Liberté du commerce des grains et Révolution française

Auteur : Jean-Christophe Giuliani

La Révolution française est un événement historique majeur qui a profondément marqué l’histoire. La compréhension de cet événement passé peut permettre de comprendre le présent et de tenter d’appréhender l’avenir. Même si les événements qui ont conduit à la révolution sont multiples, la liberté du commerce des grains apparaît rarement dans l’historiographie officielle et les livres d’histoire. En m’appuyant sur des faits historiques, je vais donc tenter d’appréhender les liens qui uniraient la liberté du commerce des grains à la révolution du 14 juillet 1789.

Le contrôle et la régulation du prix des grains et des subsistances sont plus anciens que la liberté du commerce. Ayant une origine biblique, la régulation du prix des grains est inscrite dans la loi depuis l’apparition de la civilisation. L’historien Albert Mathiez faisait remarquer que :

« Nos ancêtres ont vécu pendant des siècles dans la crainte obsédante de la disette. Assurer la subsistance du peuple était alors le premier devoir des gouvernants. »[1]

Le premier devoir du Roi étant de garantir les subsistances, il était lié à ses sujets par un contrat moral implicite : le peuple lui obéit tant qu’il assure les subsistances. S’il ne remplissait plus son devoir, le peuple n’était plus tenu de lui obéir. Les grains étant indispensables aux subsistances, ils n’étaient pas une marchandise comme les autres. La spéculation sur les prix étant considérée comme un crime, il était strictement interdit de s’enrichir avec le commerce des grains et des produits de première nécessité (pain, bois, viande, cire, foin, etc.).

La régulation des prix sous l’ancien régime

Sous l’ancien régime, l’organisation du commerce des grains était assurée par les marchands. Ils avaient la responsabilité d’approvisionner les villes et les régions qui manquaient de grains avec les surplus de celles qui disposaient d’excédents. Comme les marchands étaient soupçonnés de s’enrichir en manipulant les prix, le peuple se méfiait d’eux et cela, à juste titre. Dans une étude sur les origines de la crise de 1692, le commissaire Nicolas de La Mare expliquait et justifiait la méfiance du peuple envers les marchands.

« Cependant comme il ne faut qu’un prétexte aux marchands mal intentionnez et toujours avides de gain, pour les déterminer à grossir les objects du côté de la disette, ils ne manquèrent pas à profiter de celuy-cy ; on les vit aussi-tost reprendre toutes les allures ordinaires et remettre en usage toutes leurs mauvaises pratiques pour faire renchérir les grains : societez, courses dans les provinces, faux bruits répandus, monopoles par les achats de tous les grains, surenchères dans les marchez, arremens de grains en vert ou dans les granges et les greniers, rétention en magasin ; ainsi tout le commerce se trouva réduit à un certain nombre d’entr’eux qui s’en estoient rendus les maistres. »[2]

En dissimulant et en stockant les grains dans des entrepôts, des péniches ou des bateaux, les marchands pouvaient provoquer une pénurie artificielle de l’offre. Profitant de la disette et, donc, d’une demande supérieure à l’offre, ils pouvaient revendre leurs stocks à des prix plus élevés. Pour éviter l’exploitation de ses sujets, le Roi déléguait à la police la responsabilité de surveiller les marchands, de contrôler la qualité des produits et de réguler le prix des subsistances.

Afin d’empêcher la fraude et la spéculation, la police soumettait le commerce des grains à une réglementation très stricte. Le marchand devait être enregistré sur des registres. Pour éviter que des personnes aux mœurs douteuses pratiquent ce commerce, avant d’être enregistré, il était soumis à une enquête de moralité. Lorsque le marchand achetait des grains, il devait déclarer le nom du vendeur, le lieu où il les achetait et l’adresse de ses entrepôts. Celui qui n’était pas inscrit sur les registres ou qui transportait des grains sans justifier son lieu d’achat était considéré comme un brigand.

