L’activité professionnelle structure-t-elle nos habitus ?

Auteur : Jean-Christophe Giuliani

En apprenant à faire ce qu’on leur demande ou impose, les enfants et les adultes intériorisent quelque chose de plus que P. Bourdieu a nommé habitus. Même si un individu a le sentiment d’être libre, il est rarement conscient que son comportement est dirigé de l’intérieur par ses habitus et de l’extérieur par des champs sociaux. Puisqu’il ne choisit pas d’être « agis » de l’intérieur et de l’extérieur, il n’est pas un individu, mais un agent social.

« Le principe de l’action historique, celle de l’artiste, du savant ou du gouvernant comme celle de l’ouvrier ou du petit fonctionnaire, n’est pas un sujet qui s’affronterait à la société comme à un objet constitué dans l’extériorité. Il ne réside ni dans la conscience ni dans les choses, mais dans la relation entre deux états du social, c’est-à-dire l’histoire objectivée dans les choses, sous forme d’institution, et l’histoire incarnée dans les corps, sous la forme de ce système de dispositions durables que j’appelle habitus. Le corps est dans le monde social, mais le monde social est dans le corps[1]. »

  • Qu’est-ce que les habitus ?

Les habitus sont un ensemble de dispositions à sentir, à percevoir, à penser, à dire telles phrases, à agir et à se comporter d’une manière déterminée. Il existe deux types d’habitus : les primaires et les secondaires. Les habitus primaires[2] sont constitués par les dispositions les plus précoces et anciennes. Elles correspondent à des dons innés, à des traits de personnalité et à des dispositions particulières acquises bien avant les expériences sociales. Ayant laissé leurs traces sur un terrain vierge, ces premières empreintes ont un impact décisif sur la structuration et la construction de la personnalité. Ces premières dispositions ont un impact d’autant plus décisif, qu’elles conditionnent l’acquisition des habitus secondaires.

Tandis que les premières expériences de la vie structurent les habitus primaires, la famille, l’école, l’université, la vie sociale, les activités professionnelles et personnelles conditionnent les habitus secondaires. En se greffant aux habitus primaires, les secondaires, qui sont toujours en voie de restructuration, vont enrichir ou atrophier la personnalité de l’agent. Même si les acquisitions les plus anciennes conditionnent les plus récentes, les nouvelles s’intègrent à l’ensemble en un seul habitus qui ne cesse de s’adapter et de s’ajuster en fonction des expériences vécues. Puisque tout au long de sa vie, un agent peut vivre des expériences positives, qui le motivent à se déployer, ou des négatives, qui l’incitent à se replier sur lui, l’accumulation de ces différents habitus explique des choix contradictoires et des pratiques non concordantes les unes avec les autres.

Les habitus secondaires sont le résultat d’un travail pédagogique socialement déterminé, dont les effets ont été progressivement intériorisés dans le corps et l’esprit. En apprenant et en répétant des leçons, des expressions et des phrases toutes faites, des rituels, des comportements, des pratiques, des actes, des expériences, etc., l’agent finit par les intérioriser durablement. En s’accumulant, en se superposant et en se combinant, non seulement les traces de ces expériences se renforcent, mais en plus, elles s’enracinent toujours plus profondément. En se transformant en dispositions générales[3], elles finissent par modifier la nature de la personnalité de l’agent. Ayant le sentiment d’être nés avec ces dispositions, certains ont la naïveté de croire que leurs habitus secondaires sont inhérents à leur personnalité. Apparaissant comme une seconde nature, ces dispositions finissent par posséder l’agent « à l’insu de son  plein gré »[4].

L’habitus repose sur la combinaison de dispositions socialement construites par un groupe, une catégorie ou une classe sociale. Étant lisibles, logiques et homogènes, ces dispositions procurent une certaine définition du monde qui permet au membre d’un groupe particulier de justifier ses pratiques, ses choix, ses goûts, son mode de vie, ainsi que sa manière de penser et de se définir. Ces dispositions donnent une signification au choix d’un conjoint, d’études, d’un métier, d’un député, d’un mobilier, d’œuvres d’art, de nourritures, etc. aux membres qui partagent le même habitus. Même si les actes et les choix d’un groupe porteur d’un même habitus donnent l’apparence d’une forme d’improvisation, ils n’ont pas besoin de se concerter ou de se coordonner pour faire des choix communs ou agir de concert. Croyant obéir à des goûts personnels ou réaliser un projet singulier, le membre d’un groupe conditionné par un habitus de classe est rarement conscient que ses goûts et ses projets s’accordent avec ceux de milliers d’autres qui pensent et agissent comme lui.

