodiversité, ce mode de vie matérialiste et ce modèle de développement économique et social menacent notre qualité de vie, notre processus démocratique et la survie des générations présentes et à venir. L’imminence d’un effondrement, qui est révélé par la fréquence et l’intensité des phénomènes météorologiques extrêmes, des inondations, des sécheresses, des pics de pollution, des incendies, etc…, impose de changer notre mode de vie en moins de 10 ans. Avant de proposer des solutions pour accompagner ce changement, il est nécessaire d’identifier le pilier central qui détermine notre identité et notre place dans la société pour en proposer un nouveau qui soit viable, atteignable et désirable.

L’activité professionnelle ne sert pas qu’à produire des biens et des services marchands, à créer de la richesse et à redistribuer des revenus. Que nous soyons un employé, un ouvrier, un cadre, un chef d’entreprise, un entrepreneur, un membre des professions libérales, un artisan, un commerçant ou un agriculteur, la pratique quotidienne d’une activité professionnelle contribue également à structurer nos habitus, notre persona et donc notre identité. En travaillant 5 jours par semaine, nous devenons dépendants de notre emploi pour nous définir et exister socialement.

L’individu et le temps étant indissociables, je vais tenté de montrer comment la pratique quotidienne d’une activité professionnelle contribue à structurer son identité. Il existe de nombreuses manières de définir l’identité d’un individu (Nom, Prénom, âge, sexe, situation familiale, nationalité, religion, profession, niveau d’étude, activités qu’il pratique, etc…). Étant donné qu’un individu ne peut pas pratiquer une activité sans y consacrer du temps, il apparaît pertinent de se demander s’il ne serait pas possible de définir son identité à partir de ce qu’il fait de son temps au quotidien. Martin Heidegger, Pierre Bourdieu, Carl Gustav Jung et Karl Marx permettent de montrer comment la pratique quotidienne d’une activité professionnelle contribue à structurer l’identité, les habitus et la persona d’un individu.

  • L’individu serait-il ce qu’il fait de son temps ?

Pour Martin Heidegger, le temps n’est pas qu’un simple concept philosophique. En décrivant les liens qui unissent l’être et le temps, il nous donne la clé d’accès à l’identité de l’individu.

« Ainsi se prépare la compréhension d’une temporalisation encore plus originaire de la temporalité. C’est en elle que se fonde la compréhension d’être constitutive pour l’être du Dasein. Le projet d’un sens de l’être en général peut s’accomplir dans l’horizon du temps. »[2]

En nous invitant à penser le « sujet » lui-même comme temps[3] et en cessant de nier le caractère temporel de l’identité[4], Heidegger nous donne la possibilité de découvrir et non d’imaginer l’identité réelle et concrète d’un individu. En effet, l’individu et le temps étant étroitement liés dans l’action qui se vit au présent, il ne peut pas se consacrer physiquement et mentalement à une action, à une relation sociale ou à une discussion sans y consacrer du temps. Pour subvenir à ses besoins, il doit exercer 5 jours par semaine une activité professionnelle en échange d’un revenu. L’identité de l’individu n’est donc pas déterminée par l’idée ou l’image idéalisée qu’il se fait de lui-même, mais par le temps qu’il consacre aux activités qu’il pratique, aux relations qu’il fréquente et aux discussions qu’il échange au quotidien.

L’individu étant ce qu’il fait de son temps, pour l’aider à répondre à la question « qui suis-je ? », il m’apparaît donc pertinent de réaliser l’inventaire de ses activités et de quantifier le nombre d’heures qu’il leur consacre. Autrement dit, de définir son identité à partir de ce qu’il fait de son temps. Chef de secteur dans la grande distribution, Paul travaille plus de 50 heures par semaine. Comme il consacre 82,8 % de sa journée et 60,2 % de sa semaine éveillée à travailler, lorsqu’il rencontre une inconnue, il ne peut se présenter qu’ainsi : « Je m’appelle Paul et je suis chef de secteur. » En affirmant qu’il « est » sa fonction professionnelle, il définit son identité à partir de son travail.

Plus il travaillera, plus il en dépendra pour se définir et plus il en renforcera l’emprise sur ses habitus.