Le marché des grains étant local, l’exploitant agricole devait apporter sa récolte sur le marché du village ou de la ville le plus proche de son lieu de production. Le commerce des grains étant public, ceux qui contribuaient à l’offre et à la demande se rencontraient sur le marché à une heure précise fixée par la cloche des grains[3]. Puisqu’il était interdit de s’enrichir avec le commerce des subsistances, les grains étaient vendus au « juste prix »[4], autrement dit, à un prix équitable qui permettait à l’acheteur et au vendeur d’y trouver son compte. La priorité des échanges étant d’assurer les subsistances, les marchands avaient juste le droit d’acheter les surplus de grains après la population. Ils achetaient donc les excédents de grains pour les vendre au « juste prix » dans les villes et les régions qui en manquaient.

  • L’émergence de la liberté du commerce des grains

Les philosophes et les hommes des Lumières sont souvent présentés comme les défenseurs de la liberté et de la raison. Il est plus rarement fait mention, qu’ils défendaient également la liberté économique, autrement dit, la liberté de l’usure, du travail et du commerce. La doctrine néolibérale, qui considère la régulation des prix comme un frein à la liberté, est apparue avec les physiocrates[5] au milieu du XVIIIème siècle. Puisque l’activité agricole occupait plus de 80 % de la population, l’agriculture apparaissait comme la seule activité capable de créer de la richesse.

Pour en créer, le commerce des grains ne devait plus être réglementé. Étant indispensables aux subsistances, les grains n’étaient pas soumis aux mêmes règles que les biens ostentatoires. Tandis que le commerce des grains était régulé par l’État, celui des biens ostentatoires était soumis à la loi du marché. Pour que les grains soient soumis au libre marché, les physiocrates affirmèrent qu’en laissant faire la loi dite de « l’offre et de la demande », le prix des grains s’équilibrerait naturellement au profit de tous. En libérant le commerce des grains, il sera donc possible de baisser les prix, d’augmenter les salaires, de garantir un « juste profit », d’éviter les disettes et de renflouer les caisses de l’État.

Croyant sincèrement agir pour le bien de ses sujets, sous la pression des physiocrates et du parlement, le 25 mai 1763, Louis XV signa l’édit qui autorisa la liberté du commerce des grains et des farines dans toute l’étendue du royaume[6]. En se libéralisant, le commerce des grains n’était plus soumis à des règles strictes. Dès lors, la police n’était plus autorisée à intervenir sur les marchés pour contrôler la qualité et réguler les prix. Les enquêtes de moralité et les registres ayant été supprimés, n’importe qui pouvait se déclarer marchand de grains. N’étant plus tenus de déclarer l’adresse de ses entrepôts, le marchand avait la possibilité de dissimuler l’état réel de ses stocks et d’entreposer ses grains où bon lui semble.

Le marché des grains n’étant plus local, l’exploitant agricole était autorisé à vendre sa production au marchand qui lui proposait le meilleur prix. N’étant plus contraint de se servir après la population, le marchand avait le droit d’acheter la quantité qu’il souhaitait, autrement dit, l’intégralité de la production. Les droits de péages ayant été supprimés, il pouvait circuler librement d’une province à l’autre pour les vendre dans celle qui proposait le meilleur prix. Les grains étant devenus une marchandise à part entière, il avait le droit de réaliser un « juste profit ». Si un marchand de grains considérait que le prix du marché était trop bas, au lieu de les vendre, il pouvait les stocker. Lorsque la disette provoquait une hausse des prix, il avait le droit de vendre ses stocks aux plus offrants. La spéculation qui s’en suivit provoqua la hausse vertigineuse des prix du grain et, donc, du pain.

Au lieu d’apporter la prospérité, la liberté du commerce des grains provoqua une récession économique, l’endettement de l’État et un chômage massif. Animés par la cupidité et l’intérêt personnel, les marchands étaient incapables de fixer un prix d’équilibre équitable pour tous. Malgré l’abondance des récoltes, la spéculation provoqua la hausse du prix des grains. Tandis qu’en 1763, il fallait 12,65 livres pour acheter un quintal de blé, en 1770 il en fallait 25[7]. La hausse excessive des prix des grains et du pain provoqua des disettes, des famines, des révoltes, des émeutes et le désordre dans tout le pays. Pour mettre fin aux révoltes populaires, le 29 août 1770, avec l’approbation du Roi, le parlement de Paris abrogea la loi sur la liberté du commerce des grains[8].