Les habitus sont également des marqueurs sociaux unifiés entre eux, liés à la trajectoire sociale et aux conditions d’existence d’un agent. Que ce soit les facilités ou les difficultés de l’existence, les privations ou l’abondance, l’austérité ou le luxe, le labeur ou le farniente, la sévérité de l’éducation ou son laxisme, le commandement ou l’obéissance, l’arrogance ou la timidité, etc., toutes ces expériences s’enracinent profondément dans le corps et l’esprit. En les incorporant dans son corps, l’agent acquiert une silhouette et une posture du corps particulière, qui sont les marqueurs sociaux de sa trajectoire sociale.

Les habitus liés à ces déterminismes sociaux se perçoivent à partir d’un style de vie, de la tenue vestimentaire, de l’allure, de la démarche, des gestes, de la manière de regarder, de se déplacer dans l’espace, de s’asseoir et de se tenir à table, de l’élocution, du ton de la voix, du vocabulaire, de la manière de parler et de rire, de l’image du corps, du rapport au corps et de la manière d’en prendre soin, de se percevoir, de se présenter, de s’imposer ou de passer inaperçu, etc. En étant attentif à ces indices divers et variés, il apparaît donc possible d’identifier le statut, la trajectoire et la catégorie sociale d’un agent. Le rapport au corps d’un paysan ou d’un ouvrier est donc très différent de celui d’un officier, d’un cadre ou d’un banquier.

En s’intériorisant dans l’esprit, l’éducation et la trajectoire sociale d’un agent structurent les dispositions d’une catégorie sociale qui déterminent un certain type de rapports à soi, aux autres, aux choses, à la vie et au monde. Sans s’en rendre compte, il acquiert progressivement des caractéristiques physiques, intellectuelles et morales qui le prédisposent à sentir, à penser, à agir, à percevoir et à se comporter d’une manière prés déterminés et à reproduire spontanément une position de classe. Imprimées dans l’esprit, ces dispositions produisent des réponses adaptées, indépendamment de sa volonté. L’habitus permet à l’agent d’adopter des pratiques ajustées aux différentes situations qu’il peut rencontrer dans les champs sociaux qu’il fréquente au quotidien. Fonctionnant comme un programme informatique, l’habitus le conditionne à remplir telles fonctions, à assumer tels rôles et à occuper telles positions dans l’espace social[5].

Incorporées dans le corps et l’esprit des dominants et des dominés, ces dispositions apparaissent comme les causes profondes du maintien de l’ordre établi. Sous l’ordre féodal, les nobles recevaient une éducation de dominant et les serfs de dominé. Tandis que les habitus d’un noble le prédisposaient à se comporter en toutes circonstances comme un seigneur commandant aux serfs, les habitus du serf le prédisposaient à se comporter en toutes circonstances comme un serf obéissant à son seigneur. Puisque l’habitus agissait, pensait, sentait et percevait pour lui, le seigneur ou le serf n’avait pas besoin de réfléchir et de s’interroger sur la bonne manière de se comporter, sur ce qu’il devait dire et faire, sur le bien-fondé de ses pratiques et de ses objectifs.

  • L’activité professionnelle détermine-t-elle nos habitus secondaires ?

Étant donné qu’un individu aime croire qu’il contrôle sa vie, pour le manipuler, il suffit de lui donner l’illusion qu’il fait des choix et accomplit des actions sur sa propre initiative. L’activité professionnelle apparaît comme le principal instrument de l’incorporation des habitus secondaires qui contribuent à reproduire une position de classe et à maintenir l’ordre économique. Indépendamment de la forme juridique d’une entreprise (privée, publique, société anonyme, associative, SCOP, autogérée, etc.), tant qu’un membre des couches populaires et de la classe moyenne, ainsi qu’un cadre, un chef d’entreprise, un entrepreneur, un membre des professions libérales, un agriculteur, un artisan ou un commerçant travaille 5 jours par semaine, il intériorise dans son corps et son esprit des habitus professionnels.