  • L’activité professionnelle structure-t-elle nos habitus ?

Pour Pierre Bourdieu, l’individu est en partie déterminé par ses habitus.

« Le principe de l’action historique, celle de l’artiste, du savant ou du gouvernant comme celle de l’ouvrier ou du petit fonctionnaire, n’est pas un sujet qui s’affronterait à la société comme à un objet constitué dans l’extériorité. Il ne réside ni dans la conscience ni dans les choses, mais dans la relation entre deux états du social, c’est-à-dire l’histoire objectivée dans les choses, sous forme d’institution, et l’histoire incarnée dans les corps, sous la forme de ce système de dispositions durables que j’appelle habitus[5]. »

Les habitus sont, d’une part, des marqueurs sociaux unifiés entre eux, liés à la trajectoire sociale et aux conditions d’existence d’un individu, et d’autre part, un système de goûts et de dispositions acquises par un groupe qui donne une signification commune à leurs pratiques. Reposant sur la combinaison de dispositions socialement construites lisibles, logiques et homogènes, les habitus procurent une certaine définition du monde qui permet à l’individu de se définir, de justifier ses pratiques et de penser d’une certaine manière. Enracinés dans son corps (posture du corps, aisance sociale, etc…) et son esprit, les habitus structurent son comportement indépendamment de sa volonté. Tandis que les expériences familiales, scolaires et sociales de l’enfant structurent ses habitus primaires, la pratique d’une activité professionnelle structure les habitus secondaires de l’adulte.

Plus l’individu consacre de temps à une activité, plus elle structure et renforce l’emprise de ses habitus secondaires. En pratiquant 50 heures par semaine l’activité de chef de secteur, Paul enracine dans son corps et son esprit des habitus qui structurent sa manière de penser, d’agir et de se définir. Plus il travaille, plus il s’identifie à son emploi et aux chiffres d’affaires de son secteur. Qu’il en soit conscient ou non, Paul finit par penser sa propre existence, le monde qui l’entoure et ses relations en fonction de la logique économique et sociale d’un hypermarché. Les rapports humains qu’il tisse avec lui-même et les autres finissent donc par apparaître sous la forme de clients, de subordonnés, de collaborateurs, de supérieurs hiérarchiques ou de concurrents. Cet ancrage est d’autant plus résistant au changement que son travail est routinier et répétitif. Son identité étant déterminée par ce qu’il fait de son temps, il renforce sa dépendance à sa persona professionnelle.

  • Serions-nous dépendants de notre persona professionnelle ?

Étant donné que l’adaptation à la vie sociale ne permet pas toujours d’exprimer sa véritable nature, elle impose parfois de jouer un rôle. Pour Carl Gustav Jung, l’inconscient collectif s’incarne dans la « persona »[6]. La persona est le masque social que l’individu s’approprie consciemment ou inconsciemment pour exister socialement. En agissant comme une façade protectrice, la persona sert de médiateur entre sa nature intérieure et le monde extérieur. Elle lui permet de s’adapter à la société sans être obligé de dévoiler sa vraie nature qui peut être inexistante, déviante ou à l’image du docteur Jekyll et Mister Hyde, dangereuse pour l’ordre social. Jung fait remarquer que parfois, derrière le masque d’une persona en apparence solide peut se cacher une personnalité fragile et pitoyable incapable d’exister sans les attributs identitaires que lui confère son statut social. « L’identification avec sa charge ou son titre possède en soi quelque chose de si séduisant que nombreux voit-on les hommes qui ne sont plus rien d’autre que la dignité que la société a bien voulu leur conférer. Il serait vain de rechercher derrière cette façade une trace de personnalité. Si on cherche quand même, tout ce qu’on trouve derrière la grandiloquence de façade, ce n’est qu’un petit fantoche assez pitoyable. »[7] Christine Devier-Joncour, qui a fréquenté de très près des cadres dirigeants, nous apporte un témoignage saisissant. « Pendant toute cette période où j’ai travaillé chez Elf-Aquitaine, je fus entouré d’hommes à tiroirs. […] Un singulier manque de confiance en eux leur fait cumuler les maîtresses. Et, s’ils cumulent aussi les mandats, c’est qu’ils ne pourraient se réadapter à la vie “normale”. Ils sont “accros” aux affaires. Arrêter, ce serait tomber du balcon. Ils ont perdu le sens des réalités. Les croit-on morts ? Ils reviennent. Pourquoi ? C’est simple : s’ils perdent ce pouvoir-là – contrairement à une femme qui retombe sur ses responsabilités familiales, ses obligations, et reprend équilibre -, ils ne sont plus rien. »[8]. Lors de ses rencontres, Devier-Joncour a pu constater que l’assurance affichée par certains hommes de pouvoir masquait un manque de confiance en eux. Mais surtout que s’ils n’exerçaient pas de pouvoir et de responsabilités, ils n’étaient plus rien. En effet, les qualités attribuées à une persona sont le résultat d’une construction sociale que les générations précédentes ont fait émerger dans l’inconscient collectif. Même si sa persona lui confère un certain respect, ce n’est pas lui, mais son statut qui est respecté. Ayant l’illusion qu’il est dépositaire du prestige et de l’autorité que la société confère à sa persona, l’individu risque de développer une inflation de sa personnalité. Plus sa persona est valorisée et reconnue, plus l’individu a de difficulté à s’en détacher pour exister socialement. Étant dépendant de son rôle social, il finit par se conformer, s’adapter et se soumettre aux normes et aux valeurs que lui dicte et lui impose la société.