Comme ils n’attribuaient pas les causes de la spéculation, des famines et des révoltes populaires au libre marché, les physiocrates perçurent cette abrogation comme une atteinte à la liberté. L’échec du libre marché n’était pas dû à la liberté du commerce, mais à l’insuffisance de liberté et à l’ignorance du peuple. Le peuple étant ignorant et superstitieux, il ne comprenait pas que la liberté du commerce servait l’intérêt général. Les hommes des Lumières proposèrent donc d’éduquer le peuple, pour qu’il comprenne les bienfaits du libre marché.

Malgré l’expérience désastreuse de 1763, le 13 septembre 1774, Turgot, qui était un physiocrate, fit adopter un édit sur la libéralisation du commerce des grains[9]. En le libérant, le roi accordait aux producteurs et aux marchands le droit de s’enrichir au détriment des intérêts du peuple. D’avril à mai 1775, la spéculation sur les prix du grain et du pain provoqua à nouveau des disettes, des famines, des émeutes contre les accapareurs et les spéculateurs et le désordre dans tout le pays. Les émeutiers, qui étaient pour l’essentiel des paysans, des ouvriers et des artisans, intervenaient sur les marchés pour taxer les prix (réguler les prix) ou les fixer au « juste prix ». Ils arrêtaient les convois de grains et de farines et réquisitionnaient les stocks, qui se trouvaient dans les magasins, les greniers et les entrepôts de boulangers, de fermiers et de laboureurs, afin de les vendre sur le marché au « juste prix ». « La guerre des farines »[10] prit fin lorsque le Roi Louis XVI organisa les approvisionnements, obligea les marchands à vendre leurs stocks au « juste prix », retira l’édit sur la liberté du commerce des grains et ordonna à Turgot de démissionner le 12 mai 1776.

  • La liberté du commerce des grains aurait-elle un lien avec la Révolution française ?

Ce ne furent pas les idées des Lumières, mais la liberté du commerce des grains qui conduisit à la Révolution française[11]. Les évènements, qui conduisirent à la Révolution, furent le résultat de deux catégories sociales du tiers état, dont les objectifs étaient distincts, voire antagonistes. Tandis que la bourgeoisie aspirait à l’abolition des privilèges et à l’établissement d’une monarchie constitutionnelle, les paysans, les ouvriers, les artisans et les petits patrons aspiraient à l’amélioration de leur qualité de vie, à l’abandon des droits seigneuriaux et à la baisse des prix du pain.

– Source : Les archives de la RTS, La Révolution française, [En ligne] (consulté le 27 décembre 2021), https://www.rts.ch/archives/dossiers/henri-guillemin/11967548-la-revolution-francaise.html

Le 17 juin 1787, n’ayant pas retenu les leçons des expériences désastreuses de 1763 et de 1774, pour favoriser la prospérité de la France et rétablir les finances de l’État,libéra à nouveau le commerce des grains[12]. Tandis qu’en 1787, il fallait 18,8 livres pour acheter un quintal de blé, en 1789, il en fallait 29[13]. En 1788, de mauvaises récoltes et la liberté du commerce provoquèrent à nouveau une récession économique, l’endettement de l’État, ainsi qu’une hausse des prix des grains et du pain à l’origine de disettes, de famines, de révoltes et d’émeutes dans tout le pays.

Afin d’éviter la banqueroute, de sortir de la crise économique et sociale et de mettre fin aux révoltes et aux émeutes populaires, le roi convoqua les états généraux. Les états généraux du 1er mai 1789[14] s’organisèrent dans un contexte économique, politique et social tendu, voire insurrectionnel.

Le 5 mai, les 1 139 députés des trois ordres se réunirent à Versailles : 291 députés du clergé, 270 députés de la noblesse et 578 députés du tiers état. Du 6 mai au 9 juillet, en obtenant le vote par tête plutôt que par ordre, en se constituant en assemblé nationale, en prêtant serment de rédiger une constitution (serment du jeu de paume) et en s’érigeant en Assemblée nationale constituante, les députés du tiers état transférèrent la souveraineté du roi au parlement. Autrement dit, ils mirent fin à la monarchie absolue au profit d’une monarchie constitutionnelle. La réforme constitutionnelle, que la bourgeoisie avait conquis de manière pacifique, était menacée par les troupes royales stationnées autour de Paris et les révoltes populaires provoquées par la hausse des prix du pain.