Le contrat de travail étant un contrat de subordination, en le signant, le salarié reconnaît et accepte la domination de son employeur et de ses supérieurs hiérarchiques. Plus il travaille, plus il s’identifie à son emploi, plus il renforce l’emprise de ses habitus professionnels. En les renforçant, il se conditionne à remplir, à assumer et à occuper une fonction subordonnée dans le champ économique. Son ancrage est d’autant plus résistant au changement que son activité est subordonnée, routinière et répétitive. En travaillant 5 jours, le salarié enracine dans son corps et son esprit les dispositions d’une catégorie sociale dominée qui expliquent son comportement de soumission et de servitude volontaire à l’ordre économique.

Si l’on met de côté la nécessité de travailler pour assurer sa subsistance, l’acteur économique est rarement conscient que le choix de travailler 5 jours relève de la suggestion d’un système culturel et idéologique qu’il a progressivement intériorisé dans son corps et son esprit. Ce choix est le résultat d’un travail pédagogique, socialement déterminé, qui lui a été inculqué par sa famille, le système éducatif, son milieu social et les médias. Les habitus professionnels s’organisent et s’ordonnent à l’intérieur d’un système de normes et de valeurs qui confèrent à l’activité professionnelle une certaine forme de légitimité sociale. En donnant une visibilité, une logique et une cohérence aux pratiques quotidiennes de l’acteur économique, les objectifs de l’entreprise finissent par structurer son rythme de vie, lui donner un idéal à atteindre et un sens à sa vie.

En travaillant 5 jours par semaine, l’acteur économique acquiert progressivement des caractéristiques physiques, intellectuelles et morales qui le prédisposent à s’identifier et à s’adapter à son activité professionnelle. Imprimées dans son esprit, les dispositions de ses habitus professionnelles déterminent sa manière de sentir, de penser, d’agir, de se définir, ainsi que le rapport qu’il tisse avec lui-même, les autres, la vie et le monde. Qu’il en soit conscient ou non, il finit par penser sa propre existence, le monde qui l’entoure et ses relations en fonction d’une logique économique. Les rapports humains que l’acteur économique tisse avec lui-même et les autres finissent par apparaître sous la forme de clients, de subordonnés, de collaborateurs, de supérieurs, de concurrents, etc. En intériorisant les valeurs d’excellence de l’entreprise, telles que la compétitivité et la performance, il les applique dans tous les champs de sa vie privée et sociale. Par exemple, la pratique d’un sport amateur entre amis apparaît sous la forme d’une compétition qui nécessite d’être toujours plus performant que ses concurrents.

Ne faisant pas intervenir la logique et la raison, non seulement l’habitus ne nécessite pas le consentement de l’acteur économique, mais en plus, elle ne se soucie pas de le convaincre du bien-fondé de son activité et de ses actes. Puisque l’habitus perçoit, pense et agit pour lui, il n’a pas besoin de réfléchir ou de s’interroger sur ce qu’il doit faire, sur l’utilité réelle et le sens de son activité professionnelle, sur le fait de travailler 5 jours par semaine, sur l’impact de sa production et de sa consommation sur le climat et l’environnement, sur le bien-fondé des objectifs économiques et financiers de l’entreprise, etc.

Jean-Christophe Giuliani

 

 

[1] Bourdieu Pierre, Leçon sur la leçon, Paris, Éditions de Minuit, 1982, page 37.

[2] Accardo Alain, Initiation à la sociologie, L’illusionnisme social, Bordeaux, Éditions Le Mascaret, 1991, page 91.

[3] Accardo Alain, Initiation à la sociologie, L’illusionnisme social, Bordeaux, Éditions Le Mascaret, 1991, page 86.

[4] Guignol de l’info, la phrase du cycliste Witrincke

[5] Accardo Alain, Initiation à la sociologie, L’illusionnisme social, Bordeaux, Éditions Le Mascaret, 1991, page 90..

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