Le film, “Ceux qui travaillent“, montre un homme qui n’a plus de persona et d’identité s’il n’a plus un emploi qui lui donne un revenu, les moyens de se socialiser, un statut, une raison d’être, des objectifs à atteindre, un sens à sa vie, etc…. Sans emploi, malgré sa grande maison, sa Porche, ses biens matériels et sa famille, Frank Blanchet n’est plus rien, il n’existe plus. Pour retrouver un emploi et, donc, une existence sociale, une persona et un sens à sa vie, il finira par accepter de faire le “sale boulot”.

Le problème apparaît lorsque le cadre confond son identité avec la persona de son statut professionnel. En se présentant ainsi : « Je m’appelle Paul et je suis chef de secteur », l’individu fusionne son identité avec sa fonction professionnelle. Puisqu’il travaille cinquante heures par semaine, il n’a pas le temps de pratiquer des activités qui lui permettraient de s’approprier et d’exprimer sa véritable nature. N’ayant pas les moyens temporels de se détacher de son rôle social, pour ne pas perdre son emploi, son revenu et ses sources de gratifications, ne pas être rejeté par sa famille, ses amis et ses proches, nourrir l’estime qu’il a de lui et avoir le sentiment de réussir sa vie, il est plus ou moins contraint de s’identifier à sa persona professionnelle. Étant forcé d’exister derrière le masque de sa persona, il peut ressentir un décalage entre les réalités de son identité profonde et l’image que ses proches et ses collaborateurs projettent sur lui. Si l’écart est trop important, le conflit entre son identité profonde et sa persona peut provoquer des tiraillements (lapsus, oublis, comportements inconscients, douleurs psychosomatiques, etc.) qui risqueraient de déstabiliser son équilibre intérieur. Pour que ces tiraillements n’interfèrent pas avec sa vie professionnelle, familiale et sociale, il peut les étouffer ou les refouler. En étouffant et en refoulant sa véritable nature, il renforce sa dépendance à sa persona professionnelle. Étant dépendant de son activité professionnelle pour exister socialement, indirectement il renforce son aliénation au travail.

  • L’activité professionnelle contribue-t-elle à notre aliénation ?

Lorsqu’un salarié travaille plus que de raison, Karl Marx fait remarquer qu’il risque de s’aliéner à son activité professionnelle.