En 1750, lorsqu’un ouvrier travaillait, il gagnait 20 sols par jour. Son repas était pour l’essentiel composé d’une miche de pain de 4 livres qui coûtait 8 sols[15]. Les 183 à 200 jours chômés n’étant pas payés, en travaillant 165 jours, il percevait un revenu de 3 300 sols qui lui permettait juste d’assurer sa subsistance durant 365 jours. Tandis qu’en 1787, il fallait 18,8 livres pour acheter un quintal de blé, en 1789, à cause de la liberté du commerce des grains, il en fallait 29[16]. Les premières victimes de la hausse des prix du pain furent les ouvriers des villes. À cause de la spéculation, au début de l’année 1789, la miche de pain coûtait 14 sols, soit une hausse de 75 % par rapport à 1750. En se combinant, le nombre de jours chômés et la hausse des prix du pain ne permettaient plus aux ouvriers d’assurer leur subsistance. En libérant une fois de plus le commerce des grains, le Roi jeta le discrédit sur sa capacité à garantir les subsistances et à protéger ses sujets de la spéculation sur les prix des grains et du pain. Puisque le roi ne remplissait plus sa mission, le peuple se souleva dans toute la France pour obtenir du pain et la baisse des prix du pain.

Le 7 juillet 1789, excédés par la hausse des prix du pain, des chômeurs, des ouvriers, des artisans et des petits patrons provoquèrent des émeutes autour des barrières d’octroi[17] des fermiers généraux de Paris. Ces émeutes furent provoquées par la crainte, d’une part, que des convois de blé soient bloqués aux barrières, et, d’autre part, que les octrois augmentent le prix du pain déjà élevé.

Les 11, 12 et 13 juillet, les députés du tiers état craignaient les émeutes populaires et les troupes royales. Necker étant trop proche du tiers état, le roi, qui s’apprêtait à faire intervenir la troupe pour renverser l’Assemblée nationale, le congédia de la direction des finances le 11 juillet. Le 12 juillet, tandis que les murs d’octroi étaient incendiés, Camille Desmoulins haranguait la foule au Palais-Royal pour l’appeler « à prendre les armes contre le gouvernement du roi » qui avait congédié Necker et se préparait à renverser l’Assemblée nationale. Lorsque le roi donna ordre à la Garde Royale d’intervenir, cinq des six bataillons refusèrent de tirer sur le peuple et se mutinèrent pour rejoindre les émeutiers et les milices bourgeoises. Le roi ne pouvait donc plus compter sur les troupes royales pour le protéger, renverser l’Assemblée nationale et mater les révoltes populaires.

Le 13 juillet, tandis que des émeutiers pillaient les réserves de grains de la maison de Saint-Lazare, d’autres incendiaient une quarantaine de barrières d’octroi. Face aux débordements populaires et aux pillages, les électeurs de la municipalité de Paris créèrent une milice bourgeoise de 48 000 hommes. Sa mission était de protéger les biens et les personnes, de rétablir l’ordre dans la capitale et de défendre l’Assemblée nationale face à la menace des troupes royales[18]. Ayant besoin de fusils pour armer sa milice, dans la soirée du 13 juillet, une délégation d’électeurs se rendit à l’hôtel des Invalides pour en obtenir. Suite au refus du gouverneur des Invalides, dans la matinée du 14 juillet, des miliciens et des émeutiers se rendirent aux invalides pour prendre les armes de force.

Disposant de canons et de fusils, la milice bourgeoise avait désormais besoin de poudre et de munition. Puisqu’il y en avait à la forteresse de la Bastille, accompagnés de la milice et d’émeutiers, les électeurs de Paris s’y rendirent afin d’en obtenir. Le gouverneur Launay ayant refusé de mettre des armes, des poudres et des munitions à la disposition des électeurs, la Bastille fut prise de force. En devenant le symbole de l’effondrement de la monarchie, la prise de la Bastille apparut comme l’événement majeur de la Révolution française.

Effrayés, d’une part, par un soulèvement populaire composé de chômeurs, d’ouvriers, d’artisans et de petits patrons armés de fusils, et, d’autre part, par les révoltes de la faim qui se propageaient dans tout le pays, les classes possédantes, autrement dit, le roi, la noblesse et la bourgeoisie se rangèrent derrière la milice bourgeoise de l’Assemblée nationale pour protéger les biens et les personnes et rétablir l’ordre social.

Paradoxalement, ce n’est pas contre l’autorité du Roi que le peuple aurait dû se soulever, mais contre la bourgeoisie d’affaires qui s’enrichissait en spéculant sur le prix des grains. Même si la monarchie constitutionnelle était à terme inévitable, si Louis XVI n’avait pas rétabli la liberté du commerce des grains, la bourgeoisie n’aurait pas pu instrumentaliser le mécontentement populaire pour conquérir le pouvoir politique.

  • La liberté du commerce des grains durant la période révolutionnaire.

Même si l’étincelle à l’origine de la Révolution française fut la hausse des prix du pain, elle ne mit pas fin à la liberté du commerce des grains. Au contraire, les émeutes populaires apaisées, le 29 août 1789, au nom de la liberté et de la propriété, qui était désormais sacrée, l’Assemblé nationale fit à nouveau voter un décret relatif à la liberté du commerce des grains[19]. La hausse des prix du pain qui s’en suivit provoqua à nouveau des émeutes de la faim à Troyes du 8 au 9 septembre et à Orléans le 12 septembre 1789[20]. Les 5 et 6 octobre 1789, armées de fourches et de piques, des milliers de femmes mécontentes de la cherté de la vie marchèrent sur Versailles pour réclamer du pain. Face aux émeutes de la faim qui se propageaient dans tout le pays, le 21 octobre 1789, sur la proposition de Mirabeau, l’Assemblée nationale vota la « loi martiale »[21]. Cette loi autorisait les municipalités à recourir à la force armée pour mettre fin aux troubles et aux émeutes populaires.

Puisqu’il était interdit de réguler le prix des grains, de 1791 à 1792, malgré l’abondance des récoltes, le prix d’un quintal de blé passa de 21,5 à 28,4 livres[22]. Malgré la loi martiale, d’automne 1791 au printemps 1793, la France connue de nombreuses émeutes frumentaires[23]. En renversant l’Assemblée nationale, la révolution populaire du 10 aout 1792[24] permit au peuple de prendre le pouvoir. Il faudra attendre les émeutes de la faim du 27 septembre 1792, pour que la Convention girondine daigne voter une loi pour réguler et encadrer le prix des grains[25]. Dans un discours du 2 décembre 1792, Robespierre se montra très critique envers la liberté du commerce des grains :

« La liberté indéfinie du commerce et des baïonnettes pour calmer les alarmes ou pour opprimer la faim, telle fut la politique vantée de nos premiers législateurs. » […] « Le négociant peut bien garder, dans ses magasins, les marchandises que le luxe et la vanité convoitent jusqu’à ce qu’il trouve le moment de les vendre au plus haut prix possible ; mais nul homme n’a le droit d’entasser des monceaux de blé, à côté de son semblable qui meurt de faim. La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister ; toutes les autres sont subordonnées à celle-là ; la propriété n’a été instituée ou garantie que pour la cimenter ; c’est pour vivre d’abord que l’on a des propriétés. Il n’est pas vrai que la propriété puisse jamais être en opposition avec la subsistance des hommes. »[26]

En distinguant les marchandises de luxe des biens destinés aux subsistances, Robespierre formula un droit à l’existence qui s’opposait aux principes de la liberté du commerce défendu par les girondins. Le 8 décembre 1792, la Convention girondine réaffirma la liberté du commerce des grains en menaçant de mort ceux qui entraveraient les approvisionnements. Le 4 mai 1793, contraints par la famine, des émeutes et la pression de la rue, les Girondins votèrent la « loi du Maximum »[27]. Étant pour la liberté du commerce et le droit de la propriété illimitée, les Girondins n’étaient pas motivés à faire appliquer cette loi qui leur avait été arrachée par la force. Malgré la loi, les prix des grains et du pain ne cessèrent d’augmenter. Le 31 mai 1793, les révoltes populaires consécutives à la hausse des prix du pain provoquèrent la chute des Girondins qui furent remplacés par les Montagnards le 2 juin 1793[28].