« L’aliénation du travailleur dans son objet s’exprime en vertu des lois économiques de la façon suivante : plus le travailleur produit, moins il a à consommer ; plus il crée de valeurs, plus il devient sans valeur, plus il devient indigne ; plus son produit a de formes, plus le travailleur devient difforme ; plus son objet est civilisé, plus le travailleur devient barbare ; plus le travail est puissant, plus le travailleur devient impuissant ; plus le travail est riche d’intelligence, plus le travailleur en est privé et devient esclave de la nature[9]. »

Le temps que le salarié vend à l’entreprise en échange d’un revenu ne lui appartient plus. Étant donné que l’employeur achète le temps du salarié pour qu’il le consacre à ses objectifs, il en perd la propriété et, donc, la liberté d’en faire un usage personnel. Les objectifs prescrits par l’employeur donnent un sens à sa vie, ainsi qu’une visibilité, une logique et une cohérence à ses pratiques quotidiennes. Plus Paul travaille, moins il consacre de temps à pratiquer des activités personnelles qui enrichissent sa personnalité, plus il s’appauvrit en tant qu’être humain. N’ayant plus de valeur et d’utilité sociale en dehors de son travail, Paul est aliéné à sa fonction de chef de secteur pour exister socialement et aux chiffres d’affaires de ses rayons pour nourrir l’estime qu’il a de lui. Au-delà du revenu, le fait de travailler plus de 50 heures par semaine contribue donc à renforcer la dépendance du salarié à son activité professionnelle pour exister socialement, trouver sa place dans la société et nourrir l’estime qu’il a de lui.

Dans l’ouvrage « Le boulot qui cache la forêt »[10], avec l’aide du test des ronds, Michaël Mangot nous invite à faire le point sur notre rapport au travail.

30 secondes pour évaluer votre rapport au travail[11]

Faites le test des ronds pour rapidement visualiser votre rapport au travail et réfléchir aux différents cas de figures suivants :

Figure 1 et 2. Trop écarté ? Il semblerait que votre travail et vous ça fait deux. Est-ce pour vous un travail alimentaire ? Etes-vous en saturation ou le détestez-vous ?

Figure 4, 5, 6.  Vous êtes lié à votre travail et engagé, vous distinguez encore votre identité professionnelle de votre identité personnelle : attention si vous êtes en 6, votre vie professionnelle pourrait être devenue trop prioritaire ?

Figure 7. Travaillez-vous beaucoup ? Gardez-vous du temps pour des activités personnelles ? En avez-vous envie ou ressentez-vous que le travail vous apporte le principal ? Votre identité personnelle deviendrait-elle secondaire ?

Figure 8. Les deux ronds fusionnent. Il semble que n’arriviez plus à distinguer votre identité personnelle de votre travail. Etes-vous devenu « professionnel » du lever jusqu’au coucher ?

S’il perdait son emploi, le cadre qui aurait fusionné son identité avec son activité professionnelle risquerait de subir une crise identitaire profonde. En perdant son emploi, il ne perd pas que son revenu. Il perd également l’activité qui lui permet de se socialiser, de définir son identité, de structurer le rythme de son existence, de nourrir l’estime qu’il a de lui, de se distinguer, de s’affirmer et de s’accomplir. Sans son emploi, il n’a plus de raison d’être et de sens à sa vie. Autrement dit, il n’est plus rien.

  • Pourquoi serions-nous aliénés à notre statut professionnel ?

L’activité professionnelle procure à l’individu un statut social qui lui permet de se présenter, de se mettre en scène et de se positionner par rapport aux autres. Chaque fois qu’il remplit un document administratif, ouvre un compte en banque, loue un appartement, souscrit une police d’assurance, s’inscrit à un colloque ou adhère à une association, il lui est demandé de mentionner sa situation professionnelle. Sa situation professionnelle intervient dans toutes ses interactions sociales. En effet, que ce soit à l’occasion d’une réunion, d’un atelier, d’un débat ou d’un voyage, il lui sera demandé de se présenter, et donc de mettre en avant son statut professionnel.

Son statut professionnel intervient insidieusement dans tous les moments importants de sa vie. Chaque fois qu’il rencontre un inconnu ou un vieil ami, cette question est incontournable : « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » Ceci revient à dire : « quelle est ton activité professionnelle ? » Lorsqu’il fait la connaissance d’une inconnue et qu’il est dans un processus de séduction, cette fameuse question intervient immanquablement au cours de la discussion : « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » Lorsqu’il se marie ou qu’il est témoin à un mariage, son statut professionnel est mentionné par le maire. Son statut est tellement présent dans tous les instants de sa vie, qu’il le poursuit jusque dans sa tombe. En effet, lors de la messe célébrée en l’honneur d’un défunt, son statut professionnel sera également mentionné par le prêtre et ses proches.

L’individu n’est pas le seul à être concerné par son statut, celui-ci rejaillit également sur la vie de ses enfants et de ses parents. En début d’année, les professeurs demandent aux élèves de remplir une fiche de présentation sur laquelle l’enfant doit inscrire la situation professionnelle de ses parents. En situation sociale et amicale, ses parents sont également amenés à répondre à cette sempiternelle question : « qu’est-ce que fait votre fils dans la vie ? » En s’infiltrant directement et indirectement dans toutes les expériences de la vie sociale, familiale et affective, le statut professionnel est devenu le pilier central de la construction identitaire de l’individu.

En prescrivant chaque jour, chaque mois et chaque année des objectifs à atteindre, l’entreprise structure le rythme de la vie des cadres et des classes moyennes. L’emploi du temps professionnel et la nécessité d’atteindre ses objectifs évitent au cadre de s’ennuyer, de se confronter au vide de son existence et de devoir réfléchir sur le sens qu’il souhaiterait donner à sa vie. Indépendamment de la forme juridique de l’entreprise qui l’emploie (privée, publique, société anonyme, associative, Scop, autogérée, etc.), tant que le cadre  travaillera cinq jours par semaine, l’activité professionnelle structurera ses habitus secondaires, sa persona et son identité. En l’habituant à intérioriser dans son corps et son esprit des manières de penser et d’être au monde, la pratique quotidienne d’une activité professionnelle l’aide à justifier ses pratiques et son comportement.

Disposant de très peu de temps libre, le cadre a beaucoup de difficulté à pratiquer de nouvelles activités de socialisation et d’expression en dehors du travail. Étant donné qu’il n’a pas le temps de s’approprier sa véritable nature et d’accéder à son identité profonde, il est totalement aliéné à sa persona professionnelle pour exister socialement. N’ayant pas de personnalité qui lui est propre, il se contente d’adopter le mode de vie prescrit par la société et d’imiter celui de l’élite économique. Il lui apparaît donc naturel de nourrir l’estime qu’il a de lui en réussissant sur le plan professionnel, en accumulant des biens matériels et en faisant fructifier son argent. L’admiration, le respect et l’envie que sa réussite financière, professionnelle et matérielle suscite lui permettent de se démarquer des autres et de nourrir sa propre estime. Ayant l’illusion qu’il est dépositaire du prestige et de l’autorité que la société confère à son statut, il s’en approprie les qualités au détriment de sa propre personnalité. Plus il passe de temps à travailler, moins il enrichit sa personnalité, et plus il s’appauvrit en tant qu’être humain. Plus il « a », moins il « est ». Étant davantage reconnu pour ce qu’il « a » que pour ce qu’il « est », il s’accroche au « mode avoir » au détriment du « mode être ». S’il perd son emploi, sa fortune ou ses biens, il n’est plus rien. En adoptant les critères de réussite de l’élite économique, les cadres et les classes moyennes renforcent leur allégeance, leur soumission et leur servitude volontaire à l’ordre économique dominant.

  • Comment les aider à s’affranchir de l’activité professionnelle ?

En s’inscrivant dans le corps et l’esprit, la pratique quotidienne d’une activité professionnelle est devenue la raison d’être et la drogue dure des cadres et des classes moyennes des pays industrialisés. Même s’il est conscient que l’activité professionnelle et la consommation sont nuisibles à sa santé, au climat et à l’environnement, le cadre réclame quotidiennement sa dose de travail et de consommation. Pour s’affranchir et être libre, il doit être résolu à ne plus servir. Afin de le motiver à se désaliéner, il est donc nécessaire qu’il perçoive la perspective d’une vie meilleure après le sevrage. Pour que cette perspective soit désirable, de nouvelles pratiques quotidiennes devront être en mesure de lui apporter tout ce que l’activité professionnelle lui procure.