Le 26 juillet 1793, la convention montagnarde vota un décret contre les accapareurs de marchandises de première nécessité[29]. Les commerçants et les grossistes qui vendaient des denrées destinées aux subsistances étaient tenus de se déclarer à la municipalité et d’afficher l’état de leurs stocks. Le 27 juillet, la convention vota la peine de mort pour les accapareurs qui stockaient des denrées pour s’enrichir en spéculant sur les prix[30]. Cette loi permettait aux commissaires chargés de faire respecter la loi de confisquer les biens des contrevenants et de les condamner à mort. Le 29 septembre 1793, sous la pression du peuple et avec l’appui de Robespierre, la convention vota la « loi du maximum général »[31]. Grâce à cette loi, qui étendait la « loi du Maximum » aux denrées et aux produits de première nécessité (viande, beurre, huile, sel, sucre, poisson, savon, bois, charbon, cuir, fer, cuivre, laine, etc.), les prix étaient désormais fixés par les autorités départementales. Le commerçant qui fixait ses prix au-delà du maximum pouvait être frappé d’une amende et être inscrit sur la liste des suspects. Autrement dit, il pouvait être condamné à mort.

Ce ne fut pas une révolte populaire, mais un complot qui renversa la convention montagnarde le 9 thermidor 1794 (27 juillet). Le 24 décembre 1794, la convention thermidorienne abrogea la « loi du maximum général »[32]. Le rétablissement de la liberté du commerce des grains provoqua, à nouveau, des famines et des émeutes. Pour faire face aux émeutes, qui se multipliaient dans tout le pays, la convention thermidorienne vota les lois de mars et de juin 1795 qui décrétèrent à nouveau la répression des émeutes liées aux subsistances[33].

La liberté du commerce des grains permit à la bourgeoisie de s’enrichir malgré la reprise des famines et des émeutes de la faim. Au lieu de réguler les prix ou d’augmenter les salaires, la bourgeoisie proposa d’augmenter le temps de travail. Pour assurer leurs subsistances, non seulement, les ouvriers étaient contraint de travailler plus de 14 heures par jour, 7 jours sur 7, et cela 356 jours par an, mais en plus, ils devaient faire travailler leurs femmes et leurs enfants.

Jean-Christophe Giuliani

 

[1] Mathiez Albert, La vie chère et le mouvement social sous la terreur tome 1, Paris, Payot, 1973, page 9.

[2] Nicolas de La Mare. Traité de police. Paris, 1729 ( seconde édition ), II, p.886. Cité dans S. L . Kaplan. Le pain, le peuple, le Roi. La bataille du libéralisme sous Louis XV, Paris, Perrin,1986, page 53 -54.

[3] Martinau Jonathan, L’ère du temps, Modernité capitaliste et aliénation temporelle, Montréal, Lux, 2017, page 102.

[4] Le « juste prix » était fondé sur un idéal de modération qui peut se résumer ainsi : pour être équitables, les prix ne devaient ni mécontenter les marchands ni léser les consommateurs. Un prix était jugé « juste » quand le marchand se réservait un bénéfice modeste et que la masse la plus fragile de la population qui vivait dans un état de pauvreté n’en pâtissait pas excessivement, c’est-à-dire qu’elle pouvait accéder aux subsistances.

[5] Les physiocrates : Philosophe et économiste de l’école du docteur Quesnay. Les physiocrates proposaient une théorie générale de la société qui reposait sur une conception philosophique (l’ordre naturel) et économique (le produit net). Selon eux, l’agriculture est la seule source de richesse.

[6] Bernard Alain, La guerre des farines, page 202 [En ligne] (consulté le 30 décembre 2017), https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01081675/document

[7] Fourastié Jean, Présentation des statistiques des prix, la théorie des prix selon Jean Fourastié, [En ligne] (consulté le 12 septembre 2015), http://www.fourastie-sauvy.org/images/stories/pdf/prix%20du%20ble.pdf

[8] Jean Baptiste, Joseph Pailliet, Dictionnaire universel de droit français : tome premier, Paris, Tournachon-Molin, 1825, page 185

[9] Wikipédia, Libération du commerce des grains sous l’Ancien Régime, [En ligne] (consulté le 11 mars 2014), http://fr.wikipedia.org/wiki/Lib%C3%A9ralisation_du_commerce_des_grains_sous_l%27Ancien_R%C3%A9gime

[10] Wikipédia, Guerre des farines, [En ligne] (consulté le 11 mars 2014), http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_des_farines

[11] Wikipédia, Révolution française, [En ligne] (consulté le 6 décembre 2021), https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volution_fran%C3%A7aise

[12] Louis XVI, Déclaration du roi, pour la liberté du commerce des grains. Donnée à Versailles le 17 juin 1787. Registrée en parlement le vingt-cinq juin mille sept cent quatre-vingt-sept, Paris, N H Nyon, 1787.