En effet, ces nouvelles pratiques quotidiennes devront s’organiser à l’intérieur d’un emploi du temps, d’un espace déterminé (salle, atelier, amphithéâtre, laboratoire, etc.) et de rituels qui permettront à l’individu de structurer le rythme de son existence. Ces activités devront être des moments de rencontre et d’échange qui lui donneront les moyens de se socialiser, de participer à la vie sociale et d’appartenir à une communauté. Pour que le groupe ait une raison d’être, ces activités devront s’organiser autour d’un projet ou d’un objectif à atteindre en commun. La pratique de ces activités devra lui donner les moyens de structurer son identité et ses habitus secondaires, de se positionner socialement, de se distinguer des autres, de s’affirmer et d’éprouver le sentiment d’être utile à quelque chose. Elle devra lui permettre d’être autonome, de développer des compétences et ses potentialités et d’exprimer sa créativité. Elle devra également lui donner les moyens de s’engager dans un projet ou de poser des actes en lien avec ses valeurs, sa vocation, ses aspirations et le sens qu’il souhaiterait donner à sa vie.

Étant donné qu’il existe de multiples groupes de socialisation (atelier artistique, club de sport, parti politique, associations, etc.) et d’activités d’expression (théâtre, musique, sport, artisanat, recherche, etc.), les moyens de se procurer du plaisir, de se socialiser, de définir son identité, de structurer ses habitus secondaires et le rythme de son existence, de nourrir l’estime de soi, de se distinguer, de s’affirmer et de se réaliser autrement que par l’activité professionnelle et la consommation sont quasiment illimités. Or, la pratique de ces activités ne nécessite pas de gagner toujours plus d’argent, mais de disposer de temps libre. À partir de ce constat, dans l’optique d’une réflexion sur les conditions d’un changement de mode de vie individuel et d’une transformation sociale, il apparaît pertinent de s’intéresser aux enjeux du temps libre et, donc, à la réduction du temps de travail.

Jean-Christophe Giuliani

 

Cet article est extrait de l’ouvrage “En finir avec le chômage : un choix de société !”. Ce livre permet d’appréhender les enjeux du choix entre la relance de la croissance du PIB ou de la réduction du temps de travail. Vous pouvez le commander sur le site des Éditions du Net sous un format ePub ou Papier.


Pour accéder aux pages suivantes :

– Comment retrouver du temps libre ?

– La réduction du temps de travail peut-elle supprimer le chômage ?

Temps social dominant et dynamique des temps sociaux

– Le déclin de l’ordre religieux au profit de l’ordre économique

– Historique de la réduction du temps de travail

 

 

[1] Je change de cap.com, 78% des cadres bossent en dehors des horaires, [En ligne] (consulté le 28 janvier 2020), https://www.jechangedecap.com/78-des-cadres-sollicites-par-leur-travail-en-dehors-des-horaires

[2] Heidegger Martin, Être et Temps, Paris, Authentica, 1985, page 189 éditions en ligne.

[3] Dastur François, Heidegger et la question du temps, Paris, PUF, 1990, page 27.

[4] Ibid, page 18.

[5] Bourdieu Pierre, Leçon sur la leçon, Paris, Éditions de Minuit, 1982, page 37.

[6] Carl Gustav Jung, Dialectique du Moi et de l’inconscient, Paris, Gallimard, 1964, p 81

[7] Carl Gustav Jung, Op. Cit., p 60.

[8] Yvonnick Denoël, Sexus économicus, le grand tabou des affaires, Paris, Nouveau Monde éditions, 2010, p 307.

[9] Karl Marx, Manuscrits de 1844, Paris, Flammarion, 1996, page 111.

[10] Mangot Mickaël, Le boulot qui cache la forêt, Paris, Éditions Larousse, 2018.

[11] Laura Frédéric (2018), Victime de blurring ? Où en êtes vous avec le travail ?, FocusRH, [En ligne] (consulté le 28 janvier 2020), https://www.focusrh.com/tribunes/victime-de-blurring-ou-en-etes-vous-avec-le-travail-par-frederic-laura-30957.html

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