[13] Fourastié Jean, Op cit.

[14] Wikipédia, Etats généraux de 1789, [En ligne] (consulté le 6 décembre 2021), https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tats_g%C3%A9n%C3%A9raux_de_1789

[15] Gu Vs Histoire, (2018), Henry Gillemin : la Révolution et la Terreur (1789 – 1794), [Vidéo en ligne], https://www.youtube.com/watch?time_continue=2&v=Z8z46AKrUJM

[16] Fourastié Jean, Op cit.

[17] Taxe sur les marchandises qui entrent dans une ville.

18] Wikipédia, Garde nationale (France, 1789-1799), [En ligne] (consulté le 6 décembre 2021), https://fr.wikipedia.org/wiki/Garde_nationale_(France,_1789-1799)

[19] Cynthia Bouton (2000), Les mouvements de subsistance et le problème de l’économie morale sous l’ancien régime et la Révolution française, Annales historiques de la révolution française, n°319, pages 71 à 100, [En ligne] (consulté le 6 décembre 2021), https://journals.openedition.org/ahrf/104

[20] Wikipédia, 1789 en France, [En ligne] (consulté le 6 décembre 2021), https://fr.wikipedia.org/wiki/1789_en_France

[21] Wikipédia, Loi du 21 octobre 1789 contre les attroupements, ou loi martiale, [En ligne] (consulté le 6 décembre 2021), https://fr.wikisource.org/wiki/Loi_du_21_octobre_1789_contre_les_attroupements,_ou_loi_martiale

[22] Fourastié Jean, Op cit.

[23] Cynthia Bouton (2000), Les mouvements de subsistance et le problème de l’économie morale sous l’ancien régime et la Révolution française, Annales historiques de la révolution française, n°319, pages 71 à 100, [En ligne] (consulté le 6 décembre 2021), https://journals.openedition.org/ahrf/104

[24] Wikipédia, Journée du 10 août 1792, [En ligne] (consulté le 6 décembre 2021), https://fr.wikipedia.org/wiki/Journ%C3%A9e_du_10_ao%C3%BBt_1792

[25] Wikipédia, Loi du Maximum général, [En ligne] (consulté le 6 décembre 2021), https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_du_Maximum_g%C3%A9n%C3%A9ral

[26] Florence Gauthier (2013), Robespierre, Discours sur les subsistances, 2 décembre 1792, à la Convention, Le canard républicain, [En ligne] (consulté le 6 décembre 2021), https://www.lecanardrépublicain.net/spip.php?article646

[27] Wikipédia, Loi du maximum général, [En ligne] (consulté le 6 mars 2014), http://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_du_maximum_g%C3%A9n%C3%A9ral

[28] Wikipédia, journée du 31 mai et du 2 juin 1793, [En ligne] (consulté le 6 janvier 2022), https://fr.wikipedia.org/wiki/Journ%C3%A9es_du_31_mai_et_du_2_juin_1793

[29] Vest Xavier (2020), La Révolution française et la conquête du pain, LVSL, [En ligne] (consulté le 6 janvier 2022), https://lvsl.fr/la-revolution-francaise-et-la-conquete-du-pain/

[30] Mathiez Albert, La vie chère et le mouvement social sous la terreur tome 1, Paris, Payot, 1973, page 244.

[31] Mathiez Albert, La vie chère et le mouvement social sous la terreur tome 2, Paris, Payot, 1973, page 17.

[32] Wikipédia, Loi du maximum général, [En ligne] (consulté le 6 mars 2014), http://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_du_maximum_g%C3%A9n%C3%A9ral

[33] Cynthia Bouton (2000), Les mouvements de subsistance et le problème de l’économie morale sous l’ancien régime et la Révolution française, Annales historiques de la révolution française, n°319, pages 71 à 100, [En ligne] (consulté le 6 décembre 2021), https://journals.openedition.org/ahrf/104

